La machine à remonter dans le temps de l'EPFL vise le milliard

ProjetLes responsables du projet Time Machine travaillent pour convaincre l’Europe de leur décerner un financement monstre.

Le Palais Royal, construit entre 1648 et 1665, a longtemps fait office d'hôtel de Ville d'Amsterdam. La Ville fait aujourd'hui partie du projet Time Machine

Le Palais Royal, construit entre 1648 et 1665, a longtemps fait office d'hôtel de Ville d'Amsterdam. La Ville fait aujourd'hui partie du projet Time Machine Image: Amsterdam City Archives

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Un été studieux pour décrocher la timbale. Sur le campus de l’EPFL, Frédéric Kaplan, qui pilote Time Machine, un projet pharaonique à mi-chemin entre Google Maps et Facebook, est à pied d’œuvre. Car son programme, qui vise à reconstituer numériquement une ville telle qu’elle se présentait dans le passé, son développement dans le temps et l’espace, et les interactions entre ses habitants, vit une période charnière.

Mi-septembre, l’inventeur de cette machine à remonter le temps digitale et son équipe doivent remettre un document d’une cinquantaine de pages à la Commission européenne à Bruxelles. Un rapport aux airs de business plan pour un enjeu de taille: tenter de décrocher un FET Flagship, du nom de ces projets européens assortis d’un financement de 1 milliard d’euros sur dix ans, dès 2020.

Dynamique internationale

Concrètement, l’idée, qui ambitionne de lancer un pont entre le présent et le passé, est en lice pour le deuxième round des sélections face à seize autres programmes d’universités disséminées dans toute l’Europe. «Notre projet est le seul qui marie technologie et culture, c’est d’ailleurs une première», relève Frédéric Kaplan, qui place Time Machine dans la catégorie des outsiders.

Il est vrai que la concurrence, rude, fait plutôt dans la science dure. Pour autant, la machine temporelle a plusieurs atouts à faire valoir pour prétendre au jackpot. À commencer par le succès de l’idée à l’origine du concept, la Venise Time Machine, idée lancée en 2012 par l’EPFL en partenariat avec l’Université vénitienne Ca’Foscari.

Le but: reconstituer l’histoire de la Sérénissime sur plus de 1000 ans grâce à une modélisation multidimensionnelle. Une entreprise titanesque qui ambitionne de digitaliser des millions de documents, plus de 100 kilomètres d’archives (cartes, relevés officiels, documents légaux…) dont certaines n’ont jamais été consultées, afin de permettre un voyage virtuel dans la ville. L’occasion de découvrir la Cité des Doges au temps de Galilée, par exemple. De se balader virtuellement dans la ville et de voir qui vivait dans telle maison, qui régnait sur tel palais et quels étaient les liens entre ces individus de temps oubliés.

«Big data du passé»

«Internet, ce grand «maintenant» sans dimension temporelle, n’est rien à côté des informations que l’on peut trouver dans les archives publiques, les administrations, les bibliothèques ou encore les musées. Ce big data du passé, cette masse d’informations culturelles, historiques, économiques, est le trésor de l’humanité, notre histoire commune. Or ce passé est de moins en moins accessible s’il n’est pas numérique et risque de tomber dans l’oubli», lance le directeur du Laboratoire d’humanités digitales de l’EPFL pour expliquer la démarche.

Raillée par certains à ses débuts, cette volonté de faire rejoindre les petites histoires à la grande séduit. La preuve: plusieurs grandes villes européennes n’ont pas attendu l’enveloppe de Bruxelles pour prendre le train en marche. «Amsterdam, Nuremberg, Paris, Jérusalem, Budapest et Naples ont rejoint l’aventure. Ces villes fouillent dans leurs archives pour créer une immense base de données en vue de bâtir leur propre Time Machine, se réjouit Frédéric Kaplan. Avec un objectif clair: créer un énorme simulateur qui cartographierait 5000 ans d’histoire européenne.»

Nul doute que cette dynamique, soutenue par près de 170 institutions partenaires issues de 32 pays et qui a donné naissance à un consortium, sera mise en avant et constituera un argument de poids dans le rapport.

Appel aux villes

En plus de cette preuve par l’exemple, Frédéric Kaplan lève le voile sur la stratégie mise en place pour convaincre l’Europe. «Si nous obtenons le milliard, nous aurons un financement jusqu’en 2030. Autrement dit, dès 2031, le programme doit être autonome financièrement. Pour garantir cette durabilité, nous travaillons sur deux modèles. Le premier, la création d’un fonds de philanthropie, doit permettre de pérenniser les données numérisées.»

La deuxième piste, plus ambitieuse, mise sur l’aspect participatif. «Rejoignez-nous et rentrez dans le réseau, lance Frédéric Kaplan, qui entend fédérer petites et moyennes villes au reste du monde.» Dans le détail, Frédéric Kaplan imagine une cotisation de 1000 francs par an. En contrepartie, les villes pourraient mettre leurs données locales en ligne, profiteraient des infrastructures de la «machine» et de ses résultats (lire l’encadré) et participeraient «à la grande histoire mondiale. Si les 100 000 villes d’Europe jouaient le jeu, le projet disposerait de 100 millions par année», calcule le scientifique, qui affirme que si 500 villes peuvent être convaincues l’an prochain, le modèle tient. Sans oublier le reste du monde, qui pourrait se laisser tenter. «C’est l’ambition ultime. New York est par exemple intéressée.»


www.timemachine.eu (24 heures)

Créé: 24.07.2018, 15h32

Une machine capable de prouesses

Avec ses scanners dernière génération – l’un est le plus rapide du monde, un autre est capable de numériser des livres sans même les ouvrir –, la machine à remonter le temps est d’une efficacité redoutable. Sans oublier ses robots qui scannent des statues en trois dimensions ou encore ses drones qui numérisent la topographie des villes. Plus fort: les outils de la machine sont capables de numériser des textes manuscrits écrits en latin ou en vénitien. Encore plus fort: grâce à des algorithmes et à l’intelligence artificielle, la machine indexe les informations extraites des documents. Cela afin de recréer les liens qui existaient entre les individus au gré de leur apparition dans divers documents (relations commerciales, cadastres…). Le tout en «open source» afin de servir à tout le réseau. «Nous pouvons retracer les voyages de Dürer, par exemple de Nuremberg à Venise puis en Hollande. Grâce à tous les documents officiels qui mentionnent son nom et les endroits où il s’est rendu», précise Frédéric Kaplan. Ce croisement d’informations concerne également les peintures numérisées. «On peut suivre les gens, mais on peut également suivre les objets, l’argent et même les inventions picturales. La peinture d’une scène banale où une femme attise un feu est traçable. En numérisant suffisamment de tableaux, on peut retrouver la même représentation, les mêmes motifs sur des toiles à des milliers de kilomètres. Les mêmes corrélations peuvent être faites dans le domaine musical, de sorte que l’on peut littéralement suivre toutes les tendances de l’époque et voir comment l’art circule.»

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