La jungle des ambulances provoque des tensions

UrgencesLe secteur du transport de patients réunit des acteurs publics et privés. Missions, horaires, tarifs, concurrence, les appels au changement sont quasi unanimes.

Olivier Cassard, l’un des patrons de STAR Ambulances à Epalinges, aligne sept ambulances pour les urgences, les missions non urgentes et les transferts.

Olivier Cassard, l’un des patrons de STAR Ambulances à Epalinges, aligne sept ambulances pour les urgences, les missions non urgentes et les transferts. Image: PATRICK MARTIN

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«Cela nous pose problème: on se dit que tout ça commence à ressembler davantage à un marché qu’à une réponse à l’urgence.» Presque désabusés, ces mots sont pourtant ceux d’un jeune ambulancier vaudois, qui commence sa carrière dans le monde de l’urgence et des feux bleus. La situation qu’il décrit est celle d’un système vaudois complexe, qui compte 50'000 interventions par an.

Complexe? Oui. Il compte une quinzaine de compagnies d’ambulances. Certaines appartiennent à des communes, d’autres à des hôpitaux, d’autres à des privés, parfois subventionnés. Et les missions sont différentes d’une compagnie à l’autre. Certaines font tout: urgences préhospitalières, missions non urgentes et transferts entre hôpitaux. D’autres se concentrent sur les cas non urgents et les transferts. Ajoutez-y un zeste de concurrence et c’est le grincement de dents assuré. D’ailleurs, l’État planche sur une refonte du modèle.

Urgences, terrain réservé

Beaucoup appellent à autoriser toutes les compagnies à faire toutes les missions, comme dans d’autres cantons. L’appel vient même des quelques entreprises privées déjà autorisées à tout faire. «Le marché est suffisamment important pour imaginer cette possibilité», explique Olivier Cassard, directeur associé de STAR Ambulances, basée à Épalinges, Mézières et Lutry. Avec sept ambulances et 80 collaborateurs, sa société compte 6000 missions de tous types par an.

«Modifier les attributions serait même un plus pour le citoyen, ajoute-t-il. Mais alors il faudrait des critères identiques pour toutes les sociétés, notamment en terme d’horaires 24h/24.»

À Yverdon, Nicolas Wymann abonde. Lui est directeur associé de SAT, qui compte trois ambulances, 27 collaborateurs et 3300 missions par an. «Paradoxalement, même si nous n’avons pas l’autorisation d’effectuer des urgences préhospitalières, nous nous retrouvons fréquemment avec des équipages et du matériel qui seraient autorisés à le faire», explique-t-il.

Pour simplifier le système, l’État imagine-t-il d’écarter les privés? Pas du tout, selon Olivier Linder, de la Direction générale de la santé (DGS): «Notre réflexion est de définir un système plus équitable. L’État régule le système pour les urgences. Mais pour les missions non urgentes et les transferts, le système est complexe et peu régulé.»

«Des braconniers»

En coulisses, beaucoup accusent d’autres sociétés de «braconner», c'est-à-dire d’envoyer leurs ambulances dans une autre région (souvent Lausanne) pour attraper des interventions rémunératrices. «Soit ils assument et ils créent une nouvelle base, soit ils restent dans leur région», tempête un ambulancier.

Le Canton confirme cette pratique, précisant qu’elle n’entraîne aucun danger pour les patients. «Des ambulances privées se déplacent parfois vers des endroits où la possibilité d’intervention est plus importante, notamment dans l’Ouest lausannois, explique Olivier Linder. C’est le cas pour des sociétés qui ne font pas d’urgence, parfois aussi pour celles qui en font, afin de mieux rentabiliser leurs ambulances.»

Mais cette pratique n’est pas autorisée. Pierre Aubry le confirme, lui qui est le directeur de la Fondation Urgences Santé, dont dépend la centrale du 144. Il reste prudent sur ce dossier: «La Direction générale de la santé nous sollicite pour remonter les informations lorsqu'une ambulance ne rentre pas à sa base. Nous le faisons, mais ce n’est pas notre mandat.»

«Concurrence boiteuse»

Officiellement, l’impact financier est «limité» pour les ambulances publiques, selon la Municipalité de Lausanne (lire en encadré). Mais le Conseil communal se penchera bientôt sur le sujet, à l’initiative du socialiste Louis Dana. «La concurrence est un peu boiteuse, dénonce-t-il. Les interventions les moins compliquées et les plus rémunératrices relèvent du transport non urgent. Les ambulanciers de la Ville n’ont pas cette soupape pour souffler.»

