Jeunes et motivés mais privés de formation

Politique d'asileDéboutés, de jeunes requérants se voient forcés d’interrompre leur apprentissage et sont placés à l’aide d’urgence plutôt que de pouvoir poursuivre leur travail. Des patrons choqués réagissent.

Un patron privé de son apprenti à qui l'on a refusé l'asile
Vidéo: Stéphanie Arboit et Romain Michaud

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«Début décembre, c’est presque en s’excusant qu’il m’a tendu sa lettre de renvoi. Cela m’a fait un choc. Lui a continué à travailler jusqu’à la fin du mois.» Les larmes aux yeux, Raphaël Favre, patron avec son frère Dominic de leur carrosserie éponyme, à Étoy, raconte ce qui est arrivé à son apprenti Geremedhin, Érythréen de 20 ans. Sa demande d’asile ayant été refusée, Geremedhin a été contraint de cesser de travailler au lieu de poursuivre sa formation de carrossier. En effet, et ce même dans les cas où un ultime recours serait possible, une telle décision implique que la personne est placée à l’aide d’urgence et doit cesser toute activité professionnelle, même de formation.

Le cas de Geremedhin, dévoilé ce mois dans le journal régional «La Côte», n’est que la pointe de l’iceberg d’une problématique nouvelle qui émerge actuellement non seulement dans le canton, mais dans toute la Suisse. Ni l’EVAM (Établissement vaudois d’accueil des migrants), ni le SPOP (Service de la population du canton de Vaud), ni le SEM (Secrétariat d’État aux migrations) ne disposent de chiffres permettant de prendre l’exacte ampleur du problème. (Qui s’ajoute aux renvois de force de plus en plus fréquents de femmes et de mineurs, révélés l’automne dernier dans «24 heures».)

Les milieux entourant ces réfugiés sont catastrophés. Les familles qui parrainent ces jeunes, dont beaucoup sont arrivés comme mineurs non accompagnés (MNA) – soit sans leurs parents – ont sonné l’alerte. Si bien que des Assises romandes* sont organisées ce samedi à Lausanne sur le sujet. Des patrons y témoigneront de leur incompréhension, voire de leur colère, face à une situation ayant également des implications économiques.

Jeunes hypermotivés

«Geremedhin avait de l’or dans les mains! s’exclame Raphaël Favre. Toujours de bonne humeur, toujours à l’heure, c’était incroyable à quel point il était motivé! Je ne comprends pas qu’on renvoie des jeunes qui veulent s’en sortir, ce n’est pas normal.» Même incompréhension du côté d’un agriculteur désirant conserver l’anonymat, encore dans l’espoir que le cas du MNA concerné puisse se régler. «Ce jeune a un bon feeling avec mes animaux, il s’en occupe avec calme, sans peur. Il a fait plusieurs stages et a démontré ses capacités. Lui manquent quelques notions scolaires, mais nous avions pensé qu’il pouvait débuter un préapprentissage pour se mettre à niveau tout en se rapprochant encore davantage du métier. J’ai fait les démarches pour qu’il signe le contrat, mais la loi du travail ne le permet pas, du fait d’un premier refus de sa demande d’asile.» Même si un tribunal pourrait statuer en sa faveur au final, ce mineur sans parents est en effet empêché de travailler pendant que son recours est toujours pendant.

Le fermier et sa femme pointent une aberration économique: «La spécificité d’un préapprentissage ou apprentissage en agriculture est que le jeune est hébergé et mange chez nous. Il coûterait moins cher à la société car il n’y aurait pas besoin de payer pour sa nourriture et son logement. Les décideurs pourraient tout de même en tenir compte!»

