Terre des hommes doit couper dans ses effectifs

LausanneLa croissance de la fondation d’aide à l’enfance se heurte à des difficultés. Le directeur fait un mea culpa et annonce des économies «drastiques» au siège lausannois.

Image: Odile Meylan -A

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L’aide aux enfants, c’est la marque de fabrique internationale de Terre des hommes. La fondation, créée en 1960 par Edmond Kaiser, emploie quelque 230 collaborateurs à Lausanne. Mais ils sont dix fois plus nombreux dans le monde à tenter de subvenir aux besoins d’enfants et de leurs familles dans la détresse. C’est beaucoup et peu à la fois, en comparaison à d’autres grandes ONG. C’est une des raisons qui avait emmené Terre des hommes sur le chemin d’une croissance qui, aujourd’hui, fait face à un écueil financier. La révision des comptes de 2018 révèle un manque de 14,5 millions de francs, sur un volume total d’activités chiffré à 113 millions. Des licenciements seront inévitables. «Je tiens à le dire d’emblée, il ne manque pas un centime dans les caisses, aucune fraude n’est à l’origine de ce déficit et tous nos engagements financiers sont respectés», lance Vito Angelillo, directeur général de Terre des hommes. La fondation fonctionne sur la base des dons qui lui sont faits et la thésaurisation n’est pas au programme. L’argent donné doit être engagé dans des actions d’aide. Et si les réserves de l’ONG lausannoise permettent de faire face à des déficits de 1 ou 2 millions, le chiffre révélé dans les comptes de l’an dernier constitue un seuil qu’il s’agit de corriger.

60 emplois menacés

Vito Angelillo indique que les mesures correctives ne sont pas encore formellement décidées. Mais la direction qu’elles prennent a été annoncée mardi aux collaborateurs, ainsi qu’aux partenaires institutionnels. «Ce que nous voulons avant tout, c’est maintenir nos missions sur le terrain», dit le directeur général. Des réorganisations sont tout de même prévues dans les pays où œuvre Terre des hommes. Mais c’est un «plan d’économies drastique» qui est en train de se décider. «En Suisse, nous allons couper dans toutes les dépenses, faire moins de voyages et regrouper nos collaborateurs sous le même toit», précise Vito Angelillo. Économie escomptée: quelque 8 millions. Cela ne suffira pas et le directeur général estime qu’une soixantaine d’emplois devront être coupés dans les bureaux lausannois. «Nous allons faire en sorte que les forces qui nous restent soient en mesure d’assurer nos missions», dit Vito Angelillo. Ce processus douloureux devrait se faire dans le cadre d’un licenciement collectif et le directeur affirme que les emplois des personnes fragiles (familles monoparentales, quinquagénaires…) seront pris en compte.

Appel aux dons

Une dernière mesure consiste à lancer un appel aux donateurs. Les pourvoyeurs de fonds institutionnels sont déjà au courant et les particuliers, il y en a de fortunés qui mettent fidèlement la main à la poche, seront également sollicités. «Je suis émerveillé par les retours que nous avons déjà, soupire Vito Angelillo. On nous dit: «Il n’y a pas d’erreur, il s’agit d’une mauvaise passe, ça arrive et on va voir ce qu’on peut faire.» Il ajoute que les 2500 bénévoles de Suisse sont «tristes mais qu’ils vont redoubler d’efforts». Ainsi les fameuses oranges vendues pour Terre des hommes sont plus précieuses que jamais puisqu’elles rapportent, bon an, mal an, quelque 700 000 francs de dons.

Lourdeur administrative

La volonté de grandir affichée par Terre des hommes date de 2014. L’organisation souhaitait peser plus lourd pour être plus efficace en visant un volume d’activité de 140 millions à l’horizon 2030. «Ce qu’on souhaite, c’est changer durablement la vie des enfants dont on s’occupe et pas simplement saupoudrer de l’aide», explique le directeur général. C’était sans compter sur l’évolution du marché de l’humanitaire, dont les perspectives se sont assombries (lire ci-contre). Les procédures d’obtention de dons sont de plus en plus complexes et la concurrence s’est exacerbée. Si Terre des hommes a dû s’agrandir, c’est aussi pour pouvoir engager des spécialistes et autres juristes afin de maîtriser ces mécanismes. «On a peut-être voulu grandir trop vite, mais maintenant on sait ce qu’il faut faire pour prendre ce virage», promet Vito Angelillo.


