Pourquoi ces jeunes vignerons iront à Berne lundi?

ViticultureTrois producteurs vaudois témoignent. Quelles sont leurs perspectives d’avenir? Leurs espoirs et enjeux? Eléments de réponses à La Côte, Lavaux et aux Côtes de l’Orbe

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Valérie Marendaz, 28 ans, Mathod

Valérie Marendaz a repris le domaine paternel il y a trois ans et «ça marche plutôt bien». Mais la jeune femme de Mathod, 28 ans, sait qu’elle n’est pas à l’abri de la crise et que les années à venir s’annoncent difficiles. D’ailleurs, lorsqu’elle a repris les 6 ha de vignes familiales, elle a renoncé à louer les 3 ha supplémentaires que son père cultivait aussi. «Cette année, j’ai trouvé où vendre mon raisin (ndlr: 2 ha), mais l’année prochaine? Jamais rien n’est acquis dans ce milieu. Ce que je sais en tout cas, c’est que nous devons éviter de brader, au risque de casser le marché. Et que nous n’avons pas besoin de recevoir des aides financières ponctuelles, mais qu’il faut changer le fond.»

Optimiste de nature, la vigneronne voit un avenir dans son exploitation, qui lui permettra de rembourser son emprunt sur dix ans et, surtout, de payer son employé. Formée à la vigne et à la cave, elle a dû plonger dans le travail de bureau – «un truc de fou!» – et la vente, qu’elle avoue apprécier. Elle a suivi la formation Vaud œnotourisme et met du cœur dans l'accueil de ses clients fidèles, à qui elle vend la plus grande partie de ses 35 000 bouteilles, le reste va à la restauration. À l’époque du père, la cave de la Combe s’est spécialisée dans le vin mousseux, un positionnement que Valérie a conservé parmi la vingtaine de vins différents qu’elle produit. «Nous sommes ouverts tous les samedis matin, et nous faisons aussi des caves ouvertes. Là, on voit les générations se mélanger et personne n’a le nez dans son natel! Le vin, ça rapproche les gens, grâce à l’histoire qu’il y a derrière, nous devons miser là-dessus.»

Ce qu’elle observe aussi, et qui la motive à monter à Berne lundi, c'est que l’union fait la force et que le combat est suisse, bien loin de la guerre des appellations. «Ici, on a dû se faire connaître, et reconnaître, car la région n’avait pas très bonne réputation. Au début, on a cravaché et on a beaucoup travaillé ensemble. Au Salon des Côtes de l'Orbe, on est tous là, à tenir le stand du voisin s’il est occupé. C’est génial et beaucoup plus intelligent que de rester seul. Je sais que si j’attends que les gens passent à Mathod pour m’acheter du vin, ça n’ira pas.»

Valérie Marendaz compte aussi sur les restaurateurs pour jouer les ambassadeurs. «Les petits restaurants font souvent l’effort, mais il y a encore trop d’établissements où le premier vin proposé à la carte n’est pas suisse, c’est dommage. Les gens aiment découvrir ce qui se fait dans la région où ils sont. Surtout les jeunes!» Elle évoque les bars à vins valaisans découverts lorsqu’elle était en formation là-bas. «À l’heure de l’apéro, ils étaient remplis de jeunes! On a un peu perdu cette tradition ici, mais ça revient en ville, c'est positif.»

Si elle conçoit que les règles en matière d’importation de vins étrangers sont sans doute à revoir, elle avoue: «Je ne suis pas trop politique.» Elle sait en revanche qu’il faut communiquer autour des deux initiatives fédérales (eau propre et antipesticides) qui arrivent. «Au domaine, je n’ai pas de label, mais j’ai appris à travailler sans herbicide ni insecticide, au plus proche de la nature. Je fais beaucoup d’essais pour garantir une meilleure biodiversité des sols. C’est cette philosophie que j’essaie de transmettre à mes clients.»


