Femmes et migrantes, elles affrontent un double défi

IntégrationA Lausanne, une exposition met en lumière le point de vue des immigrées en terres vaudoises. En textes et en images, elles expriment des préoccupations proches de celles des Suissesses.

L’exposition «Migrations intimes» mêle récits anonymes et photographies mettant en scène des femmes qui construisent une nouvelle vie en Suisse. Lancée à Lausanne, elle devrait être présentée dans d’autres villes du canton.

L’exposition «Migrations intimes» mêle récits anonymes et photographies mettant en scène des femmes qui construisent une nouvelle vie en Suisse. Lancée à Lausanne, elle devrait être présentée dans d’autres villes du canton. Image: Hélène Tobler

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Entrer dans une vie, dans l’intimité d’un parcours. L’expérience est toujours forte. Elle l’est d’autant plus quand la voix qui se raconte est rare et peu entendue. Depuis la semaine passée, à Lausanne, une exposition lève le voile sur le vécu de femmes migrantes devenues Vaudoises, à la fois en récits et en photos.

«J’ai souvent entendu des employeurs me dire qu’ils avaient peur d’engager des femmes à cause des enfants qui tombent malades. Ou pire, par souci que nous tombions enceintes.» Anonyme, cette parole se mêle à un chœur de voix capté par la recueilleuse de récits Florence Hügi à l’invitation de l’association Appartenances. A travers une dizaine de panneaux illustrés par les images d’Hélène Tobler, il est question tour à tour de déracinement, d’espoir et d’étonnement face à la société suisse. Mais de loin pas seulement, car bien des mots pourraient sortir de la bouche de n’importe quelle Suissesse.

Vison forte de la migration

«Les femmes sont souvent en charge de l’espace privé. C’est la même chose pour nous qui sommes d’ici, mais pour les migrantes, c’est un des éléments qui rend l’intégration plus difficile», commente Annie Piguet, d’Appartenances. Elle est la responsable des Espaces Femmes de l’association vaudoise, qui depuis près de 25 ans anime des lieux de rencontre et de formation destinés aux migrantes, d’abord à Lausanne, puis à Vevey et à Yverdon-les-Bains. «Ces récits, ce sont des histoires de vie que nous entendons tous les jours. En les présentant, nous voulions mettre en lumière une vision forte de la migration, pas seulement cette image misérabiliste qui lui colle à la peau. Ces femmes ont à la fois des ressources, des forces et une grande dignité.»

De manière touchante, les textes de Florence Hügi racontent, par touches et par bribes, les efforts que déploient ces femmes pour se faire une place.

Les histoires sont parfois douces-amères, comme celle de cette femme qui décide d’apporter une partie du repas du soir à ses voisins pendant le ramadan: «Je fais un effort. Je suis timide, mais j’y vais. Je sonne. Ils ouvrent, ils sourient, disent merci et vlam, ferment la porte. C’est tout, alors qu’on aurait pu échanger.»

Les mêmes questions

Il y a bien sûr les fossés à combler, à force de persévérance, mais il y a aussi les points communs, relève Florence Hügi: «Il existe beaucoup de stéréotypes, par exemple sur les musulmanes. Et pourtant, elles se posent les mêmes questions que les autres femmes, y compris sur le partage des tâches domestiques. Les questions d’égalité touchent les migrantes aussi bien que nous. En ce sens, elles souffrent d’un double stigmate.»

Avec des effets qui peuvent être inattendus, comme le raconte un autre témoignage de l’exposition: «A la maison, mes enfants et mon mari parlent français, mais pas moi: je ne parle que le dari. C’était notre langue quand nous vivions en Afghanistan. Cela me rend très triste de ne même pas pouvoir comprendre mes propres enfants.» Comme l’explique Annie Piguet, pour tous les immigrés, la langue est le premier défi d’un parcours semé d’obstacles. Et pour certaines femmes, cet apprentissage vient plus tard, faute de présence dans l’espace public.

Car dans leur parcours d’intégration, les femmes se heurtent sans doute à des barrières culturelles, pas toujours celles que l’on croit: «Sans faire de généralisations, l’accès à l’espace public est particulièrement ardu pour les femmes qui ont de jeunes enfants, observe Annie Piguet. C’est une difficulté en partie propre à la Suisse, à savoir que les solutions de garde sont peu accessibles quand on n’a pas d’emploi.» Ce n’est que l’un des dilemmes que les femmes migrantes doivent résoudre et elles sont seules à y faire face. «Nos sociétés mettent beaucoup en avant l’autonomie et l’indépendance. Dans certaines cultures, le collectif a plus d’importance. Renégocier les rôles de chacun est un défi pour les hommes aussi bien que pour les femmes», conclut Annie Piguet.

(24 heures)

Créé: 03.04.2017, 06h45

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Jusqu’au 28 avril 2017, lu-ve de 7 h à 18 h 30, Bâtiment administratif de la Pontaise, avenue des Casernes 2, Lausanne. Entrée libre www.appartenances.ch

«Ici, mon mari s’occupe lui aussi des enfants»

Originaire du Sri Lanka, Jeroshini Ramesh fréquente régulièrement l’Espace Femmes de l’association Appartenances. Pour cette trentenaire bien dans ses baskets, la migration est la conséquence d’une histoire d’amour: «J’ai rencontré mon mari à l’université et nous sommes tombés amoureux. Ma famille ne l’a pas accepté.» S’ils fuient leur pays ensemble, c’est toutefois avant tout en raison des menaces qui pèsent sur son époux, dont les fréquentations politiques sont peu appréciées par le gouvernement.

Lorsqu’elle dépose sa demande d’asile en 2012, elle est enceinte de son premier enfant: «Nous savions que la Suisse accueille les réfugiés dans de bonnes conditions. C’était particulièrement important pour moi dans ces circonstances.» Aujourd’hui, permis B en poche, elle reconstruit sa vie, y compris de femme, avec de nouvelles règles du jeu. «Au Sri Lanka, l’homme est en haut, la femme en bas, il n’y a pas d’égalité. Ici, mon mari s’occupe lui aussi des enfants, quand il a congé. Aussi, personne ne vous dit ce que vous devez faire. C’est une grande liberté.»

Son mari travaille dans une épicerie asiatique, une grande satisfaction pour la famille, même s’il laisse derrière lui son diplôme en culture hindoue. Elle a dû renoncer à ses études de linguistique, et tout en poursuivant son apprentissage du français, elle cherche du travail: «Ce n’est pas facile, à Lausanne!» D’ici là, elle ne perd pas espoir de trouver une place en crèche pour ses deux enfants, 4 ans et 20 mois, et s’est inscrite à une formation d’esthéticienne. La vie devant elle.

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