Internée de force car sa fille critiquait trop l'EMS

NyonLa famille d’une nonagénaire, envoyée à l’Hôpital psychiatrique de Prangins contre son gré, a obtenu gain de cause devant la Justice de paix.

Fille unique, Monique Bron s’occupe de sa maman, Odile, avec une dévotion sans faille.

Fille unique, Monique Bron s’occupe de sa maman, Odile, avec une dévotion sans faille. Image: ODILE MEYLAN

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Samedi dernier, en fin de journée, une patiente nonagénaire de l’Hôpital psychiatrique de Prangins peine à entamer son repas et témoigne d’une grande lassitude. Inquiète, sa fille qui l’assiste appelle le médecin de garde. Craignant un malaise cardiaque, celui-ci la fait hospitaliser d’urgence à Nyon. Une fois sa tension remontée, toujours accompagnée de sa fille, elle est autorisée à retourner à Prangins. Il est 1 heure du matin.

Un choc de plus pour Odile Zarini, 95 ans, qui n’a pas été épargnée par le sort ce printemps. Le 3 juin dernier, en début d’après-midi, deux ambulanciers débarquent en effet dans sa chambre de la Fondation du Midi, l’EMS de Nyon qui l’accueille depuis 2011. Devant sa fille, sidérée, un soignant de l’institution l’informe qu’elle va être immédiatement transférée à l’Hôpital psychiatrique de Prangins. «Sans le moindre ménagement, alors que je n’étais au courant de rien, on annonce à ma mère qu’elle a été mise le jour même sous PLAFA (placement à des fins d’assistance) et que rien ne peut dès lors s’opposer à son transfert, tempête Monique Bron. Désormais, contre son gré et le mien, maman est dans la chambre d’un hôpital psychiatrique, avec des barreaux à la fenêtre.»

Constat alarmant

Pour comprendre comment on en est arrivé à de telles extrémités, il faut remonter à 2014, quand Monique Bron commence à se plaindre, sans prendre de pincettes, des conditions de prise en charge de sa mère au sein de la Fondation du Midi, dont le directeur, depuis 2013, est Joël Guy, ancien pasteur. Fille unique, forte femme, profondément attachée à une mère qui n’a pas eu une vie facile et dont elle s’occupe avec un dévouement de tous les instants, Monique Bron a l’habitude d’appeler un chat un chat. Elle relève ainsi, jour après jour, le peu d’aménité d’un certain nombre de membres du personnel soignant, la qualité et la quantité insuffisantes des repas, le fait que l’on n’aide pas sa mère à manger alors qu’elle a un bras invalide, la propreté relative des pots utilisés dans les chaises percées et, last but not least, l’aménagement de la salle de bains qui, pour sa maman dont la mobilité est réduite, constitue une dangereuse barrière architecturale.

«On lui faisait peur»

La situation s’envenime, d’autant plus qu’Odile Zarini, diminuée comme on peut l’être à son grand âge, se plaint à sa fille tout en l’exhortant à être prudente: «Elle me disait: «Calme-toi, Monique, sinon ils vont me mettre dehors», se souvient cette dernière. En fait, on lui faisait peur, comme à d’autres pensionnaires dont les familles, qui formulent les mêmes griefs que nous, hésitent aujourd’hui à témoigner à visage découvert par crainte de représailles.»

La tension augmente d’un cran fin décembre 2014 (six mois après une séance de conciliation qui n’a pas donné les résultats escomptés), quand la direction de la Fondation du Midi, excédée par les remontrances et le «comportement intrusif» de Monique Bron, lui signifie par courrier recommandé qu’elle limite son temps de visite auprès de sa maman et se réserve, le cas échéant, le droit de rompre le contrat qui la lie à Odile Zarini. Sa famille, hors d’elle, fait alors appel à un avocat, Me Nicolas Mattenberger. Alerté tant par l’institution que par l’avocat d’Odile Zarini, le médecin cantonal, Karim Boubaker, intervient une première fois pour prévenir la Fondation du Midi qu’elle n’a pas le droit d’expulser une patiente.

«Souffrance massive»

Au fil des mois, la situation ne s’améliore pas et aboutit finalement aux événements du 3 juin. Le même jour, l’équipe mobile de psychiatrie de l’âge avancé, envoyée sur place par le médecin cantonal, affirme avoir rencontré des soignants en «souffrance massive» et s’est dite inquiète d’un «risque de dérapage» vis-à-vis d’Odile Zarini et de sa fille. Le lendemain, Me Mattenberger recourt contre le PLAFA auprès de la Justice de paix de Nyon, avec d’autant plus de conviction, écrit-il, que la décision, signée par le médecin de la Fondation du Midi, n’a pas été précédée par un examen médical circonstancié. «J’ai l’impression, précise-t-il, que l’on a privilégié le soutien à un personnel largement débordé plutôt que la recherche de solutions passant par la correction de problèmes dont la réalité ne peut être niée.»

Le 10 juin, le rapport du médecin mandaté par la justice contredit sans la moindre ambiguïté l’opinion du médecin de l’institution: Odile Zarini souffre effectivement de démence sénile avec des pertes de mémoire et des difficultés à se situer dans le temps et l’espace, normales à son âge, mais n’est ni dépressive, ni agressive, ni nerveuse et encore moins oppositionnelle. En somme, rien ne justifie son placement dans un hôpital, mais bien dans un EMS adapté à son état, «dans un environnement apaisé et serein».

Levée immédiate de la mesure

Deux jours plus tard, la juge de paix de Nyon, considérant que l’état de santé de la patiente ne nécessite pas une hospitalisation et que les conditions du placement à des fins d’assistance ne sont pas remplies, ordonne la levée immédiate de la mesure. En dépit de nos sollicitations, le directeur de l’EMS, Joël Guy, ainsi que le conseil de la Fondation du Midi persistent à vouloir «conserver un droit de réserve» dans une affaire «suffisamment complexe et humainement difficile».

«En plus des profonds désagréments subis par Mme Zarini et sa famille, souligne pour sa part Nicolas Mattenberger, je regrette profondément que la direction de l’EMS ait toujours opposé une fin de non-recevoir à nos propositions de discussion, alors qu’il s’agit d’un service public. Quant au milieu médical, il doit comprendre qu’il n’est pas tout-puissant.»

Pour l’heure, le nom de l’EMS susceptible d’accueillir Odile Zarini dans un avenir proche n’est pas connu. (24 heures)

Créé: 18.06.2015, 07h00

Ne pas prendre de décisions à la légère

Ironie de l’histoire, le placement à des fins d’assistance d’Odile Zarini, 95 ans, résidente de la Fondation du Midi de Nyon, a été prononcé le 3 juin, deux jours avant la tenue des assises des PLAFA, réclamées par le Grand Conseil vaudois à la suite, notamment, du placement forcé, en avril 2014, de Rita Rosenstiel, ex-conservatrice du Musée Paderewski de Morges («24 heures» du 6 juin).

A l’époque, le député Jacques-André Haury, président de la Commission de haute surveillance du Tribunal cantonal (CHSTC), avait justifié l’utilité des assises par le fait qu’il arrive, «dans le domaine des PLAFA, que les Justices de paix et les milieux médicaux prennent des décisions contestables», et qu’il est donc nécessaire de vérifier «que la société puisse protéger l’individu fragilisé contre lui-même, certes, mais ne pas le priver à la légère de sa propre liberté de disposer de soi».

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