Les Vaudois consomment 1,2 kilo de cocaïne par jour

VaudLe deuxième volet d’une étude monumentale sur les stupéfiants dans le canton vient de sortir. Après l’héroïne, ce sont les marchés des stimulants qui sont passés au crible.

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Photo d'illustration. Image: Keystone

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Avec la cocaïne, les consommateurs ne savent pas ce qu’ils achètent et les dealers ne savent pas ce qu’ils vendent. Dans ce royaume du hasard règne une loterie surprenante qui réserve de sacrées surprises.

Loin d’une boutade, le constat est tiré par de véritables experts en la matière. La preuve avec la «boulette», du nom de la dose de 1 gramme qui se vend sur le trottoir. «Dans le canton, au gré du coupage, un gramme de cocaïne pure peut coûter de 79 francs à près de 1500 francs. Nous avons même trouvé une boulette qui ne contenait pas une trace de cocaïne – pas même infime – et qui avait été vendue plus de 100 francs», relève Pierre Esseiva, ponte de l’analyse des stupéfiants à l’École des sciences criminelles de l’UNIL.

Pour dresser pareil tableau, le spécialiste a obtenu des forces de l’ordre des boulettes saisies et dont le prix de vente était connu. Habituellement, de si petites doses ne sont pas étudiées, la justice n’ordonnant l’analyse que des plus grandes quantités qui constituent un «cas grave» (minimum 18 grammes pour la cocaïne).

L’intérêt de la démarche, inédite, est d’obtenir la vision la plus complète possible du produit. Pierre Esseiva ainsi que Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse, et Stéphanie Lociciro, responsable de recherche à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV, sont les coauteurs d’une vaste étude sur le marché vaudois de la cocaïne et des stimulants (ecstasy, amphétamine, méthamphétamine) qui vient de sortir.

Un passage sous la loupe qui s’appuie sur des entretiens avec tous les acteurs du marché – policiers, consommateurs, trafiquants – et qui est allé jusqu’à analyser seringues usagées et eaux usées. Une méthodologie rigoureuse qui permet de brosser un panorama complet du marché cantonal, où circulent chaque année entre 416 et 500 kilos de coke, pour un chiffre d’affaires estimé entre 47 et 57 millions de francs.

Le fonctionnement du trafic, ses filières, ses spécificités et ses acteurs ont été étudiés comme on se pencherait sur une activité légale. En résulte un rapport de plus de 200 pages particulièrement fouillé qui ne néglige aucun aspect. Cette étude multidisciplinaire constitue une première suisse en forme de trilogie: un premier volet sur l’héroïne, sur le même modèle, est paru en 2017, et un dernier sur le cannabis est prévu l’an prochain.

Risques cardiotoxiques

Pourtant habitué à analyser des dizaines de kilos de drogue par année pour le compte de la justice, Pierre Esseiva, de son propre aveu, ne s’attendait pas à une telle incertitude s’agissant de la qualité du produit. Et l’expert d’ajouter qu’elle s’accompagne souvent d’une belle arnaque: censée contenir 1 gramme de cocaïne, la boulette en pèse en réalité quasi toujours moins. De quoi flouer le consommateur et permettre au dealer d’augmenter sa marge.

Mais ce dernier n’est pas maître de toute la situation pour autant. Lui non plus ne sait pas forcément de quoi se compose la boulette qu’il cache dans sa bouche en attendant le client. Et pour cause: l’étude indique que la phase la plus importante du coupage de la cocaïne a lieu lors de la préparation des «fingers» (paquets longilignes d’environ 10 grammes importés par les mules) à l’étranger, en Espagne ou aux Pays-Bas.

«Même le consommateur qui a des contacts, un dealer attitré et un réseau est exposé à cette loterie.»

«La cocaïne peut être coupée avec des adultérants, des substances pharmacologiquement actives qui miment l’effet de la cocaïne, ou avec des diluants, comme le lait pour enfants, qui visent à ajouter de la masse à la dose. Même le consommateur qui a des contacts, un dealer attitré et un réseau est exposé à cette loterie. La pureté du produit, qui peut varier de 30% à 80%, n’est pas sans risque cardiotoxique pour le consommateur», précise Stéphanie Lociciro, elle aussi surprise par cette disparité malgré sa longue expérience dans l’analyse des stupéfiants.

Pour expliquer ces différences, le rapport souligne le périple de plusieurs mois que suit la coke, des laboratoires de production d’Amérique du Sud jusqu’aux narines vaudoises. Le 1,26 kilo qui se consomme chaque jour dans le canton passe, au gré des étapes qu’il franchit, de 1000 à 150 000 francs (voir infographie).

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«À chaque palier interviennent de nouveaux acteurs, qui transforment le produit en même temps que son prix augmente. Avec tant d’acteurs impliqués, c’est un marché bien plus complexe que celui de l’héroïne. Sans parler des consommateurs aux profils si différents», indique Pierre Esseiva.

