QoQa s’est lancée 2 fois dans la vente de billets pour l’apesanteur de S3

Saga Swiss Space Systems, épisode 3/5Après une première vente via son site, QoQa a négocié une commission sur d’autres billets. Elle n’a jamais vu non plus cet argent.

Fin 2014, une première vente express est lancée sur le site de QoQa pour des vols zéro g qui n’auront finalement jamais lieu.

Fin 2014, une première vente express est lancée sur le site de QoQa pour des vols zéro g qui n’auront finalement jamais lieu. Image: TIM HEPHER

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Sur le site Internet qoqa.ch, un personnage vêtu d’une combinaison danse en apesanteur. «Notre avion modifié spécialement donne à chacun la chance de flotter librement comme un astronaute», peut-on lire dans un communiqué commun à S3 et à QoQa, fin 2014. Surendettée, la société payernoise commence à cette période à vendre des billets pour des vols zéro g, alors qu’elle n’a toujours pas d’investisseurs, ni d’Airbus. Une première vente express, qui rapporte quelque 160'000 francs, a lieu sur le site de QoQa en décembre. Un sacré coup médiatique.

Mais les vols, initialement prévus durant le deuxième semestre 2015, ne se concrétiseront jamais. Pour QoQa, qui a acheté les billets à S3, c’est une perte importante: elle devra se résoudre à rendre l’argent à ses clients lésés fin 2016. «Une claque, jamais vu ça dans ma carrière», admet aujourd’hui le CEO et «loutre en chef» de QoQa, Pascal Meyer.

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Une 2e vente online

QoQa admettait jusqu’ici avoir apporté son appui à S3, qui avait «besoin d’aide». Mais en réalité, elle a fait davantage. Le 11 mars 2015, Pascal Meyer négocie avec Pascal Jaussi une commission de 20% sur le montant levé grâce à une nouvelle vente de billets zéro g, contre la création d’«un site fonctionnel en un temps record en deux langues».

Le lendemain de l’échange entre les deux CEO, S3 annonce via un communiqué la mise en vente de «packs» donnant droit à des vols paraboliques, pour un total de plus de 10 millions de francs. Outre 4000 «packs» Gold à 1399 francs, la société met en vente 800 «packs» Platinum à 6999 francs incluant une montre Breitling. Le site où s’effectuent les transactions, créé spécialement pour l’occasion, est intitulé spaceforall.ch. Au même moment, l’entreprise broyarde annonce son entrée en Bourse pour la fin de l’année.

À l’interne, S3 doute

Les bénéficiaires des packs auraient ainsi la possibilité de les convertir en actions S3, stipule le communiqué de presse. Au sein de l’entreprise broyarde, certains collaborateurs tirent la sonnette d’alarme: «Pour moi, si on n’a pas de commitment pour IPO ou equity, il ne faut pas lancer cette opération, réagit un employé dans un e-mail envoyé à plusieurs cadres en mars 2015. Je sais que l’on a besoin d’argent à court terme, mais cette levée de fonds doit se faire dans un contexte safe pour l’acheteur, ce qui n’est pas le cas si derrière il n’y a pas d’equity ou d’IPO sûres.»

L'affaire S3: si vous avez raté le début

Mais la vente est tout de même lancée. Pour attirer les clients, le compteur du site spaceforall.ch est ajusté à la hausse, selon les témoignages de plusieurs anciens employés. Pascal Meyer pointe du doigt la start-up de Payerne: «De mémoire, S3 aurait demandé un changement de quantité afin que les compteurs indiquent un pourcentage plus élevé. Chose qui a été exécutée.» Toujours d’après d’anciens employés de Swiss Space Systems, la vente aurait été organisée dans les locaux de QoQa. Cinq ou six collaborateurs de la start-up numérique auraient participé à l’opération.

Pascal Meyer précise que «notre équipe avait, pour des raisons techniques, bien accès au site, et cela jusqu’au moment où Stripe a décidé de bloquer les paiements (lire en encadré). Ensuite, les accès ont été retirés par S3.» Le résultat sera décevant. Suite à des cafouillages internes, l’opération n’aurait rapporté que 900'000 francs à Swiss Space Systems, sur lesquels Pascal Meyer réclamera en vain à plusieurs reprises une commission de 97 200 francs – les dix autres pour-cent devaient être convertis en actions. Cette somme figure dans l’état de collocation dans la faillite déposée en février 2018.

«Nous n’avons participé à l’opération que par la mise à disposition d’un site Internet. On l’a fait parce que c’étaient des gens cool. À ce moment, on n’avait aucune raison de se méfier»

Pascal Meyer assure aujourd’hui «ne pas avoir participé à l’opération autrement que par la mise à disposition d’un site Internet comme QoQa a l’habitude de le faire pour d’autres projets. On l’a fait parce que c’étaient des gens cool et que tout s’était bien passé pour la première vente. À ce moment, on n’avait aucune raison de se méfier. Un freelance bossant pour nous a fait le travail pour eux sous notre supervision. Un énorme boulot. C’est nous qui devions encaisser l’argent pour le payer correctement. Au final, nous l’avons payé et n’avons jamais été rémunérés pour le travail fourni.»

