Le chimiste Jean-Michel Zellweger aime tant planer

«Vaud du ciel» - La rencontreScientifique brillant, l’auteur de «Vaud du ciel» a réalisé son rêve de gosse en achetant un motoplaneur. Voler, une passion de toujours.

Jean-Michel Zellweger et son Scheibe Falke 25E, un planeur de 7 mètres de long, le double d’envergure, doté d’un petit moteur VW Boxer «avionnisé».

Jean-Michel Zellweger et son Scheibe Falke 25E, un planeur de 7 mètres de long, le double d’envergure, doté d’un petit moteur VW Boxer «avionnisé». Image: Patrick Martin

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«Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu voler. Quand j’étais gamin, je rêvais d’être un oiseau, bien sûr.» Jean-Michel Zellweger, courte barbe blanche et lunettes de vieux sage, a l’œil qui pétille. Sur le papier – celui de sa carte de visite –, il est «délégué scientifique à la Direction générale de l’Environnement». Derrière lui, une longue carrière dans la hiérarchie de l’Administration cantonale. Mais ce qui l’amène à piloter l’aventure «Vaud du ciel» est sa passion pour l’aviation.

C’est à l’aérodrome de Montricher que l’on embarque avec lui, pour un de ces vols d’agrément dont il est friand. Ce bonhomme, qui peut sans doute se targuer d’être celui qui a le plus photographié le canton de Vaud, perd son flegme de haut fonctionnaire à l’ancienne au fur et à mesure qu’il se rapproche de son zinc.

«C’est une vieille machine, mais on y est bien»

Sa «trottinette volante», comme il dit. Quarante ans de service, achetée à quatre copains, le prix pour chacun d’une voiture d’occase. C’est un Scheibe Falke 25E, un planeur de 7 mètres de long, le double d’envergure, doté d’un petit moteur VW Boxer «avionnisé», qui rend l’appareil parfaitement autonome. «Sa consommation n’est que de 11 litres par heure», souligne-t-il, comme pour s’excuser d’avoir un violon d’Ingres moins écolo que la randonnée.

À bord de ce biplace, iPad en main, le sexagénaire a immortalisé le canton entre 2015 et 2016. Il fait le tour de l’engin, embarque, parcourt sa check-list, contrôle la radio, et attend patiemment que le moteur atteigne les 50 degrés. «C’est une vieille machine, mais on y est bien.» Jean-Michel Zellweger pousse les gaz et s’aligne sur la piste. Bref coup d’œil: «On y va.» L’appareil tremble, ça secoue son homme. Et soudain, il n’y a plus que les turbulences (un fort vent d’ouest) et le spectacle du pied du Jura qui défile sous l’appareil.

«On a développé une nouvelle méthode d’enrichissement de l’uranium au rendement multiplié par mille»

Jean-Michel Zellweger est chimiste de formation. Sa thèse de doctorat à l’EPFL? Accrochez votre ceinture: «Séparation d’isotopes par condensation et photodissociation sélectives, induites par un laser infrarouge dans un jet de clusters.» On cille. Alors il tente de le vulgariser avec force gestes, et résume ainsi: «On a développé une nouvelle méthode d’enrichissement de l’uranium au rendement multiplié par mille.»

Les portes de l’Université Stanford, à San Francisco, s’ouvrent devant lui, pour un post-doctorat en partie financé par l’armée américaine: «Un projet de recherche de chimie fondamentale. La Silicon Valley dans les années 80, c’était l’effervescence, vous imaginez», glisse-t-il avec une pointe de nostalgie. Il y passera quelques années avant de rentrer au pays. Un looping dans l’agrochimie bâloise, puis le scientifique atterrit définitivement à l’État de Vaud, à la fin des années 80.

«À force de voler, on ne remarque pas que tout a changé. C’est en regardant les photos qu’on s’en est rendu compte»

Avec le casque et la radio qui retransmet tout ce qui se dit autour des aérodromes – et il y en a, du monde en l’air – on n’entend plus le bruit du moteur. La plaine de l’Orbe est survolée par un doux mélange de planeurs, avions de tourisme et remorqueurs. Jean-Michel Zellweger garde un œil sur tout ce qui bouge, mais ne perd pas une miette de la campagne qui défile. «À force de voler, on ne remarque pas que tout a changé. C’est en regardant les photos qu’on s’en est rendu compte. Les villas, les routes… Mais il y reste quelques coins préservés, regardez, là.» On doit être vers Donneloye. Le sol est sec, les vaches prennent lentement le chemin de la traite.

Un gosse sur le Jura

Son rêve de gosse, celui d’Icare, il l’a réalisé pour la première fois à 12 ans. Le petit Jean-Michel est né à Yverdon et a fait ses classes à Grandson, où il a grandi. «Au cours de travaux manuels, nous devions construire un modèle réduit de planeur. Ensuite, il s’est agi de les faire voler. Il y avait un concours: les trois élèves dont l’avion allait le plus loin gagnaient un vrai vol. J’ai décroché la troisième place!» Et donc le droit de sur voler le balcon du Jura, les yeux écarquillés.

En l’air, le chimiste prend soudain un ton plus jovial que d’ordinaire. À croire que tout est plus beau vu de 1200 mètres d’altitude. «C’est splendide. Mais là ce serait compliqué pour les photos. On est face au soleil, ça ne donnerait rien. Pareil pour le vent, ça secoue trop.» Pour mitrailler le Pays de Vaud, le pilote a dû composer chaque cliché en fonction de la lumière et surtout positionner correctement son avion. Un léger dérapage pour illustrer le propos. Voilà qui donne un meilleur angle à l’objectif.

