Seule la maladie a eu raison de l’entêtement de Pierre Keller

Carnet noirL’ancien directeur de l’Écal et président de l’Office des vins vaudois est décédé à 74 ans.

L'ancien directeur de l'ECAL est né à Gilly le 9 janvier 1945.

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«Il était à la fois tellement Vaudois dans l’âme et tellement différent aussi du Vaudois.» Au téléphone, le conseiller d’État Philippe Leuba est très ému quand il apprend le décès de Pierre Keller. «C’est un choc, je le savais malade mais pas à ce point. Il a tellement apporté à ce canton, tant au niveau artistique que pour le monde viticole. Il aimait les Vaudois, y compris dans leur travers ou leur manque d’ambition. Et, quand il les engueulait, c’était avec amour.»

Avec sa voix aussi haut perchée que son corps était massif, Pierre Keller détonnait effectivement dans le paysage de ce canton. S’il est bien né à Gilly, à La Côte, le 9 janvier 1945, d’une famille viticole, c’est d’abord dans le graphisme que le jeune homme trouve sa voie. Il obtient, à 20 ans, un diplôme… à l’École cantonale d’art de Lausanne (Écal), avant de commencer une carrière artistique qui le verra passer les frontières avec l’énergie de celui qui croit que tout est possible. Et, avec lui, cela l’était sans doute.

Professeur et collectionneur

Le professeur au collège d’Aigle puis au Gymnase du Bugnon, à Lausanne, s’est pris de passion pour la photographie, pour l’art en général qu’il a collectionné avec attention. Sa collection privée est d’ailleurs à voir au Musée Jenisch, à Vevey (lire ci-contre). De la Bourse fédérale des beaux-arts au conseil de fondation du Montreux Jazz Festival, Pierre Keller tisse ses liens, comme il joue avec talent de ses amitiés radicales. En 1988, il est nommé par le Conseil d’État vaudois délégué pour le 700e anniversaire de la Confédération de 1991. Il va là aussi déployer son bagout, son entêtement parfois pour organiser des événements à la hauteur de sa vision du monde, flamboyante, sans complexe. Ami de Keith Haring ou de Claude Nobs, il est nommé en 1995 à la tête de l’Écal, trente ans après y avoir obtenu son diplôme. «Il va la positionner au niveau international, affirme Philippe Leuba, et créer un mouvement artistique dans le canton de Vaud.»

Des botte-culs à Milan

Surtout, il va réussir son coup en 1998 en récupérant la photographie de haut niveau face à Vevey, développer l’image de Lausanne à l’extérieur, comme lorsqu’il emmène les botte-culs modernisés par ses étudiants à la Foire de Milan.

Ce self-made man sans aucun titre universitaire devient le directeur d’une haute école qu’il déménage à Renens dans le bâtiment dessiné par Bernard Tschumi, mais aussi un professeur à l’EPFL ou un docteur honoris causa de la European School de Barcelone. Quand on lui demandait comment il avait gagné son premier argent, il répondait: «C’est simple, depuis l’âge de 7 ans, je faisais une semaine le ramassage des raisins de table, deux semaines de vendanges et une semaine pour arracher les betteraves fourragères.» À regret, il doit quitter son école le 30 juin 2011, atteint par la limite d’âge, affirmant même avoir songé à être candidat au Conseil d’État, sous les couleurs radicales, évidemment. À la place, il reprend la présidence de l’Office des vins vaudois, une tâche où il mettra à nouveau tout son cœur et toute son énergie pour donner aux vignerons vaudois une fierté internationale. Le 26 juin dernier, après avoir quitté cette année la présidence, il avait tenu à venir à l’École hôtelière de Lausanne remettre à José Vouillamoz les insignes de Commandeur de l’Ordre des vins vaudois, qu’il avait créé comme il le faisait toujours, beaucoup tout seul avant de faire accepter l’idée comme si elle était évidente.

Le résident de Saint-Saphorin (Lavaux) adorait ce canton: «L’amour de ce coin de pays, c’est unique, c’est un pays de Cocagne, c’est un pays fantastique où il y a des gens incroyables et chaque fois que je rentre le soir, ça me touche le cœur. J’aurais pu habiter dans des endroits comme Miami, j’aurais eu beaucoup de plaisir d’habiter ailleurs, mais il me semblait beaucoup plus juste d’être chez moi.»

Atteint par un cancer du foie, il l’a affronté comme il a tout fait, avec énergie et humour. «C’est un moment dans la vie qu’il faut dompter, j’ai dit merde alors, et on va tous les avoir», déclarait-il à la RTS en mars dernier. Pour une fois, il a perdu. «Il ne pensait pas partir si vite, explique son ami Claude-Alain Mayor, mais je crois qu’il avait eu le temps de tout mettre en ordre dans sa vie.»

Dimanche soir, à la réception officielle de la Ville au Montreux Jazz Festival, dont il choisissait les affiches, beaucoup s’inquiétaient de son absence. Elle sera définitive.

Créé: 07.07.2019, 23h14

Une expo et un livre

Le journaliste Jean Pierre Pastori, ami de très longue date, témoigne: «Il prenait les choses le mieux possible, il était surtout plein de volonté de vivre. Il avait plein de projets, d’expositions mais aussi des projets pour lui, il disait qu’il s’était assez occupé des autres pour désormais penser un peu plus à lui.»

La preuve est à voir en ce moment au Musée Jenisch, à Vevey (jusqu’au 11 août), où sa collection privée est exposée. «Ah, c’était horriblement infernal de sortir toutes ces pièces entassées chez moi, expliquait-il à «24 heures». J’ai fini par me prendre au jeu! Mais cela m’a permis de faire l’inventaire d’environ 250 pièces, les plus importantes, même s’il en reste encore 200.» Une exposition au titre significatif, à l’image d’une vie nourrie de la nécessité d’aller vers les autres: «Friends, etc.»

L’année dernière, un ouvrage commençait ce travail de mémoire: «My Colorful Life» réunit 400 images Polaroid entre 1975-1985 pour former un témoignage d’une époque de grand libertinage, entre New York et Grandvaux, Le Caire et Bogotá. «Cela relève de l’autobiographie extravertie. Ces images peuvent choquer, mais elles révèlent ma sensibilité, ma vérité, sans trucages. Ma vie colorful, fantastique, que je serais prêt à vivre encore trois fois.»

F.M.H.

En dates

1945
Naît le 9 janvier à Gilly.

1959
Représente la Suisse à la 9e Biennale de Paris.

1965
Décroche son diplôme de graphiste à l’École cantonale d’art de Lausanne.

1982
Délégué par le Montreux Jazz, il demande à Tinguely de réaliser l’affiche du festival. Il mandatera ensuite une série d’artistes pour faire de même, dont Keith Haring, Andy Warhol, David Bowie, etc.

1983
Choisi par la Suisse pour être son représentant à la Biennale d’art de São Paulo.

1988
Le Conseil d’État vaudois lui confie l’organisation du 700e anniversaire de la Suisse dans le canton.

1995
Il est nommé à la direction de l’École cantonale d’art de Lausanne.

2001
L’Écal décroche le prix de la Meilleure Contribution d’école au Salon du meuble,
à Milan, avec l’exposition des botte-culs.

2006
Reçoit le prix du Rayonnement du Canton de Vaud.

2011
Quitte la direction de l’Écal.

2018
Met fin à son mandat de président de l’Office des vins vaudois.

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