La difficile lutte contre le gaspillage alimentaire

ClimatUn député demande un assouplissement des règles pour la distribution des invendus. Il a peu de chances d’être entendu. Malgré des initiatives çà et là, le coulage continue.

Jaime Palacios, gérant du nouveau magasin Äss-Bar de Lausanne, vend des articles de boulangeries qui n'ont pas trouvé preneur la veille. Les partenaires sont pour l'instant Fleur de Pains, Michel Boulaz, Messidor et Haas.

Jaime Palacios, gérant du nouveau magasin Äss-Bar de Lausanne, vend des articles de boulangeries qui n'ont pas trouvé preneur la veille. Les partenaires sont pour l'instant Fleur de Pains, Michel Boulaz, Messidor et Haas. Image: FLORIAN CELLA

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Au Petit-Chêne, à Lausanne, une nouvelle enseigne est apparue. Depuis la mi-août, une boulangerie «fraîche de la veille» propose aux chalands des denrées vieilles d’un jour, à demi-prix. Derrière son comptoir impeccable, Jaime Palacios, gérant du magasin, défend la politique de la chaîne Äss-Bar, fondée en 2013 à Zurich. Son objectif est de réduire la perte des pains, sandwiches ou gâteaux n’ayant pas trouvé preneur. Il est soumis aux mêmes règles que n’importe quel magasin, ses marchandises respectent la chaîne du froid: «Elles ne présentent aucun danger pour le client», assure le gérant. Lutter contre le gaspillage alimentaire: l’idée est belle et monte en force. Elle figure d’ailleurs en bonne place dans le tout récent rapport du GIEC qui démontre que l’énergie nécessaire à produire de la nourriture doit à tout prix être économisée si nous voulons réduire notre empreinte carbone. Or, aujourd’hui encore, 25% à 30% des aliments ne sont pas consommés, selon le même rapport.

Guide des bonnes pratiques

Si une initiative comme celle d’Äss-Bar n’est pas isolée, des voix s’élèvent pour que la traque au gaspi se renforce. Au Grand Conseil vaudois, un postulat du Vert’libéral François Pointet sera bientôt examiné. Il demande que l’État s’empare de cette problématique et se montre moins sévère sur les règles sanitaires en matière d’invendus: «Il y a, dit-il, des limitations et des complexités administratives exagérées. Nous voulons davantage de latitude pour les associations. Par exemple, un paquet de café dont la date de conservation est dépassée de plus de six jours (ndlr: délai accordé par les autorités) devrait pouvoir être distribué à des organisations dont les processus de travail sont vérifiables et de qualité.»

Le député vise aussi les plats préparés et non consommés, comme ceux des hôpitaux: «À Genève, l’association Partage récolte les plats surgelés et les plats préparés non consommés des HUG. Cela n’est pas le cas dans le canton de Vaud.» Son texte a déjà été examiné en commission et semble se heurter aux lois sanitaires fédérales. Invité lors de la séance de commission, le chimiste cantonal a fait valoir que le guide sanitaire des bonnes pratiques du don d’aliments, élaboré avec ses confrères des autres cantons, devait être suivi.

À Berne, la conseillère nationale Isabelle Chevalley a mené plusieurs interventions sur le gaspillage alimentaire et a rencontré un fort scepticisme. Dans un montage vidéo, elle énumère les cas où elle a proposé des mesures au parlement pour réduire les pertes des denrées: «À chaque fois, on me répond: «Non!» s’exclame-t-elle. En persévérant, l’élue a pourtant fini par faire passer l’idée d’un «plan d’action» contre le gaspillage alimentaire. «Sa publication est prévue pour 2021, précise-t-elle. Un plan d’action ne signifie pas forcément un changement de loi. Nous pouvons aussi agir par le biais d’accords de branche.»

Isabelle Chevalley souhaite en outre une harmonisation des pratiques entre les Cantons et un modèle de financement durable pour les associations caritatives: «Table Suisse ou les Cartons du Cœur récoltent les invendus à leurs propres frais!» Elle insiste aussi sur le fait que la lutte contre le coulage de la nourriture doit s’envisager sous tous les angles: «Aujourd’hui, nous devons faire quelque chose et tout le monde a son rôle à jouer.»

À la Fédération romande des consommateurs, la secrétaire générale, Sophie Michaud Gigon, note que les ménages individuels gaspillent à raison d’un million de tonnes de déchets alimentaires par an, selon les chiffres de l’Office fédéral de l’environnement: «Nous allons participer à une nouvelle campagne de sensibilisation en fin d’année.»

