«On est forcément de droite ou de gauche!»

PolitiqueDans un essai, l’historien Olivier Meuwly dit pourquoi même le consensus à la vaudoise ne tue pas le clivage politique que certains jugent périmé. A méditer avant les élections.

Olivier Meuwly, radical et auteur de nombreux essais politiques, déconstruit l’image d’un canton ultraconsensuel.

Olivier Meuwly, radical et auteur de nombreux essais politiques, déconstruit l’image d’un canton ultraconsensuel. Image: P. MAEDER

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La campagne électorale démarre dans le canton de Vaud qui s’est affirmé comme le plus consensuel du pays. Assez pour juger le clivage gauche-droite périmé? Non, répond l’historien Olivier Meuwly. Lui-même radical, auteur de multiples essais sur les partis et la démocratie, il consacre un livre à cette question que la montée des populismes rend aussi très actuelle. Entretien.

Plus personne ne prône l’inégalité entre les hommes et tout le monde veut la liberté. Le clivage gauche-droite n’est-il pas périmé?
Quels que soient les déchirements de nos sociétés, on voit s’opposer deux principales manières de considérer le monde et l’organisation politique de la société. Le rapport à la liberté et à l’égalité est au cœur de l’antagonisme entre les deux familles de pensée. Les partis de droite, libéraux ou conservateurs, défendent une conception de la liberté qui doit céder le moins d’espace possible à une égalité considérée comme étouffante si elle n’est pas encadrée. La gauche défend l’égalité comme le moyen privilégié d’accéder à un plein épanouissement. Bien sûr, les libéraux défendent l’égalité face à la loi. Et la gauche se soucie des libertés. Les partis ne sont pas des boîtes figées, ils évoluent et ils sont hétérogènes, traversés par des courants qui ne placent pas le curseur au même endroit.

Les partis de gouvernement se ressemblent de plus en plus. Ne perdent-ils pas leur identité à force de pragmatisme gestionnaire?
C’est le rôle des partis de forger les consensus pour régler les problèmes. En Suisse, le système les force à collaborer. Comparez avec la France, où le dialogue est refusé ou carrément proscrit! Mais pour s’entendre sur des solutions, les deux camps doivent savoir d’où ils partent et quelles valeurs ils défendent. La confusion vient de l’absence de repères, du relativisme intellectuel, des partis qui ne se réclament pas d’un positionnement clair mais picorent à droite et à gauche pour proposer des synthèses fades.

La machine vaudoise à produire des compromis est si bien huilée qu’on ne sait plus quel camp commande et s’il existe une opposition.
Il y a cet aspect visible d’un canton ultraconsensuel. Mais dans la réalité des décisions prises hors des caméras, ça ferraille dur. Des décisions du Conseil d’Etat ne seraient pas identiques si le gouvernement avait une autre composition. La fabrique à compromis marche d’autant mieux que siègent au gouvernement deux personnalités aux convictions fortes et qui ont une autorité sur leurs camps respectifs. Pierre-Yves Maillard pour la gauche et Pascal Broulis pour la droite sont dépositaires de visions de la société et de l’Etat très différentes. Leur force est de s’appuyer sur un socle idéologique assumé, tout en respectant l’autre pour avancer dans un dialogue fécond.

Les Vaudois plébiscitent cette gestion par consensus. Quand 87% des votants valident un paquet équilibrant des baisses fiscales pour les entreprises et des prestations sociales donnant du pouvoir d’achat à la population, cela relativise le clivage droite-gauche, non?
Si le compromis a pu être scellé puis a convaincu autant de gens, c’est que la droite et la gauche ont fait leur travail. La gauche a affirmé qu’elle veut une économie efficace capable de redistribuer de la richesse à tous. La droite, malgré son refus d’élargir l’Etat social à tout prix, admet qu’un effort est acceptable si les conditions-cadres libérales sont garanties à l’économie. Ce qui détourne le citoyen de la politique, c’est quand la gauche ou la droite affirment des principes rigides en fermant la porte au dialogue.