En coulisses, plusieurs sociétés sont pointées du doigt, dont Sanix Delta, installée à Payerne depuis deux ans. Elle compte 12 employés et trois ambulances, mais ne fait pas d'urgences préhospitalières. Frank Ayer et Thibaud Demaison, deux des administrateurs de Sanix, réfutent les accusations: «Nous avons une ambulance à Payerne et une autre vers Renens. C’est ce que nous pourrions appeler une base mobile, car le besoin en interventions non urgentes y est important. Nous avons fait ce choix car il nous est souvent arrivé d’être remobilisés après un transfert au CHUV. Cela diminue le temps d’attente des patients.»

725 francs pour un trajet

Quant aux tarifs, c’est un autre point qui fait débat. «Pour certains patients, ça peut être une calamité», regrette Olivier Cassard, de STAR Ambulances. Dans le canton, il en coûte 725 francs en cas d’urgence pour maladie, remboursés à 50% par l’assurance. «Ce tarif n’a pas changé depuis plus de 15 ans, alors que par exemple le prix d’une ambulance est passé de 180'000 à 250'000 francs, souligne Olivier Cassard. Un tarif proche des autres cantons, aux environs de 800 à 900 francs, serait mieux adapté.» Il appelle aussi le Canton à intervenir auprès de Berne pour que ces transports soient mieux remboursés.

Pas sûr que ça fonctionne. Le Département cantonal de la santé note qu'il n’a pas connaissance de négociations tarifaires. Quant à l’Office fédéral de la santé publique, il indique qu’aucune adaptation du mode de remboursement n’est à l’ordre du jour.


Une quarantaine de véhicules

Les ambulances

En journée, 23 ambulances sont disponibles pour les urgences préhospitalières. La nuit, elle sont 19. Il s’agit d'ambulances publiques principalement, mais aussi d’ambulances de deux sociétés privées en partie subventionnées: STAR et USR. À côté de ça, on compte entre 15 et 20 ambulances disponibles pour les autres missions durant la journée, mais leur nombre peut varier fortement. La nuit, la plupart de ces ambulances-ci ne travaillent pas.

Les missions

Il existe six types de missions, définies au niveau suisse. D’un côté, il y a les interventions primaires (35'000 par an dans le canton de Vaud): urgences vitales (12'000 par an), urgences non vitales (17'000), interventions non urgentes et programmées (7000). Et de l’autre, il y a les missions secondaires, c’est-à-dire des transferts entre hôpitaux (14'000 par an): transferts avec risque vital (1000), transferts immédiats mais sans risque vital (1000), et transferts programmés (12'000). À noter que, sur les 50'000 missions, 17'000 ont lieu entre le domicile et l’hôpital, 5000 entre un lieu public et l’hôpital, 2500 entre l’EMS et l’hôpital, et environ 1000 entre le lieu de travail et l’hôpital.

Les coûts pour le Canton

La facture de ce système dépasse les 25 millions de francs pour l’État de Vaud. Sur ce chiffre, le Canton déclare avoir versé l’an dernier 13,4 millions pour les services d’ambulances publiques dépendant d'un hôpital et les SMUR; 1,7million pour la Ville de Lausanne; 1,3 million pour Ambulance Riviera et environ 700'000 francs pour les entreprises subventionnées.

Créé: 10.12.2019, 06h50

«L’ambulance est parfois une prestation sociale»

Questions à Pierre-Antoine Hildbrand, municipal PLR de la Sécurité à Lausanne

Pour Lausanne, quel est l’impact des ambulances privées qui cherchent à «attraper» des interventions?

Le problème est connu et l’impact est relativement faible. Il s’agit au plus d’une intervention par jour. Si nous durcissions le cadre légal, le gain financier serait faible. La population y perdrait, avec moins d’ambulances.

Vous avez déplacé une de vos ambulances à quelques centaines de mètres d’une base d’ambulances privées. La Ville veut-elle manger la part du gâteau des privés?

Non. Cette décision répond à des sollicitations cantonales et communales de longue date pour placer là une ambulance et notre Détachement poste médical avancé dans notre caserne des pompiers. Cela facilite l’envoi des secours lors d’interventions importantes. Ce choix est en lien avec le développement de l’Ouest lausannois.

Les pertes sur débiteurs de vos ambulances dépassent 550'000 francs, sur des prestations de 6,9 millions. Pourquoi un tel montant?

Ces pertes sont liées à notre rôle de ville-centre, aux caractéristiques de certains usagers parmi les populations défavorisées et à l’absence de poursuites à l’étranger. Les interventions des ambulances sont parfois une prestation sociale.

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