«J’ai laissé mes frères là-bas mais j’en ai trouvé d’autres»

AsileDes familles viennent en aide à des migrants mineurs vivant sans leurs parents en Suisse. Elles disent y gagner énormément en retour. Reportage chez deux d’entre elles.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

En cette matinée de décembre, un brouillard glacial recouvre la campagne environnante. Mais, dans la maison des Theeten-Geerts, à Penthalaz, la chaleur domine près du sapin de Noël. Là, sur le canapé, un jeune homme longiligne à la peau foncée caresse la tête d’un chérubin blond posée sur ses genoux. Ses yeux bienveillants rehaussés d’épais sourcils contemplent le visage de l’enfant. Un regard et des gestes de tendresse qui ne trompent pas: ces deux-là se sont liés d’affection.

Pourtant, tout semblerait de prime abord séparer Ludo, ses yeux bleus et ses 8 ans, de Yunis, tout juste 17 ans, qui a fui Mandera, ville à cheval entre le Kenya, la Somalie et l’Ethiopie. Depuis fin 2011, le Kenya est entré en guerre contre le groupe terroriste islamiste Al-Shabbaab (responsable notamment de l’attentat du centre commercial à Nairobi en 2013). Mais, des problèmes géopolitiques de cette région, Ludo est heureusement insouciant. Un jour – peut-être – saura-t-il quelque chose des raisons qui ont poussé Yunis à passer deux ans sur les routes de l’exil. Pour l’heure, tout ce qu’il sait et qui compte, c’est que, depuis le mois d’août, Yunis vient toutes les deux semaines en moyenne jouer avec lui et ses deux frères.

Prise de conscience

Requérant d’asile mineur non accompagné, Yunis bénéficie en effet de l’Action Parrainages (lire ci-contre). C’est dans ce cadre que les Theeten-Geerts l’accueillent. Avec une conviction: certes, ils viennent en aide à Yunis, mais Yunis leur apporte beaucoup aussi. Découverte de l’altérité. «J’ai appris qu’on peut avoir de si longues jambes!» admire Ludo. Qui confesse: «J’ai eu peur lorsque Yunis nous a raconté qu’il a été emprisonné à un moment de son voyage. Est-ce que cela voulait dire qu’il était méchant?» Ludo découvre que le monde n’est pas manichéen et que les «gentils» peuvent aussi subir des traitements normalement réservés aux «méchants» sur les routes de l’exil. Prise de conscience de l’injustice.

Les trois garçons Theeten-Geerts ont de nombreux points communs sportifs avec Yunis. Foot, basket, mais aussi piscine ou patinage dans le village. «La première fois sur des patins à glace, c’était bizarre, raconte Yunis: on ne peut ni marcher ni rester debout, car on glisse. Mais c’est trop chouette!» L’échange se joue aussi sur le terrain scolaire. «Je lui ai expliqué la géométrie. En même temps, ça me permet de réviser ce que j’ai appris», sourit l’aîné, Nils, 12 ans, des éclats de fierté dans les yeux.

«J’ai eu peur lorsque Yunis nous a raconté qu’il a été emprisonné à un moment de son voyage. Est-ce que cela voulait dire qu’il était méchant?»

Pour Nils, Yunis est un «grand frère»: «Avec mes deux petits frères, je suis toujours le plus fort. C’est plus chouette pour moi de jouer avec Yunis, qui est plus grand. Ça me change!» «A la course des Pères Noël à Lausanne (ndlr: la Christmas Midnight Run), ma femme était distancée. Yunis tenait la main de Lars – le cadet de 6 ans – et avait toujours un œil sur les autres de peur de les perdre», dit le papa, Kris. «De même à la piscine, il m’aide, surtout quand Lars part dans tous les sens, souligne Natalie, la maman. On ne veut pas lui poser de questions sur son passé, mais on voit bien qu’il a des réactions de grand frère.» «J’ai laissé les miens, mais j’en ai trouvé d’autres», sourit Yunis, alors que Lars lui grimpe dessus.

Chez les Vial, à Lausanne, la présence d’un mineur non accompagné a également redistribué l’équilibre de la famille. Timéo, 11 ans, et Colin, 9 ans, font preuve d’une grande maturité en décrivant leur relation avec Abed, 14 ans, Afghan réfugié dans un premier temps en Iran, qui vient chez les Vial en moyenne deux fois par semaine depuis deux mois, mais absent ce jour-là.

«Quand il est là, on s’éclate»

«Depuis qu’il est là, on fait moins de bêtises», affirme Timéo. Zoé, 7 ans, explique: au lieu que le grand se chamaille avec les deux cadets, «on joue à deux et deux ou tous les quatre». «Ce n’est ni un frère ni un copain: je n’ai pas les mots, mais c’est exceptionnel», lâche Colin. «Quand il est là, je ne vois pas le temps passer, embraie Timéo. J’ai besoin de lui pour vivre parce que, quand on se voit, on s’éclate. C’est bien que ce ne soit pas tout le temps, sinon ce serait peut-être moins précieux.»