Denis Bovard, 33 ans, Trytorrens

«Il y a cette fierté dans le monde agricole, qui fait que lorsque quelque chose ne fonctionne pas bien, on se dit que c’est parce qu’on n'en a pas assez fait. Mais l’équilibre ne dépend pas seulement de notre ardeur à la tâche: nous sommes des éléments d’une économie sur laquelle nous n’avons pas prise. Il ne faut pas seulement chercher ce qu’on fait faux, mais ce qui est faux dans l’équation.» Vigneron à Lavaux, Denis Bovard l’avoue: «On garde silencieuse une situation précaire qui peut devenir catastrophique.» Arrivé en 2012 au domaine de son père, Antoine (7,5 ha dont 4,5 en propriété), dont il est locataire et qu’il rétribue d’un salaire «symbolique», il évoque les millésimes qui ont suivi: une toute petite récolte en 2013, la grêle et la mouche suzukii en 2014, beaucoup de soleil mais des rendements très faibles en 2015… Ajoutez à cela la diversification des tâches dévolues au vigneron indépendant – qui doit être aussi bon communicateur, vendeur et administrateur –, «le peu de temps qu'il me reste pour lire un livre ne me suffit pas pour trouver des solutions».

Passionné, le jeune vigneron avoue: «L’idée d’arrêter m’a déjà traversé l’esprit.» Dans ses réflexions sur l’avenir, il se questionne: celui-ci se dessinera-t-il vers une diversification? Par exemple en gardant la viticulture comme «un hobby à 50%» et en cherchant un autre travail rémunérateur? Même si le domaine vend habituellement ses 20 000 bouteilles, à ses clients privés et aux restaurants, cette année, une cuve de 3000 litres d'Épesses s’est ajoutée au stock: l’acheteur habituel de ces raisins a décliné, comme nombre d’acteurs du marché. «C’est un challenge intéressant, mais il va falloir être créatif pour toucher de nouveaux clients…»

Depuis son arrivée, Denis Bovard a déjà fait plus que doubler le volume en bouteilles du domaine, mais il vend encore plus de 60% de la récolte en raisin. Il faudrait encore augmenter, mais ce n’est pas si simple: il faut trouver la clientèle, les locaux pour le stockage… Tout cela dans un contexte économique hypertendu. «Cette année, le prix indicatif du raisin à Lavaux (ndlr: fixé chaque année par le Groupement des encaveurs, négociants et principaux acheteurs de Lavaux - GENAL) est en moyenne à 5 fr. 56, soit inférieur de 50 centimes par rapport à 1988. Et rien n’indique que ce tarif va se maintenir… Si on y ajoute la diminution de 14% des droits de production pour Lavaux en 2019, on peut dire qu’en trente ans, on en est arrivé à être payé moins par kilo alors qu’on doit produire moins (ndlr: les quotas de production arrivent en 1991, avec les AOC). Pourtant le coût de la vie, lui, n’a fait qu’augmenter!»

S’il monte à Berne le 2 décembre, où il souhaite une manifestation bienveillante et pacifiste, c’est pour que les politiques et la population «voient les signaux d’alerte avant que l’espèce ne s’éteigne». Denis Bovard voit un sujet dont les Verts, les socialistes ou le PLR pourraient s’emparer, parce qu’il recouvre «l’empreinte écologique des vins importés, la défense des travailleurs et celle des PME locales». Il est conscient du travail des interprofessions à Berne et dans le canton, mais «il faut entendre le cri du cœur des jeunes vignerons qui sont dans une impasse. Il y a un vrai désarroi.»


Romain Bourgeois, 29 ans, Saint-Livres

Fils du syndic de Saint-Livres, Romain Bourgeois abandonne volontiers la «politique» à son père, Henri, avec qui il fait tourner le domaine familial composé de 5 ha de vignes et de cultures agricoles à Saint-Livres. Mais s’il a décidé de sortir d’une réserve terrienne qu’il porte sur lui, c’est que ce jeune homme qui pèse chacun de ses mots n’a pas digéré des centaines de commentaires négatifs sur les réseaux sociaux après un article qui s’étonnait de voir des grappes laissées par terre.

