Habile, Cesla Amarelle réussit ses débuts

EcoleLa nouvelle ministre se démarque de sa prédécesseure Anne-Catherine Lyon. Mais les attentes sont immenses et les dossiers brûlants devant elle.

Image: Jean-Bernard Sieber

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Personne ne doute que Cesla Amarelle est une politicienne finaude en plus d’être un cerveau. Très observés, ses premiers pas dans le costume de conseillère d’Etat ne font pas mentir sa réputation. Après cent jours à la tête du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), la socialiste fait semble-t-il un sans-faute. «Elle a pris rapidement en main ses dossiers», fait montre d’«ouverture d’esprit», de «pragmatisme». Ses partisans le claironnent, tandis que ses adversaires politiques l’admettent plutôt du bout des lèvres. Mais ces derniers s’empressent de nuancer: trois mois, c’est court pour juger une nouvelle ministre, surtout quand celle-ci entre en fonction dans la torpeur estivale. C’est vrai, il n’y a aucun bilan à dresser. Mais d’intéressants constats à mettre en lumière.

Subtilement, Cesla Amarelle a cherché à se démarquer rapidement de sa prédécesseure, Anne-Catherine Lyon, socialiste elle aussi. Les méthodes sont nouvelles: fini le travail «en silo» et les contacts bilatéraux, les décisions se mûrissent en groupe, répète-t-on dans son entourage. Mais surtout: fini le style censeur et directif qui a laissé au sein de l’école vaudoise un profond sentiment de frustration.

Parole libérée

«Lors de la conférence de presse de rentrée, elle a publiquement affiché sa volonté d’établir le dialogue avec tous les acteurs concernés, d’encourager des initiatives venant de la base. Ça a fait mouche: la parole s’est libérée, commente un fonctionnaire. Elle est pour ainsi dire submergée par les espoirs, les sollicitations et les envies que chacun ravalait dans son coin. Il va falloir qu’elle digère tout ça et mette des priorités à ses actions.» «Elle découvre aujourd’hui un paquebot qui a beaucoup d’étages», décrit Gregory Durand, de la Société pédagogique vaudoise (SPV). L’enseignant salue une disposition au dialogue et une belle capacité d’écoute, «jusqu’aux petits détails techniques de la profession».

La conseillère d’Etat profite de cet état de grâce pour serrer un maximum de louches. Il faut réchauffer la relation compliquée entre le Canton et la Ville de Lausanne. Mais aussi, et surtout, rencontrer profs et directeurs aux quatre coins du canton, comme elle l’avait promis durant la campagne. La visite de treize établissements scolaires figure dans son agenda 2017. Parmi les premiers à l’avoir accueillie, celui de Prilly. L’an dernier, trente de ses enseignants étaient sortis de leur devoir de réserve pour adresser à Anne-Catherine Lyon une lettre ouverte exprimant leur «malaise» et la «crise de confiance» qui les mine.

A Vufflens, Cesla Amarelle a aussi rencontré les apprentis de la Fondation MEM, active dans la formation et le perfectionnement professionnels des métiers machines. Elle sait que la droite et les milieux patronaux la jugeront sur le renforcement de la formation duale, qui n’était pas réputée être la grande préoccupation d’Anne-Catherine Lyon. Avec son CV de prof d’université, Cesla Amarelle ne doit pas laisser penser que la voie académique a toute sa faveur, elle qui avait commis cette maladresse, en campagne électorale, d’opposer les métiers d’avenir à ceux «du passé». «J’ai regretté que les maîtres d’apprentissage et les entreprises soient les grands absents de son discours de la rentrée, mais je n’en suis pas surpris», décoche, en bon sniper, le secrétaire général de l’UDC, Kevin Grangier.

«La première impression qu’elle me laisse est bonne», juge néanmoins le député PLR Georges Zünd, directeur de la Fédération vaudoise des entrepreneurs. «Le fait de choisir comme conseiller personnel Michel Tatti (ndlr: jusque-là à la tête du Centre professionnel du Nord vaudois) est un excellent signal. Je peux vous dire que les attentes sont très grandes, il faudra du concret.» Et l’élu de citer un petit exemple symbolique: les élèves de la voie prégymnasiale seront-ils désormais autorisés à se rendre au Salon des métiers sur les heures de cours?

Directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI), Claudine Amstein a senti «du pragmatisme» chez la ministre, lorsqu’elle l’a croisée entre deux portes le mois passé. «J’ai pu notamment lui parler de notre programme LIFT, qui permet à des jeunes de 13-14 ans en décrochage de découvrir le monde de l’entreprise le mercredi après-midi. Le DFJC a toujours freiné son développement, mais la conseillère d’Etat s’est montrée attentive à la question.» Affaire à suivre, bien sûr.

Le virage numérique

Cesla Amarelle a aussi joué une douce musique à l’oreille des patrons, en annonçant que l’école vaudoise allait prendre un virage numérique à 180° cette législature. Encore un changement de cap unanimement apprécié. «La réflexion est innovante et judicieuse, mais on n’en est qu’aux déclarations d’intention, pondère le PLR Marc-Olivier Buffat. L’éducation numérique, oui. Reste qu’il faudra ajouter des périodes, alors au détriment de quelles branches? C’est là que tout va se compliquer.»