Les enfants sont fiers de ce qu’ils ont appris: «En Iran, ce n’est pas la même année qu’ici! Il mange piquant et, en farsi, il écrit de droite à gauche! Mais en Iran des enfants ne peuvent pas aller à l’école suivant leur origine. Ça fait mal au cœur et c’est du grand n’importe quoi!»

Foot, basket, trampoline, les activités ne sont pas exclusivement sportives. «Abed dessine superbien et j’apprends en le regardant car je suis en train de créer une BD», explique Colin. «On prend plus de temps pour faire des jeux de société en famille, constate Carole, la maman. On partage du quotidien, sans créer de l’événementiel quand il vient: ce ne serait juste ni pour lui ni pour nos enfants.»

«On ne sera jamais ses parents, souligne Guillaume, le père. On veut juste qu’il puisse avoir un avenir et une formation, d’autant qu’il aime apprendre. Accueillir un enfant ainsi n’est pas surnaturel: c’est juste partager des moments de vie.» Par exemple se retrouver au Nouvel-An, pour monter comme tant d’autres familles à la Cité et voir ensemble la cathédrale s’embraser. (24 heures)

Créé: 05.01.2017, 06h35

Comment ça marche

Les mineurs non accompagnés (MNA) sont sous la responsabilité de l’Office des tutelles et curatelles professionnelles et logent dans les foyers de l’EVAM.

Les jeunes à parrainer ont en général entre 14 et 17 ans. Le but premier d’un parrainage MNA est d’offrir à un jeune un contact avec un environnement familial, de créer des liens d’amitié et quelques repères dans une période de profond bouleversement et de ruptures.

Sont recherchés en priorité
des familles avec petits ou grands enfants, ou des couples ayant eu des enfants. Les personnes désirant parrainer un jeune reçoivent à domicile la visite d’un représentant de l’Action Parrainages pour discuter des conditions-cadres.

Contact : envoyer un courriel à parrainages.lausanne@gmail.com

«Dans la très grande majorité des cas, cela se passe très bien»

Chez les Vial, la mère est éducatrice et le père informaticien. Chez les Theeten-Geerts, la mère est au foyer et le père directeur marketing dans une entreprise pharmaceutique.

Il n’y a pas de profil type des familles qui parrainent des requérants mineurs non accompagnés, présents en Suisse sans leurs parents (MNA). «Il y a de tout: des employés de banque, des fonctionnaires, des gens très investis pour l’asile et d’autres pas», constate Antoinette Steiner, pasteure chargée du volet MNA de l’Action Parrainages. Pour rappel, l’initiative (ne concernant pas l’hébergement mais l’accompagnement d’un migrant dans la société, au minimum deux fois par mois) a démarré début 2016 et les premiers parrainages ont été lancés en avril.

L’action est organisée conjointement par les Eglises et des associations ou ONG. Ils étaient 11 MNA parrainés en juin, actuellement 49 parrainages sont en cours et 29 en attente (pour 271 MNA dans le canton).

«Dans la grande majorité des cas, cela se passe très bien, relate Antoinette Steiner. Seules quelques situations se sont arrêtées. Ces ren­contres sont souvent pour les jeunes la seule possibilité de s’ancrer. Ils font des progrès très rapides en français. Cela leur ouvre des réseaux, par exemple pour trouver un apprentissage.»

Les enfants sont connectés avec les familles par centres d’intérêt. «Il faut axer sur les activités, notamment sportives, car on ne peut pas partager simplement un repas d’entrée
de jeu, vu les tabous alimentaires de certains.»

Les MNA ont été au centre de la manifestation silencieuse organisée par le Conseil œcuménique des Eglises pour les réfugiés, le 24 décembre dernier. Parce que la naissance de Jésus n’est pas qu’une image d’Epinal, ont rappelé les organisateurs: «On oublie que Jésus a dû, comme tant d’autres enfants, fuir sur les routes de l’exil pour tenter d’échapper à la persécution et à la mort.»

Articles en relation

La vie en foyer des ados migrants et sans parents

Asile L’Etablissement vaudois d’accueil des migrants doit faire face à l’afflux de mineurs non accompagnés. Visite dans deux foyers. Plus...

Sept tentatives de suicide parmi les requérants mineurs

Migration L’EVAM héberge les jeunes migrants arrivés en Suisse sans leurs parents dans cinq foyers différents. Problème: le manque d’éducateurs ne permet pas un encadrement suffisant de ces adolescents traumatisés. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.