«Souvent mal informés, les gens qui parlent spontanément ne connaissent pas notre travail, ne saisissent pas tout le chemin nécessaire quand on part de rien dans le but de produire la meilleure bouteille possible. La situation que nous vivons est impossible à comprendre pour moi, car nous avons d’excellents millésimes, nous multiplions les efforts en matière de développement durable, comme l’exige le public, et la consommation baisse au profit de vins étrangers qui n’en font pas le dixième. Ce n’est simplement plus admissible.» Romain Bourgeois livre 80% de sa récolte aux coopératives et les récentes baisses de prix annoncées comme les retenues – pour l’heure provisoires – font que les producteurs comme lui se retrouvent d’un coup fragilisés, sans tenir le couteau par le manche.

De son propre aveu, ce n’est pas lui qui va prendre le micro pour incarner «Les raisins de la colère», ce qui ne l’empêche pas de soutenir le mouvement comme «donneur de coup de main». C’est par exemple lui qui s’est occupé de réserver la grande salle de Saint-Livres pour l’assemblée fondatrice convoquée à la hâte, la seule condition posée «étant de la rendre à l’heure pour que la société de gymnastique puisse donner son cours aux enfants».

Romain Bourgeois fera le voyage de Berne car il ne saisit pas pourquoi les politiciens laissent entrer sur notre territoire un volume de vin aussi important, sans réagir, selon lui. «L’interprofession et «ceux qui savent» nous disent qu’on ne peut rien faire, que c’est illusoire de changer les accords internationaux. Mais les élus – et je pense spécialement aux nouveaux – sont là pour défendre la Suisse, notre terroir et nos produits, non? Nous nous battons contre des bouteilles bradées dont on n’est même pas certain qu’il y a du véritable raisin à l’intérieur!»

Titulaire des CFC de boucher-charcutier et d’agriculteur-viticulteur, ne serait-il pas plus «tranquille» en retournant à son premier métier? On comprend à son regard décidé que la question n’a pas de sens. «J’ai fait ce premier apprentissage sur le conseil de mon père, par sécurité. Mais j’ai grandi dans ce domaine, j’ai l’amour de la terre et il paraît que le premier mot que j’ai prononcé petit était tracteur!»

Romain Bourgeois ne veut être nulle part ailleurs qu’au domaine. «Avec toute la fierté que je ressens quand j’assiste à chaque étape du vin, quand le cycle redémarre en hiver et que, de nombreux mois plus tard, le jour de la dégustation arrive. C’est une sensation unique pour laquelle on doit se battre et se faire entendre comme lundi à Berne, mais dans un climat serein et calme. Depuis l’annonce du mouvement, je reçois des retours positifs: ça fait du bien, car je crois en l’avenir de mon domaine et je pense que nous devons défendre nos vins.»

Créé: 30.11.2019, 07h52

Les raisins de la colère

Lundi, ils seront nombreux à fouler la place Fédérale à la recherche d’oreilles attentives. À l’appel de jeunes vignerons «en colère» réunis le 30 octobre à Saint-Livres sous l’impulsion d’Alexandre Fischer, la nouvelle génération de viticulteurs s’invite comme objet de la prochaine session du parlement.

Très remontés en octobre, les instigateurs ont mis de l’eau dans leur vin: le but n’est plus de hurler sa colère, mais bien de rendre les parlementaires et la population attentifs à la situation toujours plus précaire du milieu vitivinicole suisse. Craignant la «balle dans le pied», François Montet, président de la Fédération vaudoise des vignerons (FVV), avait invité ces jeunes à «défendre leur profession avec classe et sans débordements». Alexandre Fischer, qui coordonne l’opération Raisins de la colère lundi à Berne, parle aujourd’hui d’action «sympathique et conviviale».