Beaucoup d’ONG souffrent

Terre des hommes n’est pas seule à être dans une mauvaise passe. En mars, l’Entraide protestante suisse (EPER) annonçait qu’elle réduisait sa voilure et supprimait six postes de travail. Conséquence d’une année 2018 difficile, où l’ONG a enregistré 66,2 millions de recettes pour 75 millions de dépenses budgétisées. Quelques jours plus tard, l’EPER annonçait un processus de fusion avec l’ONG Pain pour le prochain d’ici à 2021, ce qui entraînera «une réduction modérée de personnel». «Notre rapprochement n’est pas une conséquence de la situation financière actuelle, nuance le porte-parole Olivier Graz. Il y a des contacts depuis plusieurs années entre les deux organisations, cela suit un mouvement de fond.»

Cela dit, «2018 a été une année difficile pour tout le monde. On assiste à une concurrence accrue, notamment dans l’attribution des mandats publics. Davantage d’ONG répondent aux appels d’offres lancés par les bailleurs de fonds institutionnels, ce qui entraîne une pression sur les prix. Et les dons en général ont baissé, l’année 2018 a été plus faible. C’est le cas pour plusieurs organisations.» La parlementaire Elisabeth Schneider-Schneiter (PDC/BL) se préoccupait en 2017 de la concurrence des ONG étrangères sur les appels d’offres pour des projets de coopération au développement. Le Conseil fédéral lui a répondu que «le volume financier des mandats adjugés à des ONG suisses ou basées en Suisse est passé de 110 millions de francs en 2013 à près de 130 millions en 2016». Et d’ajouter qu’il «reste attaché au principe de la concurrence internationale dans les procédures d’appel d’offres». On ne dispose pas de chiffres plus récents mais la situation pourrait se péjorer encore cette année pour certaines organisations: l’Union européenne a décidé, dès 2019, de ne plus allouer de fonds à des ONG qui ne sont pas basées sur son territoire. Les temps semblent difficiles également pour «certaines petites structures à la limite du bénévolat car le marché s’est resserré», à entendre Anne Roulet, à la Fédération vaudoise de coopération. Certaines ONG ne semblent toutefois pas impactées, comme Amnesty International Suisse, qui a enregistré quelque 24 millions de rentrées en 2018 contre 22,8 l’année précédente. «Nous ne dépendons pas de mandats mais essentiellement de dons privés», nuance sa directrice, Manon Schick. (24 Heures)

Créé: 10.05.2019, 21h14

Réactions

«Une mauvaise période» pour les ONG suisses



Jean-Marc Richard, Animateur RTS et ambassadeur de Terre des hommes

L’humeur n’est évidemment pas au beau fixe dans les bureaux de Montchoisi. «On espère surtout que cela va se décider vite, dit un collaborateur. C’est l’attente qui est la plus douloureuse dans ces moments.» Mais on entend également dire que la direction de Terre des hommes est critiquée par le personnel. Selon le site du quotidien «Le Temps», certains évoquent même une «absence de pilotage financier et budgétaire».

Au téléphone, Jean-Marc Richard se montre également critique. L’animateur est aussi un ambassadeur bénévole de Terre des hommes et il se dit «très triste de cette situation». En connaisseur du monde de l’aide humanitaire, il considère tout de même cette organisation comme «la meilleure des ONG, sur le terrain». «Beaucoup d’organisations tentent de grandir, souvent trop vite, et c’est une mauvaise période pour le faire», constate Jean-Marc Richard.

Une période faste pour les dons a suivi les catastrophes naturelles telles que le tsunami de 2004 dans le Sud-Est asiatique et le tremblement de terre en Haïti, en 2010. «Ces deux catastrophes ont permis aux ONG de montrer comment étaient utilisés les dons», dit Jean-Marc Richard. Et l’argent affluait. Or, le marché de l’humanitaire fait aujourd’hui face à des difficultés. «Celles qui sont basées en Suisse souffrent car elles ne font plus partie des priorités des bailleurs de fonds européens», rappelle l’animateur. Mais aussi parce qu’elles subissent la concurrence des ONG venues en Suisse pour collecter des dons ou des mandats. La concurrence s’est accrue. «Et puis il y a un glissement de l’attention vers les problèmes de précarité qu’on voit de plus en Suisse», ajoute Jean-Marc Richard. Il garde d’ailleurs une pensée pour les employés de Terre des hommes qui, dans ce contexte, «risquent d’avoir des difficultés à retrouver un emploi».

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