L'entretien des vignes à l'épreuve de la crise

ViticultureCertaines parcelles viticoles peinent à trouver des exploitants. Ils renoncent à louer par peur de ne pas pouvoir écouler le fruit de leur vendange.

Cette longue parcelle en plein Dézaley avait été laissée aux ronces. Aujourd’hui, le propriétaire a changé et elle est à nouveau exploitée.

Cette longue parcelle en plein Dézaley avait été laissée aux ronces. Aujourd’hui, le propriétaire a changé et elle est à nouveau exploitée. Image: Philippe Maeder - A

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La vision d’une parcelle viticole en plein Dézaley recouverte de ronces avait ému les vignerons de Lavaux et nos lecteurs en 2010. Une telle scène pourrait-elle devenir récurrente dans le vignoble vaudois? En période de crise vitivinicole, c'est ce que craignent certains acteurs du milieu. En cause, en particulier, les parcelles dont les propriétaires ne sont pas les exploitants. Certains vignerons renoncent à leur louer ces vignes, car les frais de loyer et d’exploitation ne sont plus couverts par le rendement du raisin, qu’ils n'arrivent plus à vendre.

«Avant, c'était difficile de louer des vignes, il fallait être connu. Cette année, on m'a proposé 2,5 hectares: j’aurais pu doubler la surface de mon domaine! Il y a deux ans, j'aurais sauté dessus.» Aujourd'hui, malgré le fait que «les prix se discutent», Sébastien Badoux, jeune vigneron de Lavaux, a renoncé à louer. Dans sa cave, des cuves sont encore pleines du millésime 2018, et il ne peut prendre le risque d’ajouter à cela des stocks pour lesquels il n’y a pas de débouché.

Un pari sur l’avenir

D’autres exemples fleurissent dans le canton, où certains jeunes producteurs dénoncent de vieux contrats de location au moment de reprendre le domaine familial. À l’instar de Valérie Marendaz, à Mathod, qui disait dans nos colonnes ne pas avoir repris les 3 ha que son père louait en plus des 6 ha en propriété. «Cette année, j’ai trouvé où vendre mon raisin, mais l’année prochaine?»

Le cas de François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons et exploitant à Blonay, vient nuancer le tableau. Ce dernier a repris le bail d'une parcelle de 2800 m2 qu'il travaillait en tâche pour un autre vigneron de Lavaux, qui vient d’y renoncer. Il a aussi racheté une parcelle. «Il y en a qui y croient encore, c’est un pari sur l’avenir!» sourit-il. Mais il admet: «Si la situation perdure, cela va coincer, il faudra prendre des décisions.»

Du côté des loueurs, Philippe Schenk, président du Groupement des propriétaires d’Aigle, Vevey et Lavaux, admet que «la situation est difficile, oui». Il n’a pas eu d’échos de ruptures massives de contrats de location, mais s’interroge: «Est-ce que ce sera un effet de levier? Y aura-t-il une inertie? C'est possible… Évidemment qu’il y a une inquiétude générale sur les marchés.» Pierre-Gabriel Bieri, secrétaire dudit groupement qui réunit une soixantaine de propriétaires, soit une portion congrue, indique, lui, que «nombre d’entre eux se plaignent de ne pas arriver à tourner à cause des charges fixes du tâcheron. Ils sont tentés de changer de système et de louer. Peut-être bien que certains seraient surpris de ne pas trouver preneurs.»

Du vignolage à la location

Car le système viticole vaudois propose deux modèles à ceux qui n’exploitent pas eux-mêmes leurs vignes: le vignolage (une spécificité vaudoise!) et la location. Dans le premier cas, plus répandu dans l’est du vignoble, où l’on trouve davantage de domaines en mains de collectivités publiques, le propriétaire engage un vigneron-tâcheron pour exploiter ses vignes mais garde la main sur la récolte. Il a un droit de regard sur l’encépagement et la méthode de culture, mais il assume une partie importante du risque économique.


Lire aussi: Quand les vignerons cultivaient leur jardin


«Le second est plus avantageux pour le propriétaire, qui n'est en revanche plus censé mettre les pieds sur son domaine, explique Pierre-Gabriel Bieri. Le loyer peut être payé avec de l'argent, mais aussi parfois en bouteilles (ndlr: ou même en pourcentage de la récolte). Le risque économique direct est assumé par l'exploitant mais ce modèle n’est pas forcément rémunérateur.»

