Filmés à leur insu, des profs portent plainte

TechnologieL’application Periscope (diffusant ce que filme l’usager d’un smartphone) est utilisée dans des classes vaudoises pour capter les réactions d’enseignants poussés à bout

C’est dans le bâtiment Jupiter (ci-dessus) du Collège du Pontet qu’a éclaté l’incident qui a révélé que le phénomène se répandait dans tout le canton.

C’est dans le bâtiment Jupiter (ci-dessus) du Collège du Pontet qu’a éclaté l’incident qui a révélé que le phénomène se répandait dans tout le canton. Image: Patrick Martin

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Boulettes lancées sur le prof, provocations verbales ou encore grimaces dans le dos de l’enseignant. Des petits malins ont tenté de tout temps de faire rire leurs camarades en classe. La version 2016 de ce genre de bêtises dispose d’une caisse de résonance sans précédent: Periscope. L’application, lancée il y a une année, mais qui commence à prendre de l’ampleur, est propriété de Twitter et peut être téléchargée sur un smartphone. Grâce à elle, l’utilisateur diffuse en direct ce qu’il filme, non seulement pour ses amis du réseau social, mais pour tout utilisateur de Periscope, attiré soit par le titre du film, soit par l’endroit où l’action se passe (Peri­scope permet de géolocaliser le tournage).

Une polémique a éclaté en février après que le footballeur du PSG Serge Aurier a insulté son coach et des coéquipiers sur Periscope. Lors d’une Nuit debout à Paris, l’application a permis de faire du journalisme citoyen. Tout récemment, des élèves vaudois ont pris au pied de la lettre le nom de l’application, en observant non depuis un sous-marin mais depuis un smartphone caché dans une trousse. Un prof du Collège du Pontet, à Ecublens, en a fait les frais la semaine dernière. Deux élèves ont tout fait pour le pousser à bout. Il s’est aperçu le lendemain que la séquence avait été diffusée via Periscope. Ironie du sort, le piégé est un geek. «Si, au premier abord, il peut paraître cocasse que le prof de technologie soit la victime de l’informatique qu’il défend bec et ongles, je tiens à vous assurer que c’est d’autant plus difficile à digérer», témoigne-t-il sur un blog. Mais il ne veut pas s’exprimer dans la presse.

«Les ados comprennent mal pourquoi ils ne peuvent pas mettre leurs profs à leur insu sur le Web»

Presque sept minutes du cours ont été diffusées en direct sur Internet, «avec 73 spectateurs qui commentaient la vidéo en temps réel (avec certains commentaires vraiment désobligeants)», écrit-il encore. Il découvre «plusieurs dizaines de cours filmés en direct sur tout le canton, principalement dans la région lausannoise, La Côte et Yverdon»; un phénomène qui se répand «comme une traînée de poudre».

«C’est en train de faire boule de neige, raison pour laquelle nous avons réagi vite et fort», confirme Alain Bouquet, directeur général de l’Enseignement obligatoire du canton. Serge Lugon, directeur des Ecoles d’Ecublens, a révélé ces incidents à ses 90 collègues vaudois jeudi dernier. «Plutôt que chacun agisse dans son coin, nous nous sommes coordonnés», dit Alain Bouquet: une lettre type a été envoyée aux parents, appelant à leur «collaboration» et les avertissant des sanctions encourues. Alain Bouquet précise que des plaintes pénales ont déjà été déposées (lire ci-dessous). «La plupart des élèves ne savent même pas ce qu’ils risquent, dit une enseignante de la Riviera. Le dépôt systématique de plaintes devrait calmer la petite minorité d’élèves qui n’ont peur de rien et passent pour «la star» s’ils n’écopent que d’heures d’arrêt.» «Avec les réseaux sociaux règne un exhibitionnisme où les ados ne comprennent pas pourquoi ils ne pourraient pas y mettre leurs profs, alors qu’eux s’exhibent même avec un verre dans le nez, constate Alain Bouquet. Ces comportements leur ferment des portes pour trouver des places d’apprentissage. L’école doit les en rendre conscients.» Professeur en France, Emmanuel Grange décrit Periscope comme une «sorte de télé-réalité ambulante et débridée, qui permet de zapper d’une existence à une autre en entrant dans l’intimité d’une vie avec la bénédiction des utilisateurs».

Sécurité en jeu

Tenter de faire craquer un prof filmé à son insu est «scandaleux du point de vue de l’atteinte aux personnes», souligne Alain Bouquet. «S’ils doivent tout le temps être sur leurs gardes, cela rajoute un stress pour les enseignants», ajoute un directeur d’école.

