Les mendiants dans l'illégalité depuis minuit

VaudL’interdiction de la mendicité est étendue dès ce jeudi à tout le canton. À Lausanne, les Roms ont décidé de se mobiliser.

La soixantaine de mendiants Roms à Lausanne distribueront des tracts ce jeudi au lieu de tendre la main

La soixantaine de mendiants Roms à Lausanne distribueront des tracts ce jeudi au lieu de tendre la main Image: Vanessa Cardoso

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Rita a pris son poste à l’entrée de la Libraire Payot à Lausanne. Le froid commence à devenir mordant. Elle est assise sur un carton, la tête en partie couverte d’un fichu sombre. Un gobelet en carton en guise de crousille. «Trois», elle montre avec ses doigts. Trois, c’est le nombre de jours qui lui restait à mendier quand nous l’avons rencontrée ce lundi, avant que l’interdiction de la pratique soit étendue à tout le canton de Vaud dès ce 1er novembre à minuit. «Ce que je vais faire? Certainement rentrer en Roumanie», elle hausse les épaules. Mais rien n’est moins sûr.


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Dès aujourd’hui, toute personne prise en flagrant délit de main tendue sur le territoire vaudois est désormais passible d’une amende comprise entre 50 et 100 francs. Les Roms rencontrés sur le bitume lausannois en début de semaine sont tous au courant que leur temps est révolu. Comme Eva. Elle fait la manche en bas de la rue Saint-François. Elle assure être à Lausanne depuis cinq ans maintenant. «Je cherche du travail comme femme de ménage, mais je n’ai pas de papiers. C’est difficile. Si je ne trouve rien à partir du 1er novembre, je ne sais pas ce que je vais faire.»

Des tracts au lieu de mendier

Sorin a posé un panneau devant lui à la rue de Bourg. Il est écrit qu’il rentrera à la maison après le 1er novembre. Il mendie dans la capitale vaudoise depuis huit ans, «pour moi et pour ma famille au pays, pas pour une organisation criminelle». Il dit que c’est au ras du bitume vaudois qu’il a appris le français. «Si je dois partir, moi aussi je partirai…» Voilà pour le discours officiel. Car secrètement, tous gardent l’espoir d’un sursis, d’un miracle, celui de rester au-delà de la date butoir du jour. Ils vont même se mobiliser pour ça.

Ce jeudi matin, la soixantaine de mendiants Roms présents dans la capitale vaudoise ne tendra pas la main sur un petit bout de carton. Il y a quelques jours, un groupe de soutien les a réunis pour leur proposer… de manifester. «L’idée est de leur donner la parole. Ils distribueront des tracts et brandiront des panneaux là où d’ordinaire ils quémandent une pièce. Ils expliqueront qu’aucune mafia ne les force à mendier à Lausanne, et qu’ils cherchent du travail», explique un de leurs sympathisants. Et après? «On ne leur a pas donné de conseils pour la suite, mais nous sommes à leur écoute. Certains espèrent effectivement que cela va changer, dans le bon sens pour eux. Ils ne croient pas encore tout à fait à cette interdiction», confie Vera Tchérémissinoff, présidente de l’association Opre Rrom, l’association lausannoise d’action et de solidarité avec les Roms.

Une autre manifestation est prévue ce jeudi contre l’interdiction de la mendicité, en fin de journée sur la place de l’Europe à Lausanne. À l’appel de plusieurs collectifs, associations, syndicats, communautés religieuses et formations politiques de gauche, il sera scandé que «Mendier pour survivre n’est pas un délit».

C’est à Lausanne, où la mendicité était tolérée jusqu’à mercredi, que le changement sera sans doute le plus frappant.

Proportionnalité et sérieux

«La phase de sensibilisation a été menée ces derniers jours. Dès ce jeudi, la loi sera appliquée de façon proportionnée et avec sérieux», prévient Raphaël Pomey, porte-parole de la police municipale. Et quid des marginaux «locaux» qui demandent une thune pour aller dormir à la Marmotte? «La loi s’applique à tout le monde.»