Une bouteille au Palais

En Valais, c’est aussi la voie qu’ont choisie quatre jeunes vigneronnes et vignerons entre 22 et 28ans réunis sous la bannière #swisswinegreatagain. Mercredi, Line Dorsaz, Ilona Thétaz, Samuel Luisier et Pierre Dorsaz ont lancé une initiative auprès de leurs confrères partout en Suisse: que chacun envoie au bureau du Palais fédéral une bouteille de son vin, «pour qu’à l’ouverture de la nouvelle session parlementaire, Berne porte les couleurs du vin suisse».

Dans un communiqué, ils ne se disent pas en colère, mais convaincus que la solution provient d’eux-mêmes. Leur appel a fonctionné et fait le buzz: sur les centaines de photos déjà partagées sur les réseaux sociaux, on découvre les envois estampillés du même «Hey Berne! Nous sommes le vin suisse!», parfois traduit en allemand ou en italien, témoignant de la provenance tous azimuts des expéditeurs.

L’action des quatre Valaisans ne s’inscrit pas seulement dans cette opération de séduction. Ils invitent les producteurs de vin de tous les cantons à s’unir à eux pour partager des idées «créatives, neuves et durables», dans un esprit «ouvert et positif». Sur leur page Facebook, ils se disent émus de tous les appels ou messages qu’ils ont déjà reçus.

Être ensemble

Nos trois témoins soulignent aussi l’importance d’être ensemble, à l’heure où l’on consomme dans le pays 35% de vins suisses contre 65% de vins étrangers, où le contexte économique met en péril certains domaines et où les caves sont encore remplies d’un excédent d’environ 20% de la récolte 2018. Denis Bovard, à Lavaux, Valérie Marendaz, à Mathod, ou Romain Bourgeois, à Saint-Livres, avouent tous trois un certain désarroi. Ils ne monteront toutefois pas à Berne en colère, que le président de la FVV se rassure.

Chez chacun d’eux, on sent le besoin de faire partie de ce mouvement nouveau, soit par urgence, soit par solidarité. Dans cette profession d’indépendants où tout le risque est pour le patron, ils savourent l’idée que l’on peut aussi se tenir les coudes.

S’ils saluent le travail parfois invisible de l’interprofession, et la campagne nationale de promotion des vins qui s’annonce (financée à 50% par Berne et à 50% par les grands distributeurs), ils ont décidé de prendre le destin de leur branche – le leur! – en main. Loin des guerres d’appellations ou des querelles de clochers si vaudoises.

Un lanceur d’alerte au four et au moulin

Mais quelle mouche a donc piqué Alexandre Fischer, le viticulteur-caviste à l’origine des «vignerons en colère», un dimanche de fin de vendanges? «Je me pose parfois la question», sourit l’habitant de Yens-sur-Morges, 36 ans, qui a fait d’une des trois tables de l’épicerie villageoise son quartier général. «Au départ, j’ai envoyé quelques messages par WhatsApp à des connaissances pour partager mon sentiment, mes craintes sur l’évolution de notre métier. L’effet a été immédiat avec des dizaines puis des centaines de personnes qui ont rejoint le groupe, avec le souhait de faire quelque chose pour nous faire entendre.» En à peine un mois, sans structure, Alexandre Fischer s’est mué en organisateur de manifestation, négociant avec la police bernoise, les CFF pour gérer les trains spéciaux, tout en allant rassurer les représentants de la branche viticole qui redoutent des débordements et une mauvaise image du vignoble suisse. «Dans tous nos messages, nous rappelons qu’il s’agit d’une action sympathique et conviviale, sans slogans agressifs, et dans le but de présenter nos produits et de saisir l’opportunité de l’arrivée d’un nouveau parlement pour souligner l’importance du vin dans notre pays. Nous avons beaucoup entendu parler de développement durable et de terroir pendant la campagne: c’est le moment de passer aux actes.»

Articles en relation

Les jeunes vignerons crient leur colère

Crise viticole Pris à la gorge, les producteurs de la nouvelle génération ont fait souffler un vent de révolte mercredi à Saint-Livres. Une grande manifestation est prévue à Berne. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.