Burki, l’artiste qui n’appartenait à personne

HommageCet homme d’ici, libre, talentueux, passionné, avec son cœur à gauche, n’avait jamais oublié les gens d’ici. Il était aussi populaire qu’un Jean-Pascal Delamuraz.

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Ce jour de l’été 2015, nous revenions de quelques heures de pêche à la truite dans la Sarine. Cela n’a rien à voir avec le monde de la presse, avec le dessin, avec l’humour? Si, quand même, on va le voir. Donc, nous avions longé la belle rivière entre Château-d’Œx et Rougemont et j’avais passé pas mal de temps à observer Raymond. Je précise juste en passant qu’il était un pêcheur généreux qui partageait volontiers ses meilleurs coins. Ses amis en savent quelque chose et gardent en eux, aujourd’hui, ces heures si précieuses passées en sa compagnie au bord des rivières d’ici aux noms si jolis qu’il aimait prononcer rien que pour le plaisir: la Venoge, la Menthue, le Talent, la Broye et plein d’autres rus et ruisseaux dont il voulait savoir les secrets.

Donc, je l’avais beaucoup observé ce jour-là – il avait fait semblant de ne pas s’en apercevoir – et je l’avais vu poser les pieds sur les galets, repérer de loin, regard turquoise scintillant, les bons courants d’eau verte, les approcher, s’arrêter là où les branches rendent la pêche difficile, puis trouver les gestes, le juste maniement de la canne pour poser son hameçon dans les quelques centimètres carrés où selon lui se cachait le poisson. C’était précis, étudié, fin, appliqué. Il savait que la truite était là, et la plupart du temps, petite ou grande, destinée à être relâchée instantanément ou flambée deux jours plus tard à l’absinthe, elle répondait à l’appel. Il trouvait la solution. Il aimait chercher et il trouvait.

Cette ambiance était semblable à celle de ces moments qui s’étiraient entre l’après-midi et le soir, dans son bureau, quand il était au travail. Chaque jour, à 14 heures, Raymond Burki arrivait à la rédaction, allumait sa clope, prenait son café, écoutait les infos à la radio, mettait l’ordinateur en route, et entamait dans sa tête sa chasse à l’idée géniale qui allait forcément venir. Il savait qu’il trouverait, mais il savourait quand même cette angoisse et ce stress – enfants de la passion et du talent – qui l’habitaient quand il ne savait encore pas de quoi serait fait son dessin du lendemain. Il aimait ce temps de suspension qui est celui de la création. Et comme à la pêche, repérer les bons courants, les bonnes infos, transformer l’actualité en idée, puis soigner les gestes, les détails, affiner les traits, conquérir chaque millimètre de la feuille de papier pour que de cette fresque naissante jaillissent l’irrésistible malice, la drôlerie, l’humour bienfaisant qui allaient faire sourire et rire, respirer autrement, le canton tout entier et le journal, son journal.

Des amis partout

J’en reviens à la pêche. Nous nous étions arrêtés, après avoir quitté la Sarine, dans un café de la région – et cela, je l’avais constaté à de nombreuses reprises – les gens reconnaissaient partout Raymond. Il était leur Burki. Et il était des leurs. Ils s’éclairaient en le voyant. Certaines personnes lui disaient carrément bonjour. Ou salut Burki! D’autres murmuraient et regardaient de loin sans le déranger. S’il voyait qu’il était vu, il saluait toujours. C’était comme ça, Burki. Partout il avait des amis qu’il ne connaissait pas mais qui lui faisaient volontiers, à l’instant même, une place dans leur famille. Tous ont en pensée un dessin qui les a marqués à vie. Il y avait, dans ce respect qui lui était accordé, dans l’affection que la population lui portait, dans cette fraternité, quelque chose de comparable avec la popularité de Jean-Pascal Delamuraz. Tous deux étaient des hommes de grand talent, célèbres, appréciés, des gens d’ici qui n’avaient jamais oublié les gens d’ici.

Cette popularité profonde, ancrée, se vérifiait chaque année juste avant Noël, quand Burki sortait ses livres narrant l’année écoulée. Les librairies de Vevey, d’Oron et d’ailleurs n’oublieront pas les files d’admirateurs de Raymond qui attendaient patiemment, dans la bonne humeur, qu’il ait trouvé et réalisé pour chacun ce qui n’était pas une dédicace mais une œuvre d’art. Ces jours prochains, ces lecteurs vont rouvrir leurs livres pour passer avec émotion la main sur le dessin, leur dessin, que l’artiste généreux inventait comme ça, avec ses feutres, son imagination, son talent et son sourire, rien que pour eux. Ils vont pleurer Burki et en même temps rire de ce qu’ils redécouvriront dans ses livres chargés d’humour et de tendresse.

