La traque aux tagueurs, une mission haute en couleur

Art urbainDeux enquêteurs constituent la Cellule Graffitis de la Police cantonale vaudoise. Comment travaillent ces chasseurs de grafs? Ils lèvent un petit coin de voile sur leurs techniques.

Oeuvrant aujourd'hui dans la légalité, Philippe Baro nous donne son point de vue sur la Cellule graffiti de la police cantonale vaudoise.
Vidéo: ANETKA MÜHLEMANN

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Sur l’armoire du bureau d’Alain et Patrick, un alignement de bombes de peinture témoigne de leurs succès. Depuis juin 2015, ce duo préférant rester discret forme en effet la Cellule Graffitis de la Police cantonale. Leur mission? Identifier les auteurs des déprédations picturales en tous genres, lorsqu’une plainte est déposée. Leur champ d’action s’étend donc de la signature au feutre sur le mur du garage du voisin, jusqu’à l’opération commando visant à «redécorer» un train CFF le temps d’un arrêt en gare. «Le graffiti, c’est tout un monde, avec ses règles, ses codes et une loi du silence très respectée. Je l’ai découvert avec effarement, il y a presque dix ans de cela», explique Alain, le plus pointu du duo dans le domaine.

«Le graffiti, c’est tout un monde, avec ses règles, ses codes et une loi du silence très respectée»

Des affaires de graffitis, la police en traitait déjà depuis fort longtemps, créant même parfois des cellules temporaires pour enquêter sur les plus importantes. Mais la décision de créer une cellule permanente fut le résultat de deux principaux facteurs: le coup d’éclat des supporters du LHC lorsqu’ils ont repeint des ponts d’autoroute aux couleurs de leur club – affaire qui fut d’ailleurs le premier et plus gros succès de la cellule – et l’augmentation du sentiment d’insécurité dans la population. «Dans un village, un gros tag bien placé fait plus causer que trois cambriolages», observe Patrick, inspecteur de la police de sûreté.

Pas conscience des conséquences

Ces signatures sommaires occupent une bonne moitié du temps de travail du duo. «Ils constituent le premier pas dans le monde du graffiti. Tous les graffeurs sont passés par là. Et ces actes sont souvent liés à de la petite délinquance. Il semblerait en effet qu’une bombe volée fonctionne mieux qu’une bombe achetée», explique Alain avec humour. Les auteurs étant souvent très jeunes – 12 ans pour le record du plus jeune tagueur identifié jusqu’à aujourd’hui par la cellule – les policiers privilégient la prévention. «Souvent, ces jeunes ne pensent même pas avoir fait quelque chose de mal. En collaboration avec les autorités locales, nous essayons alors de leur faire prendre conscience des conséquences possibles de leurs actes. De celles, immédiates, lorsqu’ils se mettent en danger pour taguer, ou de celles, à plus long terme, de débuter dans la vie endettés et avec une inscription dans leur casier judiciaire.»

Les choses se compliquent nettement lorsque les petits tagueurs isolés finissent par rejoindre une communauté; un «crew» dans le jargon. «On passe alors à un système organisé, avec une véritable envie de se faire connaître et d’être le plus actif possible. Certaines invitent même des étrangers et consacrent plusieurs mois à préparer minutieusement une opération durant laquelle ils pourront se produire.»

Pour en savoir plus sur le monde du graffiti, faites défiler notre galerie-abécédaire:

Dans le cas du «relookage» d’une composition CFF, les dégâts peuvent se chiffrer à plusieurs milliers de francs. Pour tenter de démasquer les auteurs, le duo de la Cellule Graffitis doit alors compter sur un véritable réseau de collaborations. «Quel que soit notre objectif, nous ne pourrions rien faire sans le travail sur le terrain de nos collègues de toutes les polices, ainsi que des échanges avec nos homologues spécialistes à la Police de Lausanne et dans les corps de police des cantons voisins», soulignent -ils.

Pour connaître les spots lausannois réservés aux artistes confirmés:

Internet leur est aussi d’une grande utilité. «Car la faille principale de tous les graffeurs est sans conteste le besoin d’être vu», glisse Patrick en se gardant bien d’en dire plus. (24 heures)

Créé: 03.02.2017, 06h44

«Tu sues à la fois de peur et de jouissance»

L’excitation de braver un interdit, la décharge d’adrénaline lorsqu’on se fait frôler par un train, les courses-poursuites avec la police et, finalement, la satisfaction de reconnaître une de ses œuvres sur un blog spécialisé. Habitant de l’agglomération lausannoise, Gérard (prénom d’emprunt) a tout connu, jusqu’au jour où…

«J’ai toujours senti en moi une fibre artistique. Mon premier graffiti, je l’ai d’ailleurs fait avec un pochoir; ce n’était pas un geste gratuit. Je me souviens de l’excitation du moment: tu sues en même temps de peur et de jouissance. Par contre, on n’avait aucune idée de ce qu’on risquait. Assez rapidement, on s’est fait attraper en flagrant délit. Mais les policiers ont été sympas et on a continué. On est passé aux bombes et là, c’est vite devenu addictif. En plus ça amène d’autres choses. Parce que quand tu es étudiant, tu n’as pas les moyens de mettre 300 francs pour acheter la quinzaine de bombes nécessaires à une œuvre. Des copains plus expérimentés m’ont appris les techniques pour accéder aux wagons de marchandises et se protéger des trains en se couchant par terre. Un graff’ sur un wagon ou une loco, c’est le top: un mur qui se déplace, une sorte d’exposition itinérante. Et puis, un jour à 7 h du mat’, la police a débarqué à la maison. Ils ont tout fouillé et notamment trouvé des images sur mon ordinateur. Je tombais des nues, je n’ai pas su mentir.»

Après cinq ans de procédures, Gérard se retrouve avec une facture de 7500 fr. de frais de justice et de dédommagement des personnes lésées. «J’ai déjà remboursé une partie et je compte bien rembourser le reste. Désormais je m’éclate dans l’art contemporain, avec un langage bien plus universel et une démarche artistique bien plus poussée. Je me dis que toute cette histoire a été une belle connerie et que, finalement, je suis heureux de m’être fait serrer juste avant de partir dans le délire total. Mais il reste pas mal de bons souvenirs. Et parfois, l’adrénaline que procure l’aspect illicite me manque quand même un peu.»

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