Elles vendent leur corps par peur de la magie noire

LausanneLe procès d’une Nigériane accusée d’avoir forcé des compatriotes à se prostituer éclaire les trafics de femmes de cette contrée.

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Sur le banc des accusés, Esther* a des attitudes d’animal traqué. Son regard, ses déclarations lâchées dans un anglais donnant du fil à retordre à la traductrice mêlent supplication et agressivité, sans que l’on puisse distinguer la part de sincérité du rôle de composition. Détenue depuis 2 ans en peine anticipée à Lonay, la Nigériane nie quasi tout ce qui lui est reproché, conteste jusqu’aux écoutes téléphoniques, où sa voix évoque pourtant les agissements scabreux auxquels elle est soupçonnée de s’être livrée entre 2015 et 2016, à Lausanne notamment.

Depuis mardi, cette prostituée de 36 ans doit répondre de traite d’êtres humains, d’encouragement à la prostitution et de blanchiment d’argent. On l’accuse d’avoir contraint au moins quatre compatriotes à gagner la Suisse, où elle les aurait obligées à se prostituer pour s’approprier une bonne part de leurs gains. Afin d’obtenir la docilité de ses soi-disant protégées, Esther, aidée par un frère resté au pays, aurait usé d’un procédé évoqué pour la première fois devant les tribunaux vaudois: la menace de la magie noire.

«On retrouve des histoires comme celle-ci ailleurs en Europe. Il est difficile de savoir s’il s’agit d’une organisation ou de petits réseaux»
Éric Mermoud, procureur spécialiste

Pour comprendre ce schéma que nombre de cas encore en cours d’investigation semblent reproduire (lire encadré), il faut plonger dans l’histoire de Joy*, seule des présumées victimes à avoir porté sa situation devant la justice, dans un milieu où l’on est éduqué à fuir l’autorité. Son récit, retracé par l’acte d’accusation, a été conforté par les témoignages d’un inspecteur de police, d’une assistante sociale et d’un ex-compagnon de l’accusée.

La descente aux enfers de Joy commence banalement, à Benin City (Nigeria) en 2015. La jeune fille croise le frère d’Esther, une vague connaissance. Il lui fait miroiter l’Europe et la possibilité d’y suivre une école ou de gagner sa vie en faisant des ménages. Elle n’a que 17 ans, accepte de le suivre et se retrouve séquestrée chez lui avec une autre ado. Toutes deux sont tenues en respect par un gros chien et surtout par la menace du «juju». Cette pratique vaudoue consiste à prélever cheveux, rognures d’ongles et poils pubiens pour prendre un pouvoir sur leurs propriétaires en laissant croire à la possibilité de leur faire du mal, à elles ou à leur famille, potentiellement jusqu’à la mort.

La terreur du «juju»

Terrorisée par cette magie noire à laquelle elle avoue croire aujourd’hui encore, Joy accepte de gagner l’Europe, sans pouvoir prévenir sa famille. Confiée à un passeur, elle connaîtra avec sa compagne d’infortune le calvaire des migrants africains, les semaines d’autobus à travers le continent, le parcage en Libye, la périlleuse traversée de la Méditerranée, la fuite d’un camp italien, puis l’illusion du salut: le numéro de téléphone d’Esther, confié par son frère au départ de Benin City.

Les deux jeunes filles parviennent à rejoindre leur supposée protectrice en Suisse. Esther les installe dans un appartement lausannois et les envoie sans tarder sur le trottoir de la route de Genève, malgré leur effroi et leurs protestations. Celle qui a probablement connu un parcours similaire avant de «grader» pour devenir mère maquerelle, «mama» dans le jargon nigérian, explique qu’elles n’ont d’autre choix que d’accepter ce travail pour rembourser les quelque 35 000 francs de frais de voyage et de logement. Faute de quoi le «juju» sera activé.

Entendue en l’absence d’Esther, qu’elle refuse de revoir, Joy confirme tout par monosyllabes. Son avocate dévoilera que ce cheminement de souffrance a atteint son paroxysme cet été lorsque la jeune femme a tenté de se suicider, ce qui lui a valu le retrait de son bébé, né en janvier. Joy refuse depuis l’aide d’un thérapeute: «Si un psychologue savait ce que je vis intérieurement, je perdrais ma fille.»

Le procès d’Esther se poursuit mercredi.

* Prénoms d’emprunt (24 heures)

Créé: 04.12.2018, 21h03

Les réseaux nigérians, fléau européen

Pour l’inspecteur chargé de l’enquête autour d’Esther, cette dernière n’est probablement «qu’un maillon de la chaîne. Mais c’est une surveillante de travailleuses obligées de la rembourser». Le représentant
de la police cantonale vaudoise a confirmé mardi en cours d’audience mener des investigations ciblées sur le milieu criminel nigérian, encore mal connu chez nous.

Chargé de l’instruction, Éric Mermoud relève que nombre d’autres dossiers de traite d’êtres humains en provenance du Nigeria sont en cours de traitement. «On retrouve des histoires comme celle de Joy ailleurs en Europe. Il est difficile de savoir si l’on a affaire à une organisation ou à plusieurs petits réseaux. Dans ce cas, il semble que les agissements se soient déroulés dans un cercle familial ou de proches.» Une première condamnation à Lausanne en 2010 avait mis en lumière le même genre de schéma et il est possible que d’autres cas arrivent peu à peu devant la justice vaudoise, à la faveur d’une meilleure connaissance de ce milieu et du support de l’association Astrée, à l’œuvre depuis 2014 à Lausanne aux côtés des victimes de traite d’êtres humains.

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