Un audit vise la gouvernance de la HEMU

FormationUne enquête interne veut «reconsidérer la gouvernance institutionnelle». Le directeur général Hervé Klopfenstein est sous le feu des critiques.

La Haute Ecole de musique de Lausanne a créé son site du Flon en 2014, pour le Jazz et les Musiques actuelles. Le nouveau bâtiment est mitoyen à celui, plus ancien, de l’EJMA.

La Haute Ecole de musique de Lausanne a créé son site du Flon en 2014, pour le Jazz et les Musiques actuelles. Le nouveau bâtiment est mitoyen à celui, plus ancien, de l’EJMA. Image: Vanessa Cardoso

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Les couloirs de la Haute Ecole de musique et du Conservatoire de Lausanne ne résonnent plus d’une chanson douce. Un audit interne qui vise à «reconsidérer la gouvernance institutionnelle» y a été lancé au début de l’été. Et le rapport d’activités 2016, habituellement mis en ligne dès le mois de juin, n’est pas encore sorti.

Le président du Conseil de fondation du Conservatoire, Me Nicolas Gillard, et le directeur général, Hervé Klopfenstein, livrent leurs explications (lire ci-dessous). Elles diffèrent de celles que nous ont donné une dizaine de personnes liées à l’institution, la plupart sous couvert de l’anonymat, témoignant d’une certaine omerta. Point commun de leurs témoignages, ils visent tous une personne: le directeur général Hervé Klopfenstein. Voilà ce que ces récits nous apprennent sur l’institution.

Trois audits internes

Un audit interne pour «reconsidérer la gouvernance institutionnelle» a été initié au début de l’été par le Conseil de fondation, qui chapeaute HEMU et Conservatoire, et une «commission de gouvernance» a été nommée. A l’heure de la rentrée, pourtant, personne n’a vu la couleur d’un rapport ou de démarches entreprises. Et le Conseil de la formation, composé des coordinateurs de filières, n’a plus été réuni depuis. Selon nos sources, deux précédents audits internes, toujours autour de la gouvernance, avaient débuté entre 2016 et 2017 sans être menés à leur terme.

Les mots sont durs pour évoquer cette gouvernance «défaillante». Un ancien membre de l’administration évoque un «style de management non participatif et autoritariste» ou «dictatorial», quand un professeur parle d’une «ambiance malsaine» et d’une direction qui «fait peur» et «passe son temps à monter des dossiers sur tout le monde». Une ancienne employée relate aussi des «pressions insoutenables» et une direction générale «indéboulonnable». Plusieurs vont jusqu’à soupçonner une «protection» du Conseil de fondation. Et cela depuis les années 2013-2014, «moment où l’intelligence collective a disparu».

Rapport annuel manquant

Autre fait étonnant, le rapport d’activité de l’année 2016 n’est pas consultable. Il n’est pas paru, comme à l’accoutumée, au mois de juin, après approbation des comptes par le Conseil de fondation. Il n’est pas non plus passé devant le Conseil représentatif. Composé d’une dizaine de membres de l’administration, de professeurs et d’étudiants, cet organe est censé préaviser le budget, les comptes et le rapport d’activité.

En outre, des observateurs indiquent que d’autres organes consultatifs, comme les Commissions musicales, ont été supprimées à la HEMU et ressemblent à des coquilles vides au Conservatoire.

Vingt démissions en deux ans

La consultation du rapport serait instructive quant aux changements au sein de la Haute Ecole et du Conservatoire. En moins de deux ans, près de 20 personnes ont quitté leur poste. Quasi toutes par démission, plusieurs à la suite d’un burnout. Stéphane «Mandrax» Kohler, engagé en septembre 2015 pour monter le Département des musiques actuelles, fait partie des derniers démissionnaires. En juillet 2017, après une année académique seulement, la HEMU communiquait qu’il était «désireux de reprendre le cours de ses projets personnels». L’a-t-on poussé dehors? Contacté, l’ancien cadre reste laconique: «Une fois le département mis sur pied et opérationnel, j’ai choisi, notamment en raison d’un certain nombre d’éléments et de difficultés que je ne souhaite pas évoquer ici, de redéployer mon activité vers des projets plus internationaux, plus pertinents et plus dynamiques à mon sens.»

Seule une personne, Carine Tripet-Lièvre, nous parlera ouvertement de ces «difficultés». Aujourd’hui simple professeur, elle vient de démissionner de son poste de doyenne du Master en pédagogie, qu’elle avait mis trois ans à réformer, pour «dissensions avec la direction générale». «Depuis le départ de notre directeur administratif (ndlr: en septembre 2016), les conditions de la discussion avec la direction générale se sont péjorées, relate-t-elle. La dynamique de l’institution a changé.»