Centraliser les invendus?

De leur côté, les associations caritatives verraient d’un bon œil que les règles sur la distribution des invendus soient assouplies. À Table Suisse, Baptiste Marmier note que les normes suisses sont plus sévères que les européennes. Elles mettent par exemple l’accent sur les risques à la revente des invendus de rupture de la chaîne du froid: «Or, tout consommateur ne respecte pas forcément cette chaîne, tandis que nous avons l’équipement pour ne pas la rompre.» Autre élément, le critère des dates de péremption vaut pour tous les produits, y compris le sel et le sucre. «On ne peut plus jeter la nourriture à la poubelle!» lance la députée Verte Nathalie Jaccard. Quelques mois avant François Pointet, l’élue a aussi porté le thème du gaspillage alimentaire au Grand Conseil. En commission, l’idée d’une centrale de récupération des aliments pour tout le canton avait été évoquée, comme la centrale Partage à Genève. Tenue par Caritas, la CARL (Centrale alimentaire de la région lausannoise) pourrait faire figure de modèle. «Une centrale cantonale serait bienvenue, poursuit-elle. Le secteur est encore assez morcelé.»

Il faudra beaucoup de volonté politique pour faire avancer la cause, tant le problème est tentaculaire puisqu’il se décline à tous les niveaux, de l’agriculteur au consommateur en passant par le distributeur, le détaillant ou le restaurateur. En attendant, les ménages peuvent déjà commencer à agir; au moment de faire leurs courses en particulier.

Créé: 04.09.2019, 06h41

Migros ne jette que 0,03% de ses denrées à la poubelle

Selon les calculs de l’Office fédéral de l’environnement, les grands distributeurs sont responsables de quelque 100 000 tonnes de déchets alimentaires chaque année. C’est dire s’ils ont de la marge pour agir contre le gaspillage. Contrairement à certaines idées reçues, ils ne jettent pas les invendus.

Ils ont désormais tout intérêt à avoir une vraie politique sur cette question. C’est notamment le cas de Migros, qui accomplit un gros travail pour réduire les pertes et éviter de gaspiller la nourriture. Son porte-parole Tristan Cerf fait valoir que 0,03% seulement des denrées alimentaires vendues par le détaillant finissent à la poubelle, soit à l’usine d’incinération des ordures ménagères.

Tout le travail antigaspi se fait en amont: «Notre but principal est que les denrées soient consommées par des humains, poursuit-il. La première des tâches d’un gérant consiste à commander juste. Chacun connaît sa région et agit aussi en fonction de la météo.»

Sur son site, Migros calcule que 98,56% de ses denrées alimentaires sont «vendues ou offertes en tant que denrées alimentaires»; le 1,44% restant est revalorisé (biogaz, compost, aliments pour animaux) à l’exception du 0,03% qui part à la poubelle, puis à l’usine d’incinération.

«La double date «à vendre jusqu’au» et «à consommer jusqu’au» permet de prolonger la durée de vie des aliments sans risque sanitaire», poursuit Tristan Cerf. Les invendus ont plusieurs vies possibles: «Le gérant peut les céder à 50% ou pour 1 franc symbolique au personnel.

Dans les filiales de Lucerne, de Bâle et de Zurich, nous travaillons avec Too Good To Go. Nous donnons aussi des denrées à Table Suisse, à Table couvre-toi ou à Partage, à Genève.» L’entreprise cherche à limiter au maximum ses excédents pour des raisons économiques évidentes.

Elle fait valoir que sa filiale Saviva, qui fournit les restaurants, participe à la recherche sur le gaspillage à l’enseigne de l’association United Against Waste.

En chiffres

28%
Soit la part de l’alimentation dans l’impact écologique global de la Suisse. «Si des aliments ne sont pas consommés, leur production aura généré des émissions de CO2, contribué à la perte de biodiversité et utilisé les sols et les eaux en vain», précise l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) sur son site.

2,6
Soit, en millions de tonnes, la quantité de déchets alimentaires produite chaque année en Suisse. Sur ce total, les deux tiers sont considérés comme évitables par l’OFEV.

100
Soit, en kilos, la part, par personne, de denrées jetées chaque année en Suisse. La FRC met en cause les achats compulsifs, l’estimation approximative des besoins, le manque d’idées pour apprêter les restes, la mauvaise interprétation des dates limites.

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