Pourquoi avoir demandé par écrit à S3 de «ne jamais dévoiler la participation de QoQa dans ce projet sans l’accord explicite et écrit par e-mail par le biais de Pascal Meyer»? Selon le CEO de QoQa, il s’agit d’une «procédure standard». D’après nos informations, c’est l’avocat de la start-up qui a mis le hola peu avant la vente, déconseillant à son client d’y participer.

Les Américains s’en mêlent

Mais alors que l’opération est lancée depuis six jours, c’est un troisième acteur, la société américaine de paiement en ligne Stripe, qui freine des quatre fers: préoccupée par d’éventuelles futures réclamations de clients, Stripe exige notamment de QoQa des clarifications sur la possibilité d’une conversion des billets en actions. Dans l’intervalle, elle suspend les transferts vers la banque de l’argent versé par les clients pour l’achat des «packs».

«Swiss Space Systems a des partenaires solides, y compris une compagnie d’assurance qui remboursera tous les clients si l’événement n’a pas lieu», s’insurge un employé de QoQa dans un courrier électronique en réponse à Stripe. Pascal Meyer explique aujourd’hui que «S3 nous avait rassurés avec la présence d’un contrat d’assurance qui prévoyait le remboursement de tous les clients dans le cas où les vols ne seraient pas effectués par eux». Pour l’heure, S3 n’a pas souhaité répondre à nos questions.

En juillet 2014, Swiss Space Systems aurait bien signé un contrat avec la compagnie d’assurance AXA pour le remboursement des vols annulés en cas de météo défavorable, de catastrophe naturelle ou de maladie du client. Mais aucune clause ne pouvait être activée en cas d’annulation faute de liquidités pour acquérir un avion et organiser les vols. L’argument de QoQa ne convainc du reste pas Stripe, qui refuse de continuer la vente si la possibilité d’une conversion en actions est maintenue. La société de paiement en ligne exige en outre des garanties quant aux futurs vols zéro g. «Votre site Web stipule que votre compagnie possède l’équipement aéronautique requis pour ces vols. Or cela coûte cher d’acquérir et de maintenir en état un tel équipement», écrivent une nouvelle fois les Américains le 27 mars. Pour toute réponse, son interlocuteur de QoQa renvoie aux informations disponibles sur le site Internet de S3.

À côté de ces ventes effectuées en collaboration avec QoQa, S3 a vendu des billets pour des vols zéro g via son propre site en ligne. Le nombre exact de lésés de ces opérations est inconnu. Quant à l’argent récolté grâce aux billets, il a permis en partie à la holding de survivre clopin-clopant, notamment durant l’ajournement de faillite. (24 heures)

Créé: 31.08.2018, 06h57

La saga de S3

Créée à Payerne en 2013, Swiss Space Systems (S3) promettait de «démocratiser l’espace» grâce à des petites navettes. L’aventure s’est terminée il y a exactement deux ans: le patron, Pascal Jaussi, est retrouvé blessé et brûlé dans une forêt de la Broye. Le Ministère public fribourgeois suspecte vite une mise en scène. On découvre alors la réalité derrière ces ambitions internationales. Malgré des billets vendus, aucun avion n’a jamais mis quiconque en apesanteur, aucun microsatellite n’a été lancé et la faillite laisse une dette abyssale. L’enquête pénale se poursuit.

Contrat

Breitling en deux minutes

«En deux courtes réunions, chez eux, c’était bon», se souvient un ancien employé de S3. Avec une facilité apparemment déconcertante, la start-up a ainsi réussi à décrocher auprès de la manufacture Breitling l’accord qui lui servira de base de financement et de vitrine crédible de premier ordre. Le deal? Un versement de 1,5 million de francs par année à S3. En échange de quoi la start-up affiche Breitling partout (navette, blousons, marketing…) mais surtout achète puis revend à ses clients un chronographe de série profilé pour les vols à gravité zéro. Un deal gagnant-gagnant en théorie, qui permettra à S3 de frapper ensuite à toutes les portes, dont celle d’UBS.

L’embarquement de Breitling dans l’aventure n’est toutefois pas si surprenant. «On parle d’années où la mode était au sponsoring de ce type d’aventures, note un spécialiste de la communication horlogère, proche des manufactures. Mais là Breitling avait perdu Solar Impulse, parti chez Omega, le parachutiste Felix Baumgartner, décroché par Zenith. Il y avait une pression pour se repositionner dans le domaine aérospatial.» L’horloger avait plusieurs raisons de se décider vite, en somme. Et surtout, «au regard du budget de Breitling (ndlr.: 420 millions l’an dernier), ce n’était pas un immense engagement.»
Breitling refuse de s’exprimer sur «des partenariats qui ne font plus partie de notre stratégie». Le stock de montres de Payerne a été saisi par les Faillites de la Broye.

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