Les consommateurs, justement, constituent l’autre grande partie de l’étude. Parmi les 10 000 à 15 000 amateurs de coke que compterait le canton, il y a les usagers «occasionnels», «peu insérés» et «insérés réguliers».

  • Les premiers, qui ne consomment qu’un week-end de temps en temps, dépensent chaque année 1100 francs.
  • Les deuxièmes, dont les doses hebdomadaires se montent à 3 grammes, déboursent 17 000 francs tous les ans.
  • Quant aux «réguliers insérés», qui consomment plus de 4 grammes par semaine, il leur en coûtera de 18 400 à 23 000 francs par année.
«Nous estimons que les consommateurs occasionnels représentent 80% des usagers mais ne consomment que 20% des quantités totales. À l’inverse, les deux autres catégories, qui ne représentent que 20% des usagers, consomment 80% des quantités», résume Frank Zobel, précisant que les auteurs de l’étude ont notamment interrogé plusieurs centaines d’usagers sur Internet et se sont entretenus avec des trafiquants et des policiers pour cerner le marché.

Le marché des «gourmets»

C’est ainsi en conversant avec des dealers en détention que les auteurs ont eu la confirmation d’une réalité soupçonnée. Si le deal de rue tenu par les ressortissants d’Afrique de l’Ouest, Nigeria en tête, par définition visible, est bien connu, il existe un trafic bien plus discret mais autrement plus rentable.

Un marché «premium», «pour les gourmets», véritable partie immergée de l’iceberg où la cocaïne, plus chère car vendue comme étant de meilleure qualité, s’échange à l’abri des regards avec une clientèle diversifiée dont une partie est aisée, en appartement.

«Nous n’avons pas pu rencontrer les personnes les plus aisées, qui ont trop à perdre et font tout pour rester discrètes.»

«Nous n’avons pas pu rencontrer les personnes les plus aisées, qui ont trop à perdre et font tout pour rester discrètes. Mais nous sous sommes entretenus avec des consommateurs de l’échelon du dessous. Eux non plus n’achèteraient jamais à un dealer dans la rue et se font livrer la marchandise par des trafiquants ou des amis qu’ils connaissent et qui vendraient de la meilleure qualité», précise le directeur adjoint d’Addiction Suisse.

D’après des policiers et des consommateurs cités par le rapport, ce sont essentiellement des réseaux sud-américains et balkaniques qui ont accès au marché de la cocaïne la plus pure qui arrive en Europe (90% et plus). Les Africains ne sont toutefois pas en reste et ont, eux aussi, accès à deux types de cocaïne. Ils peuvent ainsi commander deux qualités différentes aux fournisseurs en Espagne ou aux Pays-Bas: la première, baptisée «untouched» ou «creation», est pure à 70%. La deuxième, pure entre 20% et 35%, est parfois appelée «mixed». Chacune est destinée à une clientèle spécifique, confirmant que l’apparence d’un même produit, dont la consommation augmente dès le milieu de la semaine, cache en réalité autant de variantes de la substance qu’elle compte d’usagers différents. (24 heures)

Créé: 12.07.2018, 06h41

Coke en chiffres

Consommation
Entre

377 et 461

kilos sont consommés dans le canton par année. En ajoutant les saisies policières (39 kilos), le volume en circulation oscillerait entre 416 et 500 kg par an.

Valeur
Chiffre d’affaires annuel de la consommation estimé: entre

47 et 57,4

millions de francs.

Consommateurs
Les usagers «peu insérés» consomment 3 grammes par semaine.
Investissement :

17 000

francs/an.

Les usagers «insérés» consomment plus de 4 grammes par semaine. Investissement:

18 400 à 23 000

francs/an.

Des drogues «de niche»­

Dans la famille des stimulants, la cocaïne représente 80% du marché. Derrière la drogue phare, l’étude s’est également penchée sur l’ecstasy (MDMA), l’amphétamine et la méthamphétamine.

À la différence de la cocaïne, ces drogues de synthèse sont produites en Europe. «Les ecstasys sont le stupéfiant du week-end par excellence. Les consommateurs en achètent et en revendent à leurs amis», explique Pierre Esseiva.

Selon les auteurs de l’étude, qui ont analysé les eaux usées de la Step de Vidy, les volumes annuels de MDMA consommés dans le canton (importés de Belgique ou des Pays-Bas) se montent à près de 31 kilos de cristaux et à plus de 164 000 pilules, les deux formes de l’ecstasy.

L’amphétamine, aussi bien substance de remplacement de la cocaïne que substitut à l’ecstasy, est quant à elle la drogue la moins mentionnée, aussi bien par la police que par les usagers interrogés. «Un petit marché, comme celui des amphétamines. Ce sont des drogues de niche», conclut Pierre Esseiva.

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