D’autres raisons motivent les utilisateurs: se lancer des défis. Comme celui de déclencher l’alarme du collège si 100 «spectateurs» se connectent au film en question. Conséquences? «En plus de l’amende salée pour fausse alerte, on peut s’imaginer que, dans la panique, des chevilles seront foulées ou des jambes cassées, décrit Alain Bouquet. Sans compter le risque d’escalade, puisque c’est le propre d’un défi que d’avoir un contre-défi.»

Le Canton de Genève a édicté une mise en garde à l’intention des enseignants, fin 2015, suite à des agissements entre élèves avec Periscope au cycle d’orientation. «Il est facile d’oublier que les règles qui régissent la vie réelle s’appliquent aussi à la vie numérique. C’est notre rôle d’anticiper et d’agir dès les premières alertes du terrain», constate May Piaget, coordinatrice de groupe transversal «Vie et climat scolaire».

D’autres cas genevois se sont déroulés dans le post-obligatoire, mais pour l’heure aucun signalement à ce niveau dans le canton de Vaud. Séverin Bez, directeur général de l’Enseignement post-obligatoire du Canton, avertit: «Les portes du gymnase ne sont pas ouvertes aux jeunes qui viendraient dans cet état d’esprit et j’encouragerai les directeurs à prendre des sanctions extrêmement sévères.» (24 heures)

Créé: 29.04.2016, 07h03

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Prévention

«Notre message: intéressez-vous à ce que fait votre enfant sur son smartphone et aux applications qu’il utilise!» s’exclame Tiziana Bellucci, directrice d’Action Innocence Suisse. Sur son site destiné aux parents (filtra.info), son organisme a publié une fiche explicative sur Periscope. «On y voit de tout, décrit Tiziana Bellucci. Des scènes de la vie de tous les jours, mais aussi des dérives, comme des séquences à caractère sexuel ou des gens qui en insultent d’autres.» D’autres applications vont surgir: «En ce moment, des enfants nous parlent de Gossip, qui permet de répandre des rumeurs anonymement.» Tiziana Bellucci plaide pour une prévention «dès le plus jeune âge. Ce sont plus les comportements que les outils qui posent problème. Il faut inculquer aux enfants le plus tôt possible les bonnes attitudes à adopter. Et intégrer le volet numérique dans les règlements et règles de vie au sein des écoles.»

Directeur de l’Enseignement obligatoire du canton, Alain Bouquet plaide pour la prévention transversale, «à travers l’informatique comme l’histoire ou la citoyenneté», sans «changer les règlements à la moindre apparition». Il insiste: «Nous devons tous tenir le même discours, profs, parents ou entraîneurs de foot, au moment des photos dans les vestiaires. Ce n’est qu’ainsi qu’on y arrivera.»

Jusqu’à 3 ans de peine privative de liberté

Les sanctions pour les atteintes aux droits de la personnalité peuvent être lourdes. Au niveau civil, en Suisse, le tort moral peut déboucher sur une amende allant de quelques centaines à quelques milliers de francs. Mais le Code pénal prévoit jusqu’à 3 ans de peine privative de liberté. Me Mathias Burnand, spécialiste du droit à l’image: «Il est interdit de prendre une image d’une personne sans son consentement. De plus, dans le cadre d’un cours, on pourrait arguer que l’on sort du domaine public pour entrer dans la sphère privée, étant donné que tout le monde ne peut pas assister à ces leçons, mais qu’elles sont destinées à un nombre déterminé d’élèves. D’autre part, peu importe que la photo ou la vidéo soit diffusée: il suffit d’utiliser un appareil permettant de fixer une image (en mouvement ou non) pour que l’infraction soit réalisée. La simple observation suffit donc. L’idée était, à l’époque, qu’un prévenu ne puisse pas se prévaloir de l’absence de pellicule dans son appareil photo.»

N’est pas seulement condamnable celui qui prend la vidéo illicite, mais aussi celui qui la conserve ou la diffuse. Voire l’administrateur du site qui héberge la vidéo. Me Burnand, qui précise ne pas connaître les affaires en cause, prévient: «Si, en plus de filmer à l’insu de sa victime, la personne le fait avec malice, d’autres éléments délictueux peuvent se greffer. Des applications comme Periscope posent des questions vertigineuses: on pourrait imaginer une infraction à la protection des données, puisqu’il est interdit de récolter des informations sur quelqu’un sans certaines précautions. Ou encore des atteintes à l’intégrité psychique des professeurs, avec des comportements assimilables à du harcèlement.»

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