L’Yverdonnoise ne veut pas perdre de temps et a réactivé la Commission Canton-communes chargée de discuter la répartition des coûts de construction des écoles. Les négociations étaient dans l’impasse depuis de longs mois. Or, la digitalisation de l’enseignement impliquera du matériel, des équipements coûteux, qui vont bien au-delà des fameux tableaux blancs inter­actifs. Pas question que cela bute sur d’interminables tractations. Une rencontre a déjà eu lieu, et la présidente de l’Union des communes vaudoises remarque l’ouverture dont fait preuve la cheffe du DFJC: «Nous proposons de remplacer l’actuel règlement de 80 pages totalement dépassé par une version tenant sur une demi-page A4: elle a trouvé ça intéressant», indique Claudine Wyssa.

«La conseillère d’Etat fait pour l’instant beaucoup de com», persifle un député de gauche. Mais elle prend aussi des décisions chargées de symboles. Comme celui de réintégrer – et de présider – le groupe de travail consacré au suivi de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO). Tout en accélérant le rythme des séances. Applaudissements.

Applaudissements encore avec l’affaire des post-doctorants de l’UNIL embauchés à temps partiel pour un travail effectif à 100%. Cette crise larvée qui a éclaté au grand jour cet été tient presque de l’aubaine politique pour Cesla Amarelle. L’occasion de démontrer son aptitude à trouver des compromis. «Nous avons sollicité sa présence à une réunion avec la direction de l’Université, elle a vite répondu, la séance a eu lieu dans les quinze jours et une solution satisfaisante a été trouvée grâce à son arbitrage», témoigne le socialiste lausannois Dominique Gigon, secrétaire général de l’ACIDUL, l’association du corps intermédiaire et des doctorants de l’UNIL. «Qu’elle profite de ce genre de victoires faciles, car il n’y en aura pas beaucoup dans ce département», murmure-t-on dans les travées du parlement.

Des ressources à obtenir

La magistrate ne cache pas que sa vision est ambitieuse. Mais convaincra-t-elle ses pairs au point de l’inscrire en bonne place dans le programme de législature, qui mijote encore dans les cuisines du gouvernement? «C’est là qu’on verra sa force de persuasion», glisse un camarade socialiste. Idem pour le budget. Celui de 2018, rendu public récemment, consacre encore une fois la création de postes d’enseignants – 161 ETP – pour suivre l’évolution démographique du canton. Mais le document a été en grande partie élaboré avant le mois de juillet et ne porte encore guère la patte de Cesla Amarelle. «Anne-Catherine Lyon n’était pas spécialement combative pour obtenir des ressources budgétaires auprès de Pascal Broulis (ndlr: ministre des Finances), analyse un élu centriste. On verra dès l’année prochaine si Cesla Amarelle l’est davantage.»

Du côté des syndicats, la question du financement des projets revient dans toutes les bouches. Les programmes lancés par Anne-Catherine Lyon sur la pédagogie spécialisée ou les mesures socio-éducatives annoncées par Cesla Amarelle représentent des «dépenses considérables, selon Julien Eggenberger, du Syndicat des services publics. Alors quid des nouveaux programmes dans un contexte où les charges de l’Etat continuent d’être fortement contenues?» Quid du manque d’infirmières scolaires, de psychologues scolaires? «Quid aussi de l’Office des bourses, qui reste sous-doté en personnel?» renchérit le chef du groupe Ensemble à Gauche, Jean-Michel Dolivo. Ce ne sont pas les casus belli qui manquent au DFJC. Personne ne doute que les cent premiers jours de Cesla Amarelle auront été plus faciles à négocier que les 1726 suivants qui l’attendent. (24 heures)

Créé: 07.10.2017, 08h14

La culture en arrière-plan

Cesla Amarelle n’incarne pas que l’école vaudoise, elle a aussi la culture dans son portefeuille ministériel. Un thème qui lui est cher, mais qui n’a pour l’heure pas fait l’objet d’annonces fracassantes de sa part. L’élue a logiquement choisi, dans un premier temps, de consacrer son énergie aux épineux dossiers scolaires. «C’est là-dessus qu’elle sera jugée. C’est là-dessus qu’il y a le plus d’attentes», commente-t-on dans son entourage.

Le projet phare de la politique culturelle vaudoise, c’est la construction du nouveau Musée cantonal des beaux-arts (MCBA), lequel reste piloté par le PLR Pascal Broulis. La collaboration entre les deux se passe bien, répète volontiers Cesla Amarelle. Et s’il faut aujourd’hui chercher sa patte dans Plateforme10, c’est plutôt dans le renoncement d’Anne-Catherine Lyon à présider la Fondation du MCBA. L’ex-ministre y avait été nommée ce printemps par ses collègues du Conseil d’Etat et se trouvait depuis lors empêtrée dans un possible conflit d’intérêts. Elle est en effet proche de la directrice du Musée de design et d’arts appliqués, l’une des trois institutions qui déménageront sur la friche ferroviaire. La situation avait de quoi irriter Cesla Amarelle, elle qui se pose en pourfendeuse des copinages, et a montré l’exemple avec le cas de son mari, Philipp Müller. Ce dernier, membre de la direction du CHUV, avait démissionné de son poste une fois acquise l’élection de son épouse.

En matière culturelle, les cent premiers jours de Cesla Amarelle se résument surtout à des discours. Celui prononcé devant 300 personnes le 21 septembre à l’Aula de Rumine, lors du vernissage de l’exposition Ai Weiwei, en est le plus emblématique. Elle-même fille d’exilés uruguayens, la conseillère d’Etat a fait vibrer l’assistance en évoquant l’œuvre de l’artiste chinois. «L’art est un combat qui peut prendre la forme, dans certaines situations, d’une dissidence politique.»

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