À Yverdon-les-Bains, la Police Nord vaudois n’a pas prévu d’action spéciale. Et si des mendiants Roms venaient à être signalés, le commandant assure que ses hommes ne séviront pas de manière «pure et dure», mais qu’ils les informeront de la loi et les prieront de quitter l’espace. À Morges, selon le commandant de la Police Région Morges Martin de Muralt, «la mendicité n’a jamais été un problème, car c’est une activité que l’on ne connaît pas dans nos rues.» Enfin à Nyon, comme sur la Riviera, l’interdiction de la mendicité est déjà en vigueur depuis quelques années. À Montreux comme à Vevey, la police assure que cela ne changera rien pour elle. La situation y est jugée «bien maîtrisée.» (24 heures)

Créé: 01.11.2018, 06h43

Les amendes rapportent zéro à Genève

La loi cantonale interdisant la mendicité a été introduite en 2008 à Genève. Environ 4000 amendes sont dressées chaque année par les polices cantonale et municipale. Puis la machine administrative et judiciaire est déclenchée quand ces contraventions sont contestées. La police confirme que le taux d’encaissement est de 0%. Celui d’opposition aux amendes se monte quant à lui à 100%. De ce fait, chaque cas est catapulté au Tribunal de police.

L’exercice 2018 suit la tendance des années précédentes: 2263 sanctions ont été infligées à des mendiants durant le premier semestre. Chacune sera contestée. Ce travail entêté est l’affaire de Mesemrom, l’association de défense des Roms de passage à Genève. Elle a un visage, celui de l’avocate Dina Bazarbachi. Son bilan des dix ans de loi contre la mendicité à Genève? «On est au plus haut point du ridicule, dit-elle sans l’ombre d’une nuance. Il y a toujours le même nombre de Roms qui vient à Genève, les amendes ne sont jamais payées et les mendiants finissent à Champ-Dollon. Mais certains politiques continuent de vouloir réprimer la mendicité.»

Dina Bazarbachi brandit également un chiffre pour appuyer son argumentation: «Au terme de ces longues procédures, les mendiants finissent parfois par faire de la prison. Un jour de détention, c’est plus de 500 francs aux frais du contribuable. Alors oui, cela coûte beaucoup plus que ça ne rapporte.»

Sur le front politique, au début du mois d’octobre, il a été proposé aux députés genevois de revenir sur l’interdiction de la mendicité et la supprimer. Porté par Ensemble à Gauche (EàG), le texte a été balayé par les partis de l’Entente, l’UDC et le MCG. La députée démocrate-chrétienne Anne Marie von Arx-Vernon défend l’interdiction. «Je suis vraiment convaincue qu’elle est utile. Non pas pour sanctionner les mendiants, mais pour leur permettre de sortir de la dépendance des réseaux qui les exploitent.»

Luca Di Stefano

Ce que dit la loi

Au début du mois d’octobre, le Tribunal fédéral a indiqué qu’il avait rejeté le recours contre l’interdiction générale de la mendicité dans le canton de Vaud. L’article 23 de la loi pénale vaudoise, contre lequel avaient recouru des mendiants et des personnalités, comme l’ancien sénateur Vert Luc Recordon, peut ainsi entrer en vigueur. Le Conseil d’État a fixé la date au 1er novembre.

Il s’agit d’une interdiction pure et simple de faire la manche sur l’ensemble du territoire cantonal. Les règlements communaux qui traitent de la mendicité sont caducs. Cette problématique est désormais de compétence cantonale. Les amendes vont de 50 à 100 francs pour quiconque fait la manche et de 500 à 2000 francs pour les personnes qui font mendier des mineurs ou organisent la mendicité. Dans un deuxième temps, le Conseil d’État souhaite introduire «un régime d’exception à l’interdiction de la mendicité lorsque cette dernière est occasionnelle et répond à un cas de nécessité avérée». Le gouvernement devrait adopter un projet de loi allant dans ce sens ces prochaines semaines. Il devra encore être voté par le Grand Conseil. Dans le même projet de loi, le Conseil d’État envisage également d’octroyer la possibilité à la police cantonale ou communale de prononcer des interdictions de périmètre.

Renaud Bournoud

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