«Les professeurs ne bougent pas car s’ils perdaient leur poste, ils n’en retrouveraient pas ailleurs aux mêmes conditions»

Elle explique pourquoi l’hémorragie touche l’administration et l’encadrement pédagogique, mais très peu le corps professoral. Alors même que certains professeurs voient leur temps de travail – et, partant, leur salaire – fortement réduit d’une année à l’autre par le fait d’une «répartition arbitraire des étudiants», selon plusieurs témoignages. «Les professeurs ne bougent pas car s’ils perdaient leur poste, ils n’en retrouveraient pas ailleurs aux mêmes conditions», indique Carine Tripet-Lièvre. Une place dans l’institution, c’est le «Graal», nous disent les principaux intéressés.

Leur difficulté à se fédérer – «on nous apprend plus la compétition que la collaboration dans le milieu classique», indique un professeur – et le fait que peu sont syndiqués jouent aussi en leur défaveur. Pourtant, insiste Carine Tripet-Lièvre, la loi sur les Hautes Ecoles est un gage de protection. «Il faut invoquer une faute grave pour renvoyer quelqu’un.»

Réorganisation de postes

Comme l’évoque la pédagogue, une démission a particulièrement marqué l’institution: celle de Cédric Divoux, directeur administratif de la HEMU-CL entre 2007 et l’automne 2016, aujourd’hui administrateur à l’Opéra de Lausanne. Interrogé, ce dernier n’a pas souhaité s’exprimer. Mais à l’interne, plusieurs témoignages indiquent que rien ne va plus depuis le départ du numéro 2 de la HEMU-CL, qui servait de «médiateur» mais aussi de «contre-pouvoir» à Hervé Klopfenstein. Son poste, qui comprenait l’administration, les finances et la coordination de l’enseignement, a été divisé en trois. Mathieu Fleury, nommé directeur administratif en janvier 2017, a hérité d’un bureau qui ne contient plus ni direction des finances ni supervision de l’enseignement.

Plusieurs sources parlent de «division pour mieux régner» et indiquent qu’à la suite d’une démission, une personne «acquise» ou «plus docile» – mais pas forcément compétente – est parfois placée par Hervé Klopfenstein, dans le cadre de «nominations douteuses».

Pas de fusion HEMU-EJMA?

Ces tensions sont de l’avis de tous «un secret de Polichinelle», tant dans le milieu musical que politique. Elles ont en tout cas filtré jusqu’à l’EJMA, qui partage un bâtiment au Flon avec la HEMU Jazz et Musiques actuelles depuis 2014. L’école de jazz lausannoise (995 élèves) devait, selon une lettre d’intention datée de septembre 2015, fusionner avec le Conservatoire (également non professionnel) dès janvier 2016. Deux ans plus tard, ce n’est toujours pas le cas.

On attendait davantage d’empressement de la part du nouveau directeur, Julien Feltin, favorable à ce rapprochement, alors que son prédécesseur Stefano Saccon y était opposé. «Tout était prêt, mais nous avons rencontré un problème technique lié aux caisses de pension», justifie le directeur. Ce problème serait aujourd’hui réglé, selon nos informations. Serait-ce alors l’idée de se retrouver sous une direction aujourd’hui remise en question qui freine l’école de jazz? «L’EJMA ne souhaite pas s’exprimer sur les difficultés que connaît le Conservatoire.» (24 heures)

Créé: 20.10.2017, 06h46

«L’idée d’une école sans cloisonnement amène forcément des champs de tensions»

Les actuels et anciens collaborateurs qui nous ont parlé dépeignent une situation très difficile au sein de la HEMU-CL. La direction de l’institution se montre au contraire sereine. Le rapport d’activités 2016? Il est en phase de finalisation, et a souffert de problèmes techniques et d’une vacance de quatre mois à la direction administrative. L’audit interne? Me Nicolas Gillard, président du Conseil de fondation du Conservatoire, le formule autrement: «Il s’agit en vérité d’un examen de notre structure. Une commission est chargée de s’interroger sur un fonctionnement qui n’a pas changé, alors que l’institution vit maintenant sur quatre sites, a beaucoup évolué, est devenue une énorme machine.» Et le directeur général, qui sera entendu dans le cadre de cet examen, insiste: «Nous avons décidé de cet audit ensemble.»

