Ouvrir la boîte à émotions pour lutter contre l'anxiété

InterviewLe professeur Ron Stoop étudie au CHUV les mécanismes de la peur, au cœur de bien des troubles psychiques

Le professeur Ron Stoop dirige l’Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur, rattachée au Département de psychiatrie du CHUV. Les laboratoires sont situés dans le nouveau Centre de neurosciences psychiatriques, à Cery.

Le professeur Ron Stoop dirige l’Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur, rattachée au Département de psychiatrie du CHUV. Les laboratoires sont situés dans le nouveau Centre de neurosciences psychiatriques, à Cery. Image: FLORIAN CELLA

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Dépression, angoisses, TOC, phobies, bipolarité, stress post-traumatique, schizophrénie… La peur, mécanisme de survie primaire dont le rôle est de nous protéger, est une composante importante de nombreuses maladies psychiatriques. Un groupe lui est même dédié au sein du Département de psychiatrie du CHUV: l’Unité de recherche sur la neurobiologie de l’anxiété et de la peur. À sa tête: le Pr Ron Stoop. Il étudie les mécanismes physiologiques de ces sentiments dans l’espoir de mieux soigner les patients.

Y a-t-il des gens qui ne connaissent pas la peur?

Il y a une vingtaine d’années, les scientifiques ont étudié le cas d’une personne atteinte d’une maladie génétique qui n’avait pas d’amygdale. C’est très, très rare. Et bien, cette dame n’avait pas peur… C’est là qu’on a découvert l’importance de l’amy­gdale. L’anxiété et la peur sont liées à cette région du cerveau. C’est le centre de traitement des émotions, un système d’alerte qui s’active lorsque nos sens évoquent la présence d’un danger.

Pourquoi n’a-t-on pas les mêmes peurs que notre voisin?

Cela a certainement une fonction. Je vous donne un exemple. Des rats ont été entraînés: quand un son est activé, ils ont la possibilité d’aller de l’autre côté de la cage et d’éviter un léger choc électrique. On observe deux réactions: certains rats se figent alors que d’autres vont rapidement de l’autre côté de la cage. Pourquoi? On peut se dire que dans la nature, cela a peut-être un sens: si certains membres du groupe se figent, cela laisse du temps à d’autres de se sauver. C’est une sorte de sacrifice, peut-être? En tout cas, il y a des rats plus anxieux que d’autres.

L’anxiété est donc génétique?

Certainement, mais on ne sait pas encore par quels facteurs génétiques ni à quel niveau. Si on découvre les causes génétiques précises, on aura peut-être les moyens de cibler des récepteurs avec des médicaments. L’anxiété a certainement aussi un côté développemental. Le rôle de l’éducation est important. Et le mécanisme d’apprentissage de la peur est bien connu.

Pourquoi certaines peurs sont-elles très répandues, comme celle des araignées?

Niko Tinbergen et Konrad Lorenz (Prix Nobel 1973) ont démontré que si on projette une ombre en forme de faucon au-dessus de bébés oiseaux, ces derniers ont tous peur. Or, si on projette cette même ombre dans l’autre sens – sa forme fait alors penser à une oie – les bébés oiseaux n’ont pas la même réaction. Ils sont donc programmés pour avoir peur de certains prédateurs. Une araignée peut piquer; pas un ours en peluche. C’est peut-être pour cela qu’on a peur de l’une et pas de l’autre.

Peut-on effacer la peur?

C’est très difficile… C’est comme mettre une couche de peinture sur la mémoire initiale. Elle reste là; elle est juste inhibée. C’est ce qui est fait avec les thérapies cognitives (ndlr: avec un psychiatre) et les médicaments comme le Propranolol. Il y a aussi les benzodiazépines: Xanax, Valium, Lexomil…

Ce sont les outils classiques pour traiter les angoisses en les inhibant. Le problème, c’est qu’il n’existe pas de médicaments qui peuvent traiter l’anxiété et la peur sans effets secondaires. Et on comprend mal comment combiner médicaments et thérapies cognitives.

Que se passe-t-il dans notre cerveau quand on a peur?

Il y a deux types de réponses émotionnelles à la peur. Une réponse comportementale – quand on se fige, par exemple, ou qu’on sursaute – et une réponse physiolo­gique: rythme cardiaque, rougissement, poils qui se hérissent… On a découvert que dans la partie de l’amygdale qui déclenche les réactions physiologiques, il y a une énorme sensibilité aux neuropeptides. L’un de ces neuropeptides s’appelle l’ocytocine. Notre découverte, il y a une quinzaine d’années, que cette hormone peut réduire l’anxiété, a produit une explosion d’intérêt. Elle est étudiée par différents groupes dans le monde, dont le nôtre.

Ne pourrait-on pas administrer de l’ocytocine pour réduire l’anxiété?

On pourrait en donner, mais comment et combien? On cherche… On ne sait pas non plus s’il y a une dépendance comme avec le Valium. Le problème, c’est qu’on ne dispose pas encore d’un médicament qui peut activer sélectivement chez l’humain les récepteurs de l’ocytocine dans le cerveau. D’autant qu’il faudrait cibler précisément la bonne région pour ne pas activer un autre peptide dont on sait qu’il a pour effet… d’augmenter la peur.

Quelles autres pistes de recherche explorez-vous?

La réduction de la peur par l’interaction sociale. On sait depuis quelques années que l’ocytocine est libérée par le contact social et donc que l’expression de la peur peut être inhibée grâce à ces interactions. Nous cherchons quels sont les meilleurs stimuli sociaux pour la contrôler. Autre piste: un collègue a découvert en Afrique du Sud une population qui n’a qu’une partie de l’amygdale, celle qui amène la réaction physiologique de la peur.

Comment se comportent-ils?

Ils n’arrivent pas à inhiber leur peur. Ils se figent devant un danger – un serpent, par exemple – et restent tétanisés, incapables d’agir. Il existe donc dans l’amygdale un mécanisme naturel qui peut inhiber la peur et nous permettre d’agir. C’est intéressant. Nous étudions aussi le contrôle cognitif de la peur. Nous cherchons des médicaments qui peuvent le moduler, en collaboration avec des industries pharmaceutiques suisses.

Créé: 30.06.2019, 09h26

Un QG dédié aussi à alzheimer et à la dépression

Ron Stoop a pris ses quartiers dans le nouveau Centre de neurosciences psychiatriques (CNP) du CHUV, inauguré récemment à Cery. Ce bâtiment à 19 millions de francs matérialise une ambition scientifique: créer des ponts entre les patients et les labos, la recherche clinique et la recherche fondamentale, dans l’espoir de mieux soigner les maladies psy.
Dix unités de recherche planchent ici de façon transversale sur les troubles de l’humeur, la schizophrénie, l’addiction, la dépression ou encore alzheimer.

«Ce dialogue quotidien entre chercheurs cliniciens et chercheurs de base est assez unique, relève Kim Do Cuénod, spécialiste mondiale de la schizophrénie et directrice du CNP. Des collègues de Stanford ou de Harvard nous envient.»

La neuroscientifique rappelle les objectifs des équipes: mieux comprendre les mécanismes des maladies psychiatriques pour mieux les détecter, trouver de nouvelles cibles thérapeutiques et implémenter rapidement les traitements dans les hôpitaux.

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