Piccard et Borschberg dans la rivalité du cockpit

AventureDans un livre écrit à quatre mains, les pilotes de Solar Impulse évoquent les difficultés qui ont jalonné l’aventure.

Bertrand Piccard et André Borschberg en sont persuadés: sans leur rivalité, ils n’auraient pas réussi le tour du monde. Image: Florian Cella

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Au fil des 350 pages, il y a bien sûr les joies, les réussites et les succès de l’épopée Solar Impulse. Mais dans le livre qu’ils viennent d’écrire, Bertrand Piccard et André Borschberg n’ont pas oublié les moments plus durs qui ont rythmé les près de 15 ans qu’a duré l’aventure. Des difficultés au milieu desquelles leur rivalité est dévoilée en des termes souvent très forts.

– On se souvient de vos grands sourires et de vos effusions de joie à chaque atterrissage. Mais à vous lire, entre jalousie, crises et querelles d’ego, tout n’a pas été si rose.
André Borschberg: Non, tout n’a pas été rose. Lorsqu’on voyait les médias, c’était toujours pour présenter des réussites: la présentation de l’avion, le premier vol ou encore le départ du tour du monde. On avait donc l’impression que ce projet volait de succès en succès. Mais de l’intérieur, on essayait plutôt de rebondir d’un obstacle à l’autre. Avec ce livre, nous montrons tous les obstacles, les difficultés et les frustrations qu’il y a eues entre les succès.

Bertrand Piccard: Nous voulions écrire un livre qui étonne. Les gens n’auraient pas pu imaginer qu’on oserait dire tout ça. Ecrire un livre lisse, c’est mettre une distance avec le lecteur en nous prenant pour des surhommes, ce qui est totalement faux. Nous voulions montrer que si on a réussi, c’est précisément parce que nous ne sommes pas des surhommes. Nous sommes passés à travers des difficultés, des larmes, des doutes et même des humiliations. Je me suis, par exemple, senti humilié de ne pas être reconnu comme pilote d’avion auprès des ingénieurs en aéronautique, qui me voyaient comme un pilote de ballon et un explorateur au début de l’aventure.

– Dans le livre, il est aussi question d’une rivalité entre vous deux. Deux pilotes pour un seul avion, ça faisait un de trop?
BP: La formule est assez juste. C’était d’ailleurs la première idée de titre pour le livre. Pourtant, dans les faits, ce n’est pas un homme de trop car, seuls, nous n’aurions jamais réussi. On a aussi appris que, lorsque l’on est en rivalité avec quelqu’un, le but n’est pas de devenir meilleur que l’autre mais meilleur que soi-même. Avec Solar Impulse, j’ai appris à devenir pilote d’avion et André a appris à mieux communiquer. Grâce à l’autre, chacun a évolué. Voilà ce qu’a permis notre rivalité.

– André Borschberg, on sent que vous avez souffert, au début de l’aventure, d’être dans l’ombre de Bertrand Piccard. Etiez-vous jaloux?
AB: Jaloux non, mais frustré. Tandis que le projet évoluait, on a dû revoir notre communication et nos rôles. En parlant de «l’avion de Piccard», la presse a eu tendance à simplifier, car quand le message est simple, il passe plus facilement. Mais cette simplification a eu un côté frustrant pour moi. D’un autre côté, je me rendais bien compte que le fait que Bertrand soit très connu apportait beaucoup de lumière sur le projet, ce dont j’ai bénéficié indirectement.

– Vous évoquez un déjeuner à Chexbres, qui a débouché sur une crise. Que s’est-il passé ce jour-là?
AB: On parlait du futur, en nous demandant qui allait faire le premier vol, que nous voulions les deux effectuer. Et là, c’est l’explosion. Nous avons mis toutes nos frustrations sur la table.

BP: Ce jour-là, chacun comprend ce que fait l’autre. A l’origine, André devait travailler sur le projet à temps partiel et s’assurer, après l’étude de faisabilité, qu’un constructeur aéronautique construise l’avion. Je m’occupais de la recherche de finances, qui devait être relativement simple parce que ça ne devait pas être aussi cher que ça l’est devenu (ndlr: 170 millions de francs). Ce jour-là, je réalise que comme il a fallu constituer une équipe pour construire l’avion nous-mêmes – aucun constructeur ne nous a suivis –, André s’est investi corps et âme. André, de son côté, a compris que je passais tout mon temps à chercher des financements et à convaincre des entreprises. Nos rôles avaient changé, ce qui allait forcément remanier notre vision de qui allait piloter. Chacun de nous avait l’impression que tout lui revenait. A Chexbres, nous avons compris qu’il fallait partager.

– Dans le livre, la fin de la mission américaine et l’arrivée à New York sont qualifiées «d’un des pires souvenirs de tout le projet». En quoi?
BP: Jusque-là, André avait sa place dans la conception de l’avion et moi dans le rayonnement du projet. Quand l’avion a été construit, André n’avait plus rien à communiquer sur la conception. Il a donc commencé à communiquer autour du rayonnement du projet en donnant des conférences. De mon côté, j’étais devenu pilote et je parlais de ça. Mais j’étais moins bon pilote qu’André et lui moins bon conférencier que moi. Chacun de nous deux voulait être partout, ça a été très dur. On s’est marché sur les pieds durant deux mois.

AB: Le problème est toujours le même. Il n’y avait qu’une seule place dans l’avion alors que nous étions deux. Chacun rentrait dans le territoire de l’autre, ce qui a amené des tensions que nous n’avons pas réglées suffisamment tôt. Il fallait trouver la manière de fonctionner pour que chacun puisse réaliser son rêve tout en donnant la possibilité à l’autre de le faire. A New York, nous étions dans la confrontation, avec le risque de perdre de vue notre objectif.

– Il est question de querelles, mais aussi d’affection. Des moments de tension qui succèdent à une forte complicité, c’était ça l’aventure Solar Impulse?
AB: Autant il y a eu beaucoup de rivalité pour savoir qui faisait quel vol, autant quand l’autre volait, celui qui était au sol se réjouissait sincèrement. On se parlait, on s’aidait et on se conseillait, j’ai ressenti une connivence et une vraie fraternité entre nous. La relation qui s’est petit à petit créée entre nous est unique.

BP: Lorsque André a eu un accident d’hélicoptère fin 2013, j’ai réalisé à quel point je l’aimais. Quand je l’ai retrouvé, je suis tombé dans ses bras en pleurant. Je me suis alors dit que nos querelles d’ego passaient bien après la qualité de notre relation. D’ailleurs, en y repensant aujourd’hui, je pense que c’est un miracle qu’André ait fait la traversée du Pacifique (ndlr: un vol dont rêvait Bertrand Piccard) . Parce que, si j’avais été dans l’avion et André au centre de contrôle de Monaco, je ne suis pas du tout sûr que le résultat final aurait été le même. Dans l’avion, il fallait le meilleur pilote et avec l’équipe en crise (ndlr: très réticente à ce qu’André Borschberg effectue la traversée à ce moment-là) , il fallait le meilleur psychiatre. (24 heures)

Créé: 10.03.2017, 11h14

Morceaux choisis

André Borschberg: «Je ressens son attitude comme un manque de reconnaissance. C’est la douche froide»

Bertrand Piccard: «J’ai engagé André pour faire ce que
je ne savais pas faire, pas pour prendre mon rôle»

«Objectif Soleil: l’aventure Solar Impulse», par Bertrand Piccard et André Borschberg aux Editions Stock, 349 pages

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