Selon le président du Conseil de fondation, les pouvoirs publics, qui subventionnent l’institution à 90%, sont au courant de la démarche. «Les choses sont transparentes. La Ville et le Canton sont présents au sein du Conseil de fondation, avec lequel nous nous réunissons environ quatre fois par année, ou régulièrement informés.» Sont-ils au courant des deux précédents audits? Le président ne tient pas à s’exprimer «sur d’hypothétiques documents internes qui circuleraient concernant une chose ou l’autre. Des situations difficiles, j’en ai eu plusieurs à traiter avec l’aide de la direction générale, mais je ne vais pas les commenter à l’externe.» Le directeur général, quant à lui, n’est pas surpris par les critiques qui le visent: «Avant d’être directeur, j’étais chef d’orchestre. Sitôt que vous montez sur un podium, vous vous exposez. Et cela surtout quand vous prenez dix décisions par heure.» Lorsqu’on évoque la souffrance des professeurs, il répond: «Si c’est le cas, j’en suis désolé, mais ne me sens pas responsable.» Pour lui, la réorganisation mise en place dès son arrivée n’est pas étrangère à la situation: «L’idée d’une école sans cloisonnement amène forcément des champs de tensions.» De là à motiver 20 démissions en deux ans?

«Il y a eu un turnover assez important, c’est vrai, même si je n’ai pas le décompte dont vous faites état, mais je ne suis pas inquiet, répond Nicolas Gillard. Nous vivons une période extrêmement lourde au niveau du travail à l’interne, avec beaucoup de changements, de réorganisation. Je comprends que cela puisse déstabiliser certaines personnes et les décider à partir.» Le président rappelle que la HEMU a aussi connu des arrivées, comme celle de Mathieu Fleury. Concernant la division de son poste en trois, il répond: «C’est la définition du poste précédent qui n’allait pas, même si Monsieur Divoux a magnifiquement bien géré ses multiples casquettes. Cette situation ne pouvait plus durer sur le plan structurel. C’est plutôt sain que les responsabilités académiques et opérationnelles soient clairement séparées. C’est aussi le rôle de la Commission de gouvernance de valider ce genre de nouveaux schémas.» Mais pourquoi Mathieu Fleury n’est-il plus directeur des finances? «In fine, quel que soit le modèle, c’est toujours la direction générale qui est responsable des finances, répond Hervé Klopfenstein.

Un travail quotidien est effectué avec M. Fleury, l’adjoint aux finances et moi-même, nourri par les informations des directeurs de sites.» Enfin, pour le rapprochement avec l’EJMA, le président comme le directeur indiquent être prêts à partir demain et renvoient à la structure non professionnelle. Et si l’audit interne mettait en péril la fusion? «Je peux comprendre que cela puisse freiner, indique Hervé Klopfenstein. Mais je suis confiant: nous avons de bons rapports et nous aurons déjà des réflexions liées à l’audit début 2018.»

Trois écoles

La Haute Ecole de musique (HEMU) est chargée de l’enseignement professionnel supérieur de la musique classique, du jazz (2006) et des musiques actuelles (2016). Elle dépend d’une fondation de droit privé, la Fondation du Conservatoire de Lausanne, présidée par Me Nicolas Gillard, avocat chez Kellerhals & Carrard. Elle fait partie de la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), comme la HEM de Genève. Elle est répartie sur trois sites: Lausanne (Grotte
et Flon), Fribourg et Sion. Elle accueille quelque 500 étudiants, dont 68% d’étrangers.

Le Conservatoire de Lausanne se charge de la formation en musique classique des amateurs et des préprofessionnels. Il dépend de la même fondation que la HEMU. Il est situé à Lausanne (Grotte). Il accueille quelque 1200 élèves dès l’âge de 6 mois.

L’Ecole de jazz et de musiques actuelles (EJMA) est chargée de l’enseignement amateur, non professionnel et préprofessionnel. Elle a été fondée en 1984 à Lausanne (Flon). Elle dépend d’une autre fondation de droit privé, présidée par Me Frédéric Rochat, avocat chez Kellerhals & Carrard. Elle accueille quelque 1000 élèves, de 4 ans à l’âge adulte (30% de + de 25 ans).

Les trois entités sont subventionnées par les pouvoirs publics (Confédération et/ou Etat de Vaud, communes via la Fondation pour l’enseignement de la musique (FEM) et Ville de Lausanne). La HEMU-CL dispose d’une subvention de 30 millions sur un budget de 34 millions (2015); l’EJMA d’une subvention de 1,9 million sur un budget de 4 millions (2016).

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