À l’aise derrière le manche à balai, Jean-Michel Zellweger. Il a franchi assez récemment la barrière toute symbolique des 2000 heures de vol – «Un milestone ». Pas mal pour un amateur, qui a d’ailleurs songé à embrasser la carrière de pilote de ligne. «Je suis allé chez Swissair, vers la fin de mes études.» Un virage sur l’aile qu’il ne tentera finalement pas. «J’hésitais, mais j’étais vraiment limite avec ma myopie.»

«Mon bras s’est cassé en quatre morceaux. Le nerf radial touché, j’ai eu la main paralysée pendant deux ans»

À la même époque, le jeune homme s’essaie au deltaplane, ce qui lui vaut ses premières frayeurs et un crash dantesque à Fontaines-sur-Grandson. «Au départ de Mauborget, il y avait un fort vent. J’ai trop écouté les autres malgré mes réticences. À 24 ans, on a des choses à prouver. En phase d’atterrissage, l’aile est partie en piqué. Mon bras s’est cassé en quatre morceaux. Le nerf radial touché, j’ai eu la main paralysée pendant deux ans. J’ai vite décidé que je revolerais, mais avec des ailes plus solides qu’un simple tissu…»

Il redresse. Est-ce qu’il se sent proche d’Alphonse Kammacher? Oui et non. «J’ai beaucoup d’admiration pour lui. On ne vole plus de la même manière, les appareils et les techniques ont trop évolué. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne s’en lasse jamais. Les couleurs changent à chaque vol.»

«Franchement, vous en connaissez beaucoup des endroits pareils?»

C’est sans doute vrai. Gros détour au large de Payerne dont l’aérodrome peut accueillir des avions de chasse à tout moment («Payerne is not active», répète en boucle la radio). On évite du coup de trop s’approcher, et on peine à se rendre compte de loin à quel point la Cité de Berthe a changé. Un Payerne que Jean-Michel Zellweger connaît bien. Il y était aide-mécano sur Mirage III pendant son école de recrues. Grand virage, quelques pieds en plus pour éviter les turbulences. Retour. Face au vent. Le pilote longe la grande Cariçaie, puis vire sur les Aiguilles-de-Baulmes et cambe légèrement le Suchet. Les pâturages semblent virer au rouge et l’ombre des sapins s’allonge.

S’il aime survoler les Alpes – les franchir n’est pas simple, «Je n’ai pas de puissance et je ne peux pas me défendre, 80 CV, c’est rien» – l’habitant de Juriens a un faible pour le Jura, son Jura. «C’est très doux comme paysage.» Jean-Michel Zellweger a beau avoir démontré combien le canton avait poussé, il reste un intarissable optimiste derrière ses lunettes de soleil. Embrassant le panorama si diversifié qui s’étend jusqu’au jet d’eau de Genève, un petit trait à l’horizon: «Franchement, vous en connaissez beaucoup des endroits pareils?»


Des haut-le-cœur et un crash frôlé de justesse

À entendre Jean-Michel Zellweger évoquer ses cent heures de vol consacrées aux prises de vues pour «Vaud du ciel», on comprend que ce n’était pas vraiment une partie de plaisir, mais un sacré boulot. Les yeux passent de l’écran de l’iPad au sol et du sol à l’écran, pendant que l’estomac fait des huit.

«Je prenais des comprimés contre les nausées et quand elles devenaient trop fortes, c’est qu’il fallait arrêter», sourit l’aviateur. Trouver le bon angle de vue, identique à celui choisi par Kammacher, était une gageure. Notamment à cause de l’altitude: au début du siècle dernier, à une époque où la réglementation était lacunaire et le piéton émerveillé de voir un avion bruyamment décoiffer les maisons, le directeur de la Blécherette pouvait jouer les cow-boys de l’air. Tolérance zéro aujourd’hui. Jean-Michel Zellweger ne peut s’écarter de la loi, sous peine de devoir en répondre devant l’OFAC, l’Office fédéral de l’aviation civile.

«C’est 300 mètres minimum en zone urbaine, 150 mètres en campagne. Je dois reconnaître que j’ai frisé le code plusieurs fois…» Et frôlé l’hosto. Une avarie a en effet émaillé l’opération. Un jour, au-dessus de Lausanne, le système de refroidissement du moteur s’est déglingué dangereusement. «On a avisé un champ tout juste labouré à Échandens et on a réussi à s’y poser sans trop de dommage. Mais on a eu chaud. Si ça se passait au-dessus de Cully, on finissait au lac.» Tiré par un tracteur sur une autre parcelle agricole en dévers, le motoplaneur escorté par quatre gendarmes a pu redécoller sans heurt. Ouf! (24 heures)

Créé: 18.11.2018, 15h08

En dates

1955
Naît à Yverdon et grandit à Grandson. Gymnase à Lausanne avant d’entrer à l’EPFL, en chimie.
1984
Doctorat consacré au développement d’une nouvelle méthode d’enrichissement de l’uranium.
1986
Post-doctorat à Stanford. Il est ensuite engagé par une société bâloise active dans l’agrochimie.
1989
Entre à l’État de Vaud, où il occupe diverses fonctions dans les services liés à l’environnement. Il intègre notamment la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman.
1991
Passe sa licence de pilote de planeur. Suivra, neuf ans plus tard, celle pour les motoplaneurs.
1992
Naissance de sa fille, Nina-Ava.
2003
Achète sa «trottinette volante».
2013
Découvre une photo prise par Alphonse Kammacher, point de départ de l’aventure «Vaud du ciel».

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