Au niveau fédéral, n’assiste-t-on pas à un raidissement idéologique qui prépare les blocages de demain? Par exemple sur l’AVS?
Oui, il y a une forme de raidissement des deux camps et chacun peut dire que c’est la faute de l’autre. Mais la capacité de résilience du système suisse est élevée. Les acteurs sont capables de dépasser leur antagonisme. Un bon signe, c’est que le PLR assume mieux que dans un passé récent son rôle de pivot: il compose tantôt avec l’UDC, son partenaire naturel sur la fiscalité, les finances, l’économie; tantôt avec la gauche, sur l’Europe ou l’immigration, sans que cela soit vécu comme une faiblesse. Et le peuple a la compétence d’arbitre: il rappelle à l’ordre le camp qui aurait ignoré l’autre. L’histoire des votations en donne moult exemples.

A longueur d’année les partis coopèrent pour négocier des solutions. Sont-ils crédibles quand ils entrent en campagne électorale et défendent un socle idéologique en forçant le trait?
En Suisse, les règles sont claires: les partis finissent par discuter durant la phase parlementaire qui fait émerger des majorités. Cela permet au PS suisse d’être le Parti socialiste le plus à gauche d’Europe tout en participant au gouvernement. Ailleurs, la démocratie représentative est en crise à force d’accoucher de fausses révolutions ou promesses. Un camp est désigné pour faire mieux que l’autre mais ça ne se produit presque jamais…

La campagne électorale vaudoise démarre, espérez-vous un affrontement droite-gauche sévère?
J’appelle à un affrontement des idées, ce qui suppose que les partis aient une vision claire des objectifs qu’ils défendent et qu’ils les expliquent de manière convaincante. A force d’administrer sans penser, les partis courent le risque de s’affaiblir et la démocratie est perdante.

C’est le piège dans lequel sont tombés les partis de gouvernement qui ont favorisé la montée de partis dits populistes, écrivez-vous dans votre essai.
Oui, cela a joué un rôle. Ça ne suffit pas de juger qu’un projet est bon ou mauvais parce que son coût est acceptable ou exagéré. Il faut argumenter sur le sens qu’un projet a pour la collectivité et les individus. L’activité gestionnaire, quand elle devient un but en soi, peut devenir aveuglante. On ne voit plus ce que ressentent les gens, à quoi ils aspirent.

Créé: 21.01.2017, 08h22

Conservateur ou progressiste? Méfiance!

Les partis populistes n’imposent-ils pas un nouveau clivage: on est conservateur ou progressiste?

Ces partis dits populistes ne se revendiquent ni de gauche, ni de droite. Mais on tomberait dans leur piège en disant que le clivage gauche-droite est dépassé. Bien sûr, il y a des conservateurs de droite et de gauche, des progressistes de droite et de gauche. Mais méfiance! Les deux camps classiques que sont la gauche et la droite ne s’entendent pas sur la définition des notions de progrès, d’ouverture ou de fermeture, ou de liberté. Ils mettent des contenus différents sur ces concepts que tous utilisent.

L’UDC n’a-t-elle pas remis l’idéologie au cœur de la politique?

Christoph Blocher a rappelé que les idéologies ne sont pas mortes. Il a réinvesti l’idéologie en conciliant le libéralisme et le nationalisme. Cette association, que les libéraux n’aiment pas, est possible. La vraie digue aux excès de la liberté, ce n’est pas l’excès bureaucratique, mais la nation. Ce discours parle aux gens. C’est pour cette raison que je me méfie de l’étiquette «populiste». L’UDC a senti quelque chose qui traversait la société et n’était pas pris en charge par les autres partis.

Aujourd’hui, n’est-ce pas toujours plus difficile de se reconnaître complètement dans un camp, la droite ou la gauche, le conservatisme ou le progressisme?

Juste. Cela tient à la complexité des sujets, aux contradictions des partis, mais aussi à l’irrationnel qui imprègne nos comportements de citoyen. La démocratie directe permet de voter une fois à droite, une fois à gauche. Ou d’élire plutôt un camp, mais de le désavouer ensuite lors d’une votation.

Le socialisme libéral à la Tony Blair semble mort, victime des excès de la mondialisation. Emmanuel Macron, en France, peut-il incarner une autre voie qui échappe au clivage gauche-droite?

La gauche a toujours eu et elle conserve une aile réformiste qui tente de répondre aux problèmes du moment. Un Emmanuel Macron, en France, pourrait incarner cette gauche réformiste mais encore faudrait-il qu’il s’assume de gauche, ce qu’il ne fait pas clairement, au risque de ne pas être identifiable.

Livre

«La droite et la gauche, Hier, aujourd’hui, demain», Olivier Meuwly, Ed. Slatkine.

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