Dix millions pour sortir la tête de la boille à lait

AgricultureLa situation de la filière du lait de centrale est jugée critique par Prolait. Le Canton annonce sept mesures destinées à doper qualitativement la production.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Dans bien des exploitations vaudoises, c’est encore le grand-père qui trait. Mais quand il arrive à l’âge de 70-75 ans et qu’il se dit que cette fois-ci il ne peut plus, ça provoque souvent un déclic dans l’esprit des agriculteurs. Et une des solutions les plus simples, c’est tout bonnement d’arrêter la production laitière.» Paysan à Puidoux, Nicolas Glauser sait de quoi il cause. À la tête d’un troupeau d’une trentaine de vaches, ce député UDC au Grand Conseil perpétue avec son épouse la tradition familiale malgré tout. «Si on divise le revenu de l’exploitation par les heures qu’on y consacre ma femme et moi, on arrive en dessous des 20 francs de l’heure. Alors allez motiver quelqu’un à ce tarif-là…», reprend-il. Lui, il avance comme argument la passion, celle qui fait que quand on aime on ne compte pas, pour expliquer pourquoi deux fois par jour il trait encore ses 35 bêtes.

D’autres n’ont pas cette foi. Ou ne l’ont plus. Prolait, dont les délégués étaient rassemblés jeudi matin à Vallorbe, a fait les comptes. La fédération laitière rassemble encore plus d’un millier de membres (exploitations, sociétés de laiterie et fromagerie et alpages), tous Romands et aux trois quarts Vaudois. Mais ses effectifs fondent année après année. Et depuis longtemps. À la fin de 2018, les exploitations principales n’étaient plus que 935, en diminution de 42 – soit 4% – par rapport à 2017. L’année précédente, ce sont 34 producteurs de lait qui avaient fermé boutique. Et 59 en avaient fait autant celle d’avant…


À lire : Un Tapis vert pour valoriser le lait durable


15 centimes pour un juste prix

Chez les producteurs de lait de centrale – celui qui est destiné à la mise en briques ainsi qu’à la confection du beurre, des yogourts, de la crème ou des fromages industriels, notamment – la situation est plus délicate que chez les producteurs de lait de fromagerie dont sont notamment issues toutes les AOP. Aux premiers, le lait est payé 55 centimes au kilo, contre 85 centimes pour celui des seconds. «Mais dans ces deux secteurs, le lait est blanc, les vaches qui le produisent restent des vaches qu’il faut traire deux fois quotidiennement et affourager», soupire Didier Roch. Pour le vice-président de Prolait, avec une augmentation de 15 centimes par kilo, les agriculteurs obtiendraient un prix correct. «Ce tarif permettrait aux exploitations familiales, qui comptent une trentaine de têtes de bétail, d’envisager l’avenir en imaginant pouvoir renouveler leurs infrastructures quand elles en ont besoin», reprend le directeur de Prolait, Daniel Geiser.

Globalement, la fédération laitière juge encore et toujours «critique» la situation de ces producteurs qui représentent 30% de ses membres. Raison pour laquelle elle s’inquiète que la Politique agricole, qui sera adoptée à l’échelle suisse à compter de 2022 (PA 22+), ne fasse pas de pas suffisant en direction de la filière laitière. «Nous n’y voyons pas de signaux suffisamment forts pour être sûrs que dans quinze ans il y aura encore assez d’exploitations pour couvrir les besoins du pays», affirme Marc Benoit, président de Prolait.

La fédération s’est en revanche réjouie de l’annonce que Philippe Leuba a réservée à ses membres. Le conseiller d’État en charge de l’Agriculture a en effet déposé devant eux un «paquet lait», que le Grand Conseil doit cependant encore accepter. Le geste que le Canton entend consentir en faveur de cette filière en difficulté n’est pas négligeable: 10 millions répartis sur cinq ans. Il résulte d’une enquête de terrain réalisée en 2018 dont le constat est alarmant. «Jamais encore un Canton n’avait mis en place un tel programme spécifique, mais il est totalement légitime, a lancé l’édile PLR. D’autant que Vaud est le canton où le lait est le moins bien payé.»

Pour une meilleure qualité

Ce train se compose de sept mesures et doit donner des perspectives aux producteurs, permettre au lait vaudois de se différencier du marché global et maintenir le cheptel laitier. In fine, le lait vaudois doit prouver qu’il est de meilleure qualité que celui que l’on trouve ailleurs. Particulièrement de l’autre côté de la frontière.

Pour cela, le Canton va aider les agriculteurs à gagner en autonomie fourragère, soutenir l’investissement à fonds perdu pour les nouvelles fermes laitières ou la conversion au lait de non-ensilage, notamment. Chaleureusement applaudi par l’assemblée, Philippe Leuba n’a pas moins dû faire face à quelques réactions mitigées d’agriculteurs qui estiment que leur survie ne passe que par une meilleure rémunération. «J’ai l’impression que ces mesures sont comme des pansements sur une jambe de bois. Le revenu du paysan doit être assuré par son client», a ainsi estimé Mathias Mayor, de Ressudens, dans la Broye. «C’est juste, a rétorqué le conseiller d’État. Mais je n’ai aucun moyen d’influencer sur le prix du lait. Mais je suis sûr que le consommateur est prêt à payer le prix juste si le produit est meilleur. Si on ne se différencie pas, on est mort.»


À lire : Une aide de 10 millions pour la filière du lait


Créé: 11.04.2019, 21h23

En chiffres

55 centimes, c’est le prix au kilo que les producteurs de lait de centrale reçoivent. Selon la fédération laitière, il faudrait qu’il soit 15 centimes plus haut pour que leur exploitation soit viable.

42 C’est le nombre d’exploitations laitières affiliées à Prolait qui ont tiré la prise l’an passé. Il en reste 935, soit 4% de moins qu’en 2017. La fédération rassemble majoritairement des Vaudois (75%), mais aussi des Neuchâtelois, des Fribourgeois et quelques Bernois.

30% C’est la part de producteurs de lait de centrale chez Prolait, sur un peu plus de 900 exploitations principales. Leur lait est mis en briques, mais sert aussi à la production de beurre, de crème, de yogourts et à la fabrication de fromages industriels.

Articles en relation

Un Tapis vert pour valoriser le lait durable

Agriculture Une nouvelle norme, basée sur dix critères relatifs au bien-être animal et à l'environnement, va être lancée. Certains sont très sceptiques. Plus...

Une aide de 10 millions pour la filière du lait

Economie Ministre en charge du Service de l'agriculture, Philippe Leuba a annoncé jeudi matin à Vallorbe un train de mesures visant à soutenir un secteur particulièrement sous pression. Plus...

Trois femmes de paysan sur 4 n'ont pas de salaire

Suisse La grande majorité des femmes d'agriculteurs ne sont pas rétribuées et ne sont donc pas assurées sur le plan social. Berne veut y remédier. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.