Qui a écrit «dealer» dans leur passeport?

EnquêteUne enquête est ouverte pour savoir qui est l'auteur des inscriptions trouvées dans les papiers d’identité de jeunes Nigérians. Eux mettent en cause un policier d’Yverdon.

Une des annotations trouvées dans le passeport d'un migrant, écrite à la main et au stylo à bille

Une des annotations trouvées dans le passeport d'un migrant, écrite à la main et au stylo à bille Image: Vanessa Cardoso

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«Comment voulez-vous que je me déplace désormais? Je suis tout le temps contrôlé par la police, vous me voyez retourner en Italie avec un tel passeport?» Yusuf* est Nigérian. Il se dit touriste en Suisse. Ce qui cloche avec ses papiers d’identité? Une inscription faite à la main, au stylo à bille, dans la section normalement réservée aux visas. Le jeune homme de 22 ans ouvre son document à la page 9. On peut y lire: «Dealer of coke».

Plus surprenant, il affirme qu’il n’est pas le seul à s’être ainsi fait vandaliser son passeport. Et, toujours plus étonnant, il assure que c’est un agent de Police Nord vaudois qui en est l’auteur. L’affaire est délicate. Et c’est la Division affaires spéciales, rattachée au Ministère public central, qui a été chargée de l’instruire.

Cartes de crédit griffées

C’était en février dernier. Yusuf était arrivé en Suisse un mois plus tôt, en provenance d’Italie. C’est la seconde fois qu’il visite le pays. Il se trouve à Yverdon-les-Bains avec deux autres compatriotes. Pas vraiment des amis. Des connaissances tout au plus. Ils sont contrôlés par des policiers municipaux aux abords de la gare. Puis ils sont conduits au poste pour y être entendus. Deux agents se partagent la tâche: le premier interroge les Nigérians et le second, dans une autre pièce, vérifie les identités et leurs permis de séjour sur la base de leurs différents papiers. Yusuf est rapidement relâché, sans autre forme de procès, ainsi que ses deux compagnons.

L’un d’eux lui téléphone peu après. Il a remarqué un fait bizarre et ennuyeux: sa carte de crédit et sa carte d’assurance-maladie italienne sont inutilisables. Elles comportent des traces de profondes griffures sur les puces et sur les bandes magnétiques, probablement faites à l’aide d’un couteau ou d’un cutter. Yusuf contrôle les siennes. Elles sont dans le même état, rendues mystérieusement inutilisables.

L’affaire prend une tout autre ampleur quelques jours plus tard. De nouveau à Yverdon-les-Bains, Yusuf est abordé par un policier, toujours à la gare. L’agent en civil lui demande ses papiers, il les feuillette et tombe sur la fameuse inscription. «Je n’avais rien remarqué jusqu’à ce jour. Je ne confie jamais mon passeport à personne. C’est un document trop important. Je le garde toujours sur moi… sauf le jour où j’étais au poste à Yverdon-les-Bains», témoigne le Nigérian.

Ni une ni deux, il retourne dans les locaux de la police municipale pour obtenir des explications. Devant son insistance, le dossier est d’abord confié à la police cantonale dans la capitale du Nord vaudois. Celle de Renens a depuis lors pris le relais.

D’autres cas

Selon une autre source, l’épisode se serait répété un mois après le dépôt de sa plainte, toujours à Yverdon-les-Bains. Deux Nigérians qui attendaient le départ d’un train et deux autres qui discutaient sur le quai sont interpellés par la police et emmenés au poste. Après une fouille et un contrôle de leurs papiers, ils sont relâchés.

Ce n’est que quelques jours plus tard qu’ils auraient constaté que leurs passeports avaient été tagués. Sur chacun, il avait été écrit «dealer». Quand ils sont retournés au poste de police pour se plaindre, on leur aurait simplement conseillé de mettre du Tipp-Ex sur les inscriptions… Leurs plaintes n’auraient pas été enregistrées. Nous nous sommes procuré les photos de ces passeports. L’écriture manuscrite est sensiblement la même.

Des cas similaires auraient également été constatés durant l’été précédent. La justice procède à des vérifications. Sans se concerter, toutes les victimes suspecteraient le même policier, dont elles auraient d’ailleurs donné un signalement précis, notamment au sujet d’un tatouage bien particulier.

Les sanctions qui s’imposent

En attendant que la justice se détermine, Yusuf est bloqué en Suisse. «Si je quitte le pays avant la fin de l’instruction, je ne pourrai pas refaire un passeport en Italie.» Pour rappel, un passeport reste la propriété du pays qui le délivre. Personne n’a le droit d’y annoter quoi que ce soit.

À l’état-major de Police Nord vaudois, on est bien entendu au courant de cette enquête. «Je la suis personnellement de près et je fais toute confiance en la justice. Laissons-la faire son travail», commente le commandant Pascal Pittet. Il ajoute: «Si un tel cas était avéré au sein de mon service, je considérerais qu’il s’agit d’un comportement déviant qui ne saurait rester sans suite.»

* Prénom fictif, nom connu de la rédaction

Créé: 27.04.2018, 06h33

D'autres exemples:

«Nous prenons l’affaire très au sérieux»

Au Ministère public central, on confirme qu’une instruction est bel et bien lancée. «Une seule plainte m’est parvenue à ce jour. L’enquête est toujours en cours et nécessite des contrôles», confirme Sébastien Fetter, procureur à la Division affaires spéciales. La plainte est pour l’heure déposée contre inconnu pour «suppression de titres» et abus d’autorité, vraisemblablement dans l’intention de nuire si les faits ont été commis par un agent public. Selon l’article 254 du Code pénal, se rend coupable de «suppression de titres» celui qui, dans le dessein de porter atteinte aux intérêts pécuniaires ou aux droits d’autrui (…), aura endommagé, détruit, fait disparaître ou soustrait un titre dont il n’avait pas seul le droit de disposer. La peine privative de liberté encourue est de 5 ans au plus ou d’une peine pécuniaire.

«Dans le contexte actuel, l’affaire est sensible et nous la prenons très au sérieux, voilà pourquoi il nous a paru préférable d’instruire l’enquête au Ministère public central», poursuit Sébastien Fetter. Ce dernier doit notamment localiser l’endroit où le passeport a été annoté avec certitude. Le poste de police d’Yverdon-les-Bains, comme dénoncé? Une frontière? Lors d’un précédent contrôle de rue? L’instruction prend en tout cas du temps et, à ce jour, aucun policier n’a encore été auditionné.

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