«Rapprochons les jeunes de la presse payante»

MédiasPour aider les médias, le Conseil d’État prévoit un large éventail de mesures: augmenter ses dépenses publicitaires, sensibiliser la jeunesse à l’information, soutenir l’ATS.

Les élèves de Lionel Gavin (au centre) débattent en allemand, d’après les articles sur le récent jugement des activistes du climat.

Les élèves de Lionel Gavin (au centre) débattent en allemand, d’après les articles sur le récent jugement des activistes du climat. Image: PATRICK MARTIN

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Lorsqu’un pouvoir exécutif veut communiquer son action à ses administrés, il le fait encore par voie de presse. Même si la branche est en crise. Jeudi matin, les journalistes se succédaient dans le bureau de la présidente du Conseil d’État. Nuria Gorrite y répondait aux questions sur le «plan d’aide aux médias» annoncé par le gouvernement dans un communiqué de presse diffusé le matin même.


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«Le rôle de l’État n’est pas de sauver des éditeurs, mais d’assurer les conditions qui permettent aux Vaudois de se forger une opinion librement, pose la présidente. C’est nécessaire dans un système de démocratie directe comme le nôtre.» Ce plan d’aide est limité à 5 ans et le coût de l’ensemble des mesures proposées s’élève à 6,2 millions. «La branche des médias évolue très vite, il faut des aides ciblées et rapides», glisse le chancelier Vincent Grandjean. La gestation de ce projet aura tout de même été plus longue que prévu. Le plan d’aide aux médias avait été annoncé, dans un premier temps, pour la rentrée 2018. Il faut dire que le gouvernement marche sur des œufs. D’un côté, le rôle de l’État est matière à controverse dans la concurrence qui fait rage entre les acteurs privés et publics du secteur. De l’autre, les relations entre médias et élus sont parfois tourmentées. Le pouvoir exécutif a donc jugé nécessaire de stipuler une dizaine de fois «l’indépendance» journalistique dans son «Exposé des motifs et projet de décret» (EMPD). Ce dernier doit encore être approuvé par le Grand Conseil. La commission qui traite cet EMPD tient sa première séance lundi.

Cibler les jeunes

La mesure, présentée comme phare, cible la jeunesse. «Nous postulons que les jeunes s’informent de manière gratuite et que la presse écrite payante est en crise, indique Nuria Gorrite. Nous estimons que le rôle de l’État est de rapprocher les jeunes de la presse payante.» Cela se traduit par la création d’un «kiosque virtuel» avec les titres payants qui couvrent l’actualité vaudoise. Son accès sera offert à un «tarif hautement préférentiel» aux jeunes âgés de 18 ans. Entre 8000 et 9000 Vaudois atteignent leur majorité chaque année. L’État espère ainsi les inciter à entrer dans une «logique d’information payante». «Les Communes offrent une fondue à leurs nouveaux citoyens et le Canton offre un fauteuil aux centenaires, résume la présidente. Nous nous sommes dit que l’État pouvait aussi offrir quelque chose un peu plus tôt dans la vie des Vaudois.» Mais il reste un «immense» travail à faire avec les éditeurs pour mettre sur pied cette plateforme.

Toujours dans la même logique, le gouvernement veut développer «l’éducation aux médias» à l’école obligatoire et postobligatoire, afin de renforcer les compétences des jeunes face aux flux d’information. Une vingtaine d’expériences pilotes sont prévues dans les classes du canton.

L’État veut un agencier

Le personnel de l’Agence télégraphique suisse (Keystone-ATS) s’est mis en grève en 2018 pour protester contre les restructurations incessantes. Ce mouvement aura au moins réveillé le Conseil d’État vaudois. «Nous avons besoin d’une agence qui fournisse du contenu objectif pour les petits et les grands journaux», pense Nuria Gorrite. Le Canton propose de soutenir Keystone-ATS dans sa couverture de l’actualité vaudoise. Cela pourrait se traduire par le financement d’un poste d’agencier. L’État doit encore discuter avec l’entreprise.

Le Canton veut également investir dans la formation des journalistes. «Le Centre de formation au journalisme et aux médias reçoit de moins en moins de monde, explique Laurent Koutaïssoff, chef du bureau d’information et communication de l’État de Vaud. Les petits journaux peinent à payer l’écolage des stagiaires. Là, le Canton peut apporter des aides financières ponctuelles.» Le chancelier fait, lui, la comparaison avec le cas de Bobst qui a failli disparaître il y a une dizaine d’années: «L’État a décidé de soutenir l’apprentissage au sein de l’entreprise afin que les compétences ne disparaissent pas.»

La pub institutionnelle

Le gouvernement vaudois «croit à l’avenir du papier». «Parce que les chiffres le montrent», argue Nuria Gorrite. L’Office fédéral de la statistique remarque que le rapport entre les «lecteurs papier» et «lecteurs en ligne» s’est stabilisé à deux tiers pour un tiers. L’État pense donc recourir à une mesure classique qui consiste à augmenter ses dépenses publicitaires (annonces institutionnelles, suppléments) dans les titres. En tout, un montant de 2,5 millions pourrait être dépensé ces cinq prochaines années. Mais le Conseil d’État devra encore veiller à ne pas distordre la concurrence.


