«La vision de l’islam de Shafique Keshavjee est une caricature»

ReligionJean-Marc Tétaz démonte les thèses du livre «L’islam conquérant». Une vision tout sauf sérieuse, selon lui.

Le théologien Jean-Marc Tétaz critique vivement le travail de Shafique Keshavjee sur l’islam.

Le théologien Jean-Marc Tétaz critique vivement le travail de Shafique Keshavjee sur l’islam. Image: PATRICK MARTIN

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L’essai de Shafique Keshavjee, «L’islam conquérant», qui met en avant la violence et les velléités guerrières des textes fondateurs de l’islam, fait des vagues. Plusieurs spécialistes des religions ont vivement réagi ces derniers jours. Parmi eux, le théologien et philosophe protestant Jean-Marc Tétaz. Questions.

Que reprochez-vous au livre de Shafique Keshavjee?
La manière dont il comprend l’islam en tant que religion constitue un grave malentendu, dont l’expression la plus claire est le terme clé de l’ouvrage: le «système suprême», une notion inventée par l’auteur. Pour Shafique Keshavjee un système suprême «est une vision du monde qui cherche à dominer, encadrer, neutraliser ou expliquer toutes les autres visions du monde». Toute religion serait donc d’abord une vision du monde, ce qui est aberration, nous y reviendrons. Du coup, l’islam conquérant serait le seul véritable islam puisqu’il veut assurer la suprématie de la vision du monde islamique. Shafique Keshavjee présente alors l’islam conquérant comme un système organisé par quinze «directives» dont le modèle explicite est le marketing: le succès d’un système suprême dépend du produit qu’il offre, des stratégies qu’il utilise pour le placer et pour fidéliser ses adhérents.


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N’est-ce pas une conception présente dans la religion?
C’est ce qu'on appelle «le modèle du marché», conçu pour décrire la réalité religieuse aux États-Unis. C’est un modèle fondamentalement individualiste, où les croyants sont de potentiels clients qui acceptent d’adhérer à une religion en fonction des avantages et désavantages qu’elle leur offre: si les biens du salut qu’on leur promet sont attirants, ils sont prêts à accepter des limitations de leurs possibilités, par exemple en matière sexuelle. C’est exactement ce qui sous-tend le modèle de Shafique Keshavjee puisqu’il souligne à plusieurs reprises que l’islam promet une vie agréable aux bons musulmans au paradis, ébats sexuels compris. Mais c’est de la caricature.

Et quelle est donc la bonne approche?
Hormis certaines formes de protestantisme moderne qui conçoivent la religion comme une croyance, une religion est une forme de vie communautaire avec des pratiques partagées. La lecture des textes est une pratique. Elle institue une tradition de lecture qui sélectionne des textes essentiels et détermine ce qu’ils peuvent signifier pour la communauté. Le sens du texte n’est pas immédiat, il est donné par les traditions d’interprétation de la communauté. Dans une religion comme l’islam, on ne lit pas un seul texte en face-à-face immédiat avec le texte. C’est une idée protestante moderne, peu ou prou évangélique. Il est par conséquent absurde de vouloir demander à chaque musulman de se déterminer sur telle ou telle sourate du Coran. L’islam n’est pas une entreprise de marketing religieux cherchant à étendre son emprise sur le monde et reconquérir ses provinces perdues, de la Palestine à l’Andalousie, comme le prétend l’auteur.


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Contestez-vous la violence de certains hadiths et passages du Coran?
Ces textes existent, c’est incontestable, la Bible en contient aussi d’ailleurs. Mais ces textes sont reçus dans une tradition d’interprétation qui les pondère, les met en relation avec d’autres textes, etc. Comme dans le christianisme d’ailleurs. S’il y avait dans le canton de Vaud une seule communauté dont la tradition de lecture correspondait à la caricature qu’en fait Shafique Keshavjee, cela se saurait. Et elle serait étroitement surveillée.

Les textes ne sont pas clairs?
Le Coran est écrit dans une langue ancienne et difficile, consonantique et sans ponctuation. La traduction est complexe, elle ne va pas de soi. Or Shafique Keshavjee ne choisit que des traductions qui rendent le texte aussi univoque que possible et, par-dessus le marché, il commet des fautes d’interprétation.

Avez-vous des exemples?
Shafique Keshavjee cite plusieurs versets à l’appui de l’affirmation selon laquelle le musulman qui renie l’islam doit être mis à mort. Mais dans ces textes, il est question du châtiment d’Allah, pas d’une punition exécutée par les hommes. Il cite également un hadith tiré d’une collection célèbre, les Quarante Hadiths d’al-Nawawi. Or, ce n’est pas l’interprétation défendue par al-Nawawi (il ouvre son livre): «Sur le musulman qui quitte sa communauté, il y a deux énoncés. Le plus correct des deux est qu’il ne doit pas être tué, mais être soumis à un croyant. L’autre opinion dit: il sera tué.» Nous avons donc affaire à un débat entre érudits du XIIIe siècle. Shafique Keshavjee en fait une preuve que l’islam exige la mise à mort de l’apostat. Ce n’est pas sérieux!


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Shafique Keshavjee n’a-t-il pas le mérite de poser une bonne question avant la reconnaissance de la communauté musulmane par l’État de Vaud?
Non, chaque communauté qui compose l’UVAM (Union vaudoise des associations musulmanes) devra signer des engagements liminaires et montrer qu’elle les respecte pendant cinq ans. Ce processus favorisera l’établissement d’une forme d’islam dans la diversité des islams qui existent déjà. Pour un musulman, devoir se défendre contre le livre de Shafique Keshavjee est indigne.

Pourquoi?
Il prétend, je cite, que «la possibilité donnée à un musulman de dissimuler ses intentions rend problématique tout dialogue avec lui». La dissimulation était une pratique historiquement répandue chez les chiites, qui étaient persécutés et dont la survie requerrait qu’ils dissimulent leur foi. Prétendre qu’un musulman aurait le droit de tout dissimuler est faux et gravissime. Cela condamne à l’avance toute possibilité de discussion avec lui. Shafique Keshavjee ne fait pas œuvre de scientifique, mais de polémiste. Son livre obéit à un agenda politique: nourrir les appréhensions face à l’islam pour empêcher que les communautés musulmanes soient reconnues d’utilité publique.


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Créé: 18.02.2019, 06h52

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