Autre différence majeure: le tâcheron n’est engagé que pour un ou deux ans reconductibles, alors qu’un bail à ferme initial dure douze ans, puis est reconduit de six en six. «Cela ne se dénonce pas d’un claquement de doigts», indique Philippe Schenk.

Vigne gratis contre bons soins

Mais qu’importe le système, plus personne ne semble prêt à prendre de risque, dans un contexte vitivinicole morose. Et pourtant, «il faudra bien trouver une solution pour faire les vignes, souligne Daniel Lambelet, président du Groupement vaudois des vignerons-tâcherons, chefs vignerons et locataires de vignes. À la fin, cela va forcément coûter aux propriétaires. En Valais, certains d’entre eux te disent déjà: je te donne les vignes pour autant qu’elles soient entretenues!»

Au bout du lac, la situation semble particulièrement préoccupante. Fin octobre, sur la RTS, on apprenait que la coopérative Provins avait dénoncé des contrats de location par dizaines d’hectares. Et que, depuis quelques années, les «vignerons du samedi», ces propriétaires de petites parcelles familiales, disparaissaient, augurant de l’abandon de ces petites vignes.

Si les coteaux valaisans, morcelés, semblent plus exposés, la proposition de laisser sa vigne gratis contre bons soins commence à être entendue dans le vignoble vaudois. Les cas de renégociation à la baisse en cours de bail sont aussi en augmentation. Philippe Schenk n’est pas surpris: «Que cela coûte au propriétaire? Cela s’est déjà vu par le passé. Le secteur vitivinicole a toujours été en dents de scie. Si on a un gel l’année prochaine, est-ce que cela se régulera de nouveau? Le marché peut basculer d’un côté comme de l'autre.»

Créé: 27.12.2019, 06h40

Prix indicatif peu respecté

La location est régie par un modèle de contrat de bail à ferme pour vignes qui liste des prix indicatifs, fixés au niveau fédéral selon la valeur de rendement viticole, pour éviter les tarifs excessifs.

Inchangés depuis 2012, alors que la valeur de rendement a été révisée en 2018, ils varient de 35 ct. le mètre carré à Orbe, Bonvillars, Vully, entre 36 et 47 à La Côte, entre 62 et 86 dans le Chablais, à enfin entre 65 et 87 à Lavaux. «Ces tarifs indicatifs sont surtout utiles pour les nouveaux contrats, indique Christian Aeberhard, secrétaire administratif et vice-président de la Commission d’affermage du Canton de Vaud. C’est un plafond indicatif légal, mais il n’y a pas de surveillance généralisée du fermage pour les parcelles.»

En bref, les fermages surfaits sont possibles tant que les parties ne sont pas en litige. Et ce n’est que sur dénonciation que l’autorité pourra intervenir. «Mais ceux qui payaient trop cher ne vont pas le dire», lâche Daniel Lambelet, président du Groupement des locataires.

Selon nos informations, les 87 ct. préconisés pour les plus belles parcelles de Lavaux étaient en réalité à 1 fr. voire 1 fr.50 il y a peu; des parcelles s’arrachaient à 3 fr. il y a vingt ans et des terrains étaient vendus 350 fr. le mètre carré. Ils valent aujourd’hui à peine 60 fr. Les prix de location, eux, se stabiliseraient juste en dessous des prix indicatifs. Des vignes sont même prêtées.

Obligation d'entretien?

Et si plus personne n’entretenait certaines vignes à l’avenir? Cela n’est pas exactement possible, explique François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons. «On a l’obligation d’entretenir pour que la vigne ne devienne pas un foyer infectieux.» En clair, on doit pouvoir continuer de traiter la vigne et donc d’y accéder – sans entretien, c’est impossible. Et si on ne le fait pas? «Sur dénonciation, le police phytosanitaire peut mettre en demeure l’exploitant de soit faire entretenir soit arracher.»

Après dix ans de jachère, il faudra demander une nouvelle autorisation de planter (acquits de production). «Si la crise continue, une sélection naturelle des parcelles – de meilleure qualité ou accessibilité – va se faire», prévient le président. Des prés pourraient donc remplacer des vignes. Pour éviter cela sur les terrasses de Lavaux, le Canton a voulu inscrire une obligation d’exploiter en vigne, quoi qu’il arrive, dans son plan d’affectation cantonal. Ce point n’est pas près de passer: la profession a recouru en masse.

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