Un débat dans le coin journaux du Gymnase Provence

Les enseignants du Gymnase Provence ont eu l’idée d’aménager une espèce d’atrium dans l’un des angles de l’établissement, en dehors des salles de classe. Une dizaine de fauteuils installés autour de tables basses permettent des assemblées informelles et des débats, tout au long de l’année. Une manière d’encourager l’interaction entre tous les usagers de l’école, mais aussi de développer l’esprit critique. Des journaux du jour sont suspendus le long d’une paroi, tandis que les collections de nombreux titres restent à disposition dans de grands tiroirs. Presse romande, presse française, presse alémanique figurent dans l’assortiment. L’entreprise a été menée avec la bibliothèque de l’établissement. Ce jeudi matin, Lionel Gavin y tient son cours d’allemand oral. Les élèves de troisième année de la voie de culture générale, option sociopédagogique, se sont séparés en deux groupes pour un exercice exigeant. Ils vont débattre en allemand du tout récent jugement rendu par le Tribunal de police de Lausanne sur la partie de tennis que le mouvement Lausanne Action Climat a jouée dans les locaux de Credit Suisse.

Le débat prend d’autant plus son sens qu’il se tient un jour avant la Grève du climat du 17 janvier. Voilà qui correspond bien à ce que préconise le Conseil d’État, désireux d’inciter les jeunes à s’informer. Trois articles, dans le «Tages-Anzeiger», la «NZZ» et «24 heures», ont été lus en amont. Celsa, Marina, Tom, Francesca et les autres se lancent à l’eau, dans un allemand chancelant mais efficace. Ils ne sont pas d’accord sur bon nombre de points. Est-il pertinent d’investir un lieu privé pour défendre la cause climatique?

Une jeune fille estime qu’il vaut mieux réfléchir aux énergies renouvelables et se consacrer à des solutions concrètes. Une autre se demande ce qu’il faudrait faire pour inciter notre société à changer de «Lebensstil». Lionel Gavin soutient le rythme du débat avec de nouvelles questions. Pourquoi le jugement de Lausanne a-t-il eu un écho jusqu’à New York? Les climatosceptiques sont-ils assimilables aux négationnistes? La manifestation des activistes dans les locaux de l’UBS au lendemain du jugement est-elle justifiée? Les journaux parlent-ils assez du climat?

Pour les enseignants, il y a un intérêt évident à retenir l’attention des élèves sur la presse papier payante. Ils observent que le journal matériel permet davantage le temps de l’attention et de la réflexion que la masse énorme et continue des contenus numériques. Le 24 janvier prochain, ils célébreront avec les élèves et les équipes de la direction et de la bibliothèque le premier anniversaire du nouveau forum.

Lise Bourgeois

Créé: 16.01.2020, 22h16

Un plan salué sans euphorie

Le décret dévoilé par le Conseil d’État est globalement bien accueilli par les milieux concernés. Syndicom estime que le projet est «à saluer comme un bon début» et Impressum y voit «un premier pas à saluer». Les syndicats ne cèdent pas à l’euphorie. L’un doute que certaines propositions «ne soient suffisantes pour induire un véritable effet», et les deux pointent le peu de moyens mis sur la table (6,2millions sur cinq ans). «Ce sont des mesures de moyen terme. Elles ne permettront pas à la presse régionale de surmonter la crise et doivent être complémentaires à une augmentation du soutien public sur le plan fédéral», analyse Christine Gabella, déléguée romande du directeur général de Tamedia. «Il faut toutefois reconnaître à l’État de Vaud un rôle de pionnier, et les mesures ciblées sur les jeunes sont fondamentales et extrêmement positives.» Celles-ci font l’unanimité chez les éditeurs. «Les jeunes ne vont toutefois pas se ruer sur les journaux car leur abonnement est subsidié, nuance Daniel Pillard, directeur romand de Ringier, Axel Springer. «C’est une idée qui me paraît plus prometteuse.» Pour le reste, le patron se dit «ravi» des intentions du gouvernement, «dont la vélocité à agir est à souligner». Vaud Presse, le groupement des éditeurs vaudois, est aussi satisfait, avise son président, Cédric Jotterand, PDG du «Journal de Morges». «À notre création il y a un an, nous avons exprimé nos besoins auprès du Conseil d’État. Le plus prioritaire est pris en compte, constate-t-il: que l’État mette plus d’annonces dans les journaux locaux, car il ne le fait pas, ou peu.» «La prise d’annonces est une mesure concrète et mesurable», loue aussi le rédacteur en chef de «La Côte», Michel Jotterand, pour qui le programme semble respectueux de l’indépendance des médias. «Elle doit demeurer totale, c’est un point crucial, abonde Thierry Mauron, président de Médias Suisses, association d’éditeurs romands. «Je salue qu’un Canton reconnaisse l’importance démocratique de la presse et de sa diversité. Les intentions sont bonnes mais beaucoup de questions se posent encore.» L’idée que le Canton finance un poste à 100% au bureau vaudois de l’ATS fait sourciller. «Je n’aimerais pas être le journaliste dont le salaire sera payé par l’État», glisse un éditeur.

Vincent Maendly

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