«Je ne suis pas drôle»

Oui, d’humour. Pourtant, «je ne suis pas drôle», me disait Burki au moment de sa retraite. Et il avait ajouté, dans la même conversation: «A l’école, comme dans la vie de tous les jours, je n’ai jamais été le rigolo de service. Je ne suis pas un boute-en-train. Mais l’humour vient quand tu dessines, quand tu caricatures un copain d’école, dont tu détournes les traits. Tu accentues et ça devient drôle. Pour un grand timide comme moi, le dessin permet de s’exprimer. Quand on ne sait pas le faire par la parole, ou physiquement sur une scène, dessiner fait sortir les idées, ce qu’on a en soi, son regard sur le monde, sur la vie.» Quand on s’arrêtait pour pique-niquer sur les galets, c’est vrai, Raymond n’était pas spécialement drôle. Ni pas drôle. Il était lui, un timide libre au bord de l’eau. Content d’être là, de manger son pain et son fromage, de boire juste un petit verre de vin amené dans le sac, de le partager avec le compagnon de pêche, d’allumer une clope. Quelques mots en passant. La vie, la famille, les enfants, mais pas plus que ça. Un agréable silence. Il y avait là quelque chose de rassurant. Burki et la rivière se ressemblaient: vivants et mystérieux, abordables et secrets.

«Pap’, merci…»

Je pense à ce jeune garçon que Burki a pris sous son aile bienveillante ces dernières années, pour le sortir d’une vie pas simple, et lui permettre d’aller à la pêche plus souvent, plus loin, pas tout seul. Je pense à ce pêcheur que Burki croisait dans «sa» rivière, la Menthue, le jour de l’ouverture, souvent dans la neige et la glace, D’habitude, les pêcheurs qui se rencontrent sur un même territoire s’évitent ou se font la gueule. Burki et lui, au contraire, les bottes dans l’eau glacée, partageaient un verre de gnôle et trinquaient en pleine nature. Je pense à la famille de Burki, à ses fils Quentin et Stanislas, à son épouse Catherine bien sûr. Un dessinateur, un artiste, un homme connu, ça a aussi une famille, des bonheurs, des soucis, une vie normale, en somme. Stanislas, jeudi, a laissé ce mot sur Facebook: «Pap’merci d’avoir été le père modèle que tout monde mériterait d’avoir et merci d’avoir été l’homme de génie qui m’a inspiré chaque jour dans ma vie. Ceux que tu rejoins là-haut ont tellement de chance. Je t’aime. Ciao.» Burki était donc un ami pour tous les habitants du canton, un papa pour ses fils, un époux pour Catherine, un collègue agréable et modeste qui portait fièrement son cœur à gauche, sans souci des modes, du politiquement correct ou de quoi que ce soit. Voilà pourquoi il était respecté: il n’appartenait à personne, il pouvait caricaturer tout le monde. Un homme libre d’être un artiste.

A sa retraite, il avait décidé d’arrêter de dessiner. Mais quand est survenu le drame de Charlie Hebdo, il a recommencé. Sur Twitter, sur Facebook. Plus de vingt mille personnes le suivaient dans le monde entier. La popularité, toujours. Un jour, un de ses dessins a dépassé le million de vues. Il en était fier. Je suis fier, comme beaucoup de collègues, de l’avoir connu, apprécié, observé, d’avoir fait partie de la même famille professionnelle que lui. La vie est un truc de rencontres. Le rencontrer fut un privilège.

Les obsèques de Raymond – une célébration sans religion, c’est son choix – auront lieu à l’Abbaye de Montheron le lundi 2 janvier à 14 h. Il s’était marié là avec Catherine en 1979. Ils ont habité en famille au bord du Talent. Il a décidé d’être incinéré «parce qu’avec toutes les chimios que j’ai subies, je ne veux pas polluer la terre.» Pas drôle, Raymond? Si, drôle et Burki jusqu’au bout.

Son épouse et ses deux fils ont publié un message sur la page Facebook du dessinateur:

A sa famille, à ses proches, la rédaction exprime son chagrin, sa solidarité, et en même temps son infinie reconnaissance à Raymond pour la place capitale, profonde, qu’il a assurée dans les pages de 24 heures, offrant chaque jour l’occasion de rire et sourire à ses amis connus et inconnus.

(24 heures)

Créé: 29.12.2016, 12h55

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