Frederik Paulsen, explorateur des pôles et homme d’affaires sous les tropiques

Offshore Qui est le businessman qui voyage avec des élus romands? Son empire est partiellement installé dans les paradis fiscaux.

Frederik Paulsen, le patron de Ferring qui aime les pôles, avait joué le jeu de la séance photos pour «24 heures» en juin 2011. C’était à l’occasion d’une série d’articles sur la venue des sous-marins russes Mir dans le lac Léman, soutenue par le milliardaire.

Frederik Paulsen, le patron de Ferring qui aime les pôles, avait joué le jeu de la séance photos pour «24 heures» en juin 2011. C’était à l’occasion d’une série d’articles sur la venue des sous-marins russes Mir dans le lac Léman, soutenue par le milliardaire. Image: Odile Meylan

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Le «mystérieux» Frederik Paulsen. Le qualificatif est souvent accolé au patron de Ferring à Saint-Prex, explorateur polaire, mécène, consul général honoraire de la Fédération de Russie à Lausanne. Mais au regard de la quantité d’articles qui lui ont été consacrés dans la presse internationale ces dernières années, il ne l’est plus tant que cela. Ses affaires, en revanche, se nimbent toujours de mystère. Même la domiciliation de la fondation mère de son groupe semble être à géométrie variable. Le Suédois, au bénéfice d’un forfait fiscal dans le canton de Vaud, pèserait 7,6 milliards de dollars, selon «Forbes». Le magazine «Bilan» avance plus prudemment une fourchette de 5 à 10 milliards de francs suisses. Des estimations qui semblent difficiles à préciser.


Editorial: Pourquoi se polariser sur Paulsen?


L’héritier de la multinationale Ferring est lié à un conglomérat constitué d’au moins 150 sociétés. Une organisation complexe et plutôt opaque. Le groupe est resté sous contrôle privé, malgré sa taille imposante. Cette situation signifie qu’il n’est pas tenu de répondre aux obligations de transparence des grandes sociétés cotées en Bourse. Il bénéficie donc d’une marge de manœuvre considérable pour structurer ses activités opérationnelles entre ses différents pôles d’affaires au travers de filiales et diverses entités. Selon l’ONG suisse Public Eye, «les activités entre ses sociétés présentent un risque de lacune de contrôle étant donné le manque de visibilité des paiements intragroupe». Autrement dit, il est extrêmement compliqué de suivre les déplacements de capitaux.

Frederik Dag Arfst Paulsen, son nom complet, est, ou a été, client chez Mossack Fonseca et Appleby. Ces deux cabinets d’avocats d’affaires ont été au cœur des «Panama Papers» et des «Paradise Papers». L’accès à cette fuite de données permet d’identifier une quinzaine de sociétés offshore liées au Suédois établi aujourd’hui à Lausanne. Elles sont réparties entre Jersey, les îles Vierges britanniques et les Bahamas. De son côté, le Registre du commerce de Curaçao indique au moins trois sociétés encore actives qui ont pour directeur soit Frederik Paulsen, soit Jeffrey Hobbs, le vice-président de Ferring. On trouve aussi une certaine «Continuation Private Trust Company Limited» aux Bermudes, avec le Lausannois d’adoption au directoire.

De Saint-Prex à Curaçao

Le groupe Paulsen s’est doté d’une chaîne de sociétés basées dans des juridictions à la réglementation particulièrement souple, comme les Channel Islands, le Luxembourg, les Pays-Bas, les Antilles néerlandaises. «Cela pourrait laisser supposer une intention de maximiser les poten­tialités fiscales offertes par des juridictions à très faible imposition et entourées d’une opacité en ce qui concerne la divulgation d’informations financières», analyse Public Eye.

De son côté, Frederik Paulsen fait dire par son avocat, Me Bettex, qu’il «a créé de très nombreuses entreprises dans sa vie, cela dans le monde entier. Il tombe sous le sens que cela nécessite de structurer correctement les entités créées. Tout ce qui a été entrepris l’a été dans la plus stricte légalité et de manière parfaitement éthique et morale». Mais il refuse d’expliciter la manière dont il a «structuré correctement» son empire. «Mon client n’entend pas donner d’autres renseignements que ceux qui sont publics», indique Me Bettex.


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Après avoir épluché les «Feuilles d’Avis officiels» à travers le monde et les informations fournies par les Registres du commerce de contrées parfois exotiques, nous avons réussi à esquisser la structure de ce groupe connu des Vaudois via l’enseigne Ferring International Center SA. Le nom de la société qui a bénéficié d’une exonération fiscale temporaire de 2006 à 2015 dans le canton de Vaud. Le sommet de la pyramide Paulsen se présente comme suit: Ferring Holdings SA à Saint-Prex est détenue par Isles BV aux Pays-Bas. Elle-même appartient à Isles S.à.r.l. au Luxembourg. Le propriétaire de cette firme luxembourgeoise s’appelle Insula Corporation NV à Curaçao. Enfin, «l’ultime» entité qui contrôle le groupe est la Dr. Frederik Paulsen Foundation, indiquent les rapports financiers de Ferring Asset Management Limited en Grande-Bretagne. Mais son adresse n’est pas mentionnée.

