Le problème des migrants sans abri éclate au grand jour

MigrationLe campement qui s’est formé dans le jardin du Sleep In de Renens révèle une réalité qui sort des écrans radars.

Les campeurs du Sleep In de Renens sont parfois en Suisse depuis à peine quelques jours.

Les campeurs du Sleep In de Renens sont parfois en Suisse depuis à peine quelques jours. Image: Odile Meylan

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«J’ai fait une demande d’asile, mais elle a été refusée. Après trois mois dans un abri PCi à Lausanne, ils m’ont dit qu’ils viendraient me chercher pour m’expulser. Alors je suis parti.» Emmanuel* vient du Nigeria et fait partie des quelque 50 à 70 migrants, principalement africains, qui occupent un campement sauvage au Sleep In de Renens.

Arrivés par l’Espagne, l’Italie, ou d’autres voies encore, certains sont en Suisse depuis à peine quelques jours, mais, bien souvent, c’est en années qu’il faut compter.

Une zone grise

Ces migrants sans abri et, pour nombre d’entre eux, sans droit de séjour, qui en a la responsabilité? Pour le conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba, les communes ont la charge d’héberger les personnes qui ne relèvent pas ou plus du système d’asile, pas le Canton.

Pour Oscar Tosato, municipal de la Ville de Lausanne, à qui appartient le Sleep In de Renens, du moment qu’il s’agit de requérants d’asile, déboutés ou non, ce n’est pas à sa Commune de leur garantir des conditions de vie décentes. C’est au Canton.

Tous deux ont raison. Les communes proposent des lits d’urgence à leurs sans-abri. Quant aux requérants d’asile déboutés, ils ont droit à une aide d’urgence accordée par les autorités cantonales en attendant qu’ils quittent le pays.

Mais celle-ci ne vient pas sans conditions, comme le rappelle Etienne Piguet, professeur à l’Université de Neuchâtel et vice-président de la Commission fédérale pour les questions de migration: «Le droit à l’aide d’urgence est lié à une certaine forme d’enregistrement auprès des autorités.» Pour échapper au risque d’expulsion, des migrants délaissent les abris PCi – déjà surchargés – pour se tourner vers les lieux d’accueil d’urgence comme le Sleep In, au risque de les voir déborder eux aussi. «On est face à une situation qui pèse sur des structures qui ne sont pas faites pour ça», constate Etienne Piguet.

«Stagnation dans les limbes»

Selon lui, le campement du Sleep In est probablement une première en Suisse, mais il ne faut pas voir une relation mécanique entre la hausse actuelle des demandes d’asile et une augmentation du nombre de clandestins sans abri: «Le nombre de requérants augmente, mais la proportion de personnes qui obtiennent l’asile ou une forme de protection reste elle aussi très élevée.»

En effet, selon le Secrétariat d’Etat aux Migrations (SEM), en 2014, 71,6% des requérants étaient reconnus comme réfugiés ou ont été admis à titre provisoire. Il constate toutefois aussi un faible taux de renvoi des requérants déboutés.

Conséquence: ces personnes continuent d’émarger au sein du système d’asile ou se débrouillent par elles-mêmes. Les statistiques du SEM montrent que Vaud est le canton où la proportion de renvois non exécutés est la plus élevée par rapport à la moyenne suisse.

Selon Etienne Piguet, c’est ce qui pourrait expliquer l’apparition d’un campement à Renens: «Je n’imagine pas qu’une telle situation puisse émerger dans certains cantons alémaniques dont la politique est plus dure.» Nicolas Saillen, adjoint au chef du Service de la population vaudois, précise que les renvois non effectués représentent 16%, contre 13% à l’échelle suisse – une différence qui s’explique notamment par une utilisation des mesures de contrainte beaucoup plus mesurée dans le canton.

Pour Claude Alain Voiblet, vice-président de l’UDC et député, c’est bien la tolérance des autorités face aux séjours illégaux qui est en cause: «Quand la Municipalité a connaissance d’abus, elle doit les dénoncer. Elle a pu fermer les yeux lorsque les cas étaient marginaux. Mais ils ne le sont plus. Il faut vraiment renvoyer les personnes concernées.»

D’après les statistiques au 31 décembre 2014 du SEM, les personnes venant d’Afrique subsaharienne étaient les plus nombreuses à être en phase d’exécution de renvoi (29,7%). La conseillère nationale socialiste Cesla Amarelle note que pour certains, les requérants nigérians typiquement, le SEM n’obtient pas facilement les documents nécessaires pour les renvoyer dans leur pays: «Un certain nombre deviennent des clandestins à long terme. La question se pose au niveau fédéral de savoir ce qu’il faut faire, à long terme, avec ces personnes. Cependant, le traitement de cette question difficile ne pourra intervenir avant d’avoir finalisé le processus de restructuration de l’asile actuellement en cours.»

Les municipalités de Renens et Lausanne s’accordent à dire que le campement du Sleep In ne saurait s’éterniser. D’ici à ce que des solutions soient trouvées, Lausanne vient de confirmer qu’elle financerait l’installation d’une arrivée d’eau, et l’association qui gère la structure d’accueil a été invitée à une rencontre le 3 août. En attendant, la problématique des migrants sans abri semble avoir de beaux jours devant elle.

* Prénom d’emprunt (24 heures)

Créé: 27.07.2015, 07h06

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