Besoin pour l’économie

«Il a déjà vécu des choses atroces, mais il a déployé beaucoup d’énergie pour se reconstruire, même ses éducateurs ont souligné sa volonté, détaille encore l’exploitant agricole. Quand il est chez nous, cela se passe bien: il dort mieux, il se change les idées en travaillant.» Sa femme abonde: «Il se fait du bien, et nous on a quelqu’un pour travailler.» «Certes, on ne peut pas accueillir tout le monde, constate encore le fermier, mais je ne comprends pas qu’on puisse renvoyer ce jeune. Sans compter qu’il ne prend pas la place de Suisses!»

Plusieurs patrons témoignent en effet que recruter un apprenti motivé et compétent n’est pas chose aisée. «On voit tout de suite celui qui n’a pas envie de bosser, témoigne Gianfranco La Rosa, patron de Carrelage Riviera SA. Je dis à tous les jeunes que j’accueille (de tous horizons confondus): si on vous donne quelque chose, respectez-le! J’ai employé un jeune requérant d’asile qui venait de Crissier, mais était là le matin à 7h tapantes. Il savait ce que signifie gagner 2 francs. Un bosseur génial, respectueux et apprécié. Je ne suis pas partisan d’accueillir tout le monde. Mais je ne comprends pas cette incohérence de débouter après des années un jeune motivé comme lui. Soit on les renvoie rapidement, soit on les garde.»

D’autant que Raphaël Favre pointe de possibles pénuries dans certains métiers: «Qui va réparer nos voitures? On renvoie un apprenti comme Geremedhin alors, qu’à moyen terme, on risque de manquer de main-d’œuvre en tôlerie (en peinture moins, car la branche s’est ouverte aux filles).»

Désobéissance civile

Face à une situation qualifiée par toutes les personnes interrogées d’«ubuesque», «incohérente» et «catastrophique», certains n’hésitent pas à jouer la carte de la désobéissance civile. À l’image d’une entreprise en électricité, dont nous préserverons l’anonymat puisqu’elle a décidé d’agir illégalement. «Nous avons reçu la lettre de renvoi de notre apprenti, mais nous le gardons. Devrait-on le laisser crever à petit feu à l’aide sociale? Cela créerait aussi de l’illégalité, en le poussant à travailler au noir. Ce n’est pas correct. Il a montré des résultats très supérieurs à la moyenne. Ces jeunes ont une expérience forte derrière eux, des épreuves qui ont forgé leur caractère. Ils ont mangé leur pain noir.» Et l’homme de pointer les décideurs politiques, qui vont aussi plancher sur le sujet (lire encadré): «Nos élus fédéraux et notre Conseil d’État devraient avoir les couilles de s’opposer à de telles situations dont je ne vois pas l’utilité. Nous passons du temps pour les former et ils répondent à nos besoins.»

Pendant ce temps, Geremedhin s’est échoué en Belgique. Où on lui a signifié que, selon les accords de Dublin, il devait retourner en Suisse. Empêché de se former dans un poste en quasi-pénurie et dans une société à qui il donnait satisfaction, il est condamné à errer: notre pays ne pourra pas le renvoyer, en l’absence d’accords de réadmission avec l’Érythrée.

*Assises sur les jeunes migrants déboutés privés de formation ce samedi de 14h à 17h. Inscriptions: e.antony@ssi-suisse.org

Créé: 01.02.2019, 14h29

Prochaines discussions au Grand Conseil

Une commission du Grand Conseil vaudois se penchera sur la question, après le dépôt, en fin d’année, du postulat Rebecca Joly (Les Verts) et une quarantaine de signataires députés. L’élue a souligné que placer à l’aide sociale des personnes intégrées dans le tissu économique pour lesquelles un renvoi forcé est impossible «constitue aussi une perte pour l’employeur qui, du jour au lendemain, perd son apprenti ou son employé, qu’il a pourtant formé et qui crée un vide dans son entreprise». Cette députée souhaite que, par le biais d’une disposition légale à sa connaissance pas appliquée, le Conseil d’État saisisse la Confédération pour prolonger les autorisations d’exercer une activité lucrative jusqu’au renvoi effectif ou au départ volontaire de la personne concernée.

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