«Swiss Foundation»

C’est par cette fondation sans domicile connu que Frederik Paulsen détiendrait son empire. Le secret de sa localisation est jalousement gardé. Cette entité, qui pèse potentiellement des milliards, est tapie sous les radars. Ce qui est paradoxal pour une fondation qui finance des institutions prestigieuses comme la London School of Economics via le «Programme Paulsen» sur la Russie. Le printemps dernier, l’Université de l’est de la Finlande à Kuopio a ouvert un centre de thérapie génique grâce au soutien de cette fondation. L’université finlandaise parle alors de la «Swiss Dr. Frederik Paulsen Foundation». La piste helvétique se confirme du côté du Danemark. En consultant le Registre du commerce danois, on tombe sur les rapports annuels de Ferring Pharmaceuticals A/S. Ces documents officiels indiquent que la Dr. Frederik Paulsen Foundation est domiciliée au chemin de la Vergognausaz 50, à Saint-Prex. Ce nom n’apparaît pourtant ni au répertoire des fondations ni au Registre du commerce helvétiques. Me Bettex plaide l’erreur: «La Dr. Frederik Paulsen Foundation n’a pas de siège en Suisse. Le rapport auquel vous faites référence comporte de toute évidence une erreur.» Ce que confirme Curt McDaniel, responsable juridique du groupe Ferring. Mais les deux juristes s’opposent à donner l’adresse correcte de la Dr. Frederik Paulsen Foundation.

«L’erreur» serait donc danoise. Il faut toutefois rappeler que la Suisse est un havre pour les fondations. Le cadre légal et la surveillance dans le domaine sont légers. Il existe différentes formules comme les fondations dites de famille, qui permettent de rester invisible. Il n’y a pas d’obligation de les inscrire au Registre du commerce et elles ne sont pas soumises à surveillance.

Vladimir Poutine récompense le milliardaire suédois de l’Ordre de l’amitié en février 2008 à Moscou. Il le remercie ainsi d’avoir financé, une année auparavant, une expédition sous-marine au pôle Nord qui s’est conclue par un planter du drapeau russe sur la croûte terrestre. L’opération avait provoqué un incident diplomatique.

Cette «erreur» n’est pas une simple coquille. Elle est même répétée. La Dr. Frederik Paulsen Foundation est domiciliée à Saint-Prex dans les six derniers rapports annuels de la filiale danoise. L’entreprise a changé d’auditeur en 2014, passant de PwC à Deloitte, mais la faute demeure. Surtout, il est stipulé dans ces rapports que les états financiers consolidés de cette filiale sont inclus dans l’«Ultimate Parent, Dr. Frederik Paulsen Foundation». «En raison de la législation en vigueur en Suisse, les états financiers consolidés ne sont pas publiés», peut-on encore lire dans ces audits danois.


A lire: Éric Hoesli a des liens d’affaires avec Frederik Paulsen


Sur ce dernier point, Curt McDaniel livre quand même quelques précisions: «Cette référence (ndlr: les états financiers ne sont pas publiés) est liée au fait que Ferring Holding SA, la société mère du groupe de sociétés Ferring, est basée en Suisse. Cette interprétation a été confirmée par nos auditeurs. Nous ferons les corrections appropriées.» Contacté, l’auteur Deloitte ne fait aucun commentaire.

L’explorateur Frederik Paulsen et ses amis sur le pôle Sud en 2013. Sur la photo, on distingue Éric Hoesli, ex-directeur des publications romandes de Tamedia, et Thierry Meyer, ancien rédacteur en chef de «24 heures».

Nous avons soumis ces audits qui comportent apparemment des fautes à Mads Bindesbøll Ohsten, porte-parole du Danish Business Authority. «Nous allons examiner ça», réagit-il en rappelant qu’il ne peut pas commenter un cas spécifique. Le fonctionnaire ajoute, de manière générale: «Si nous découvrons des erreurs dans les rapports, nous demandons des corrections aux entreprises. Selon l’importance de l’erreur, un nouveau rapport annuel sera exigé.» Il n’a pas donné de précision sur l’issue des investigations sur le dossier Ferring.

Destination les Bermudes?

Si cette fondation n’est pas en Suisse, où peut-elle être basée? Le Bureau Van Dijk, à Genève, spécialisé dans les informations économiques, a une piste. À l’aide d’un puissant outil qui agrège des données financières sur les entreprises privées, le bureau a identifié une entité prénommée «The Paulsen Familiae Foundation - Dr. Frederik Paulsen Foundation». Cette structure basée sur l’île de Jersey chapeauterait quelque 90 entreprises. Mais il faut encore traverser l’Atlantique pour trouver la Dr. Frederik Paulsen Foundation tout court. Elle serait discrètement installée dans la douceur fiscale des Bermudes, selon Van Dijk. Précisément au 6 Front Street à Hamilton. Ses liens avec le reste du groupe ne sont pas visibles. Frederik Paulsen est médiatiquement connu pour sa passion des pôles, mais il semble préférer les zones tropicales pour mettre ses affaires à l’abri.

Créé: 22.02.2019, 06h42

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