Une djihadiste vaudoise a rejoint Daech avec ses filles

TémoignageDeux petites Romandes ont disparu en Syrie avec leur mère. Le père aurait retrouvé leurs traces. Récit.

C’est en visionnant des séquences Facebook (l’image ci-dessus est un collage de trois plans) de l’évacuation des proches de Daech, près de Baghuz l’une des dernières citadelles tenues par l’Etat islamique, que le papa a reconnu sa fille parmi les femmes et les enfants maintenus sous la garde des Forces démocratiques syriennes (FDS).

C’est en visionnant des séquences Facebook (l’image ci-dessus est un collage de trois plans) de l’évacuation des proches de Daech, près de Baghuz l’une des dernières citadelles tenues par l’Etat islamique, que le papa a reconnu sa fille parmi les femmes et les enfants maintenus sous la garde des Forces démocratiques syriennes (FDS). Image: DR

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C’était un leurre. Malika et sa demi-sœur Kamar*, alors âgées de 9 et 4 ans, devaient partir pour une semaine de vacances à Marseille avec leur mère. Plutôt que le sud de la France, le trio a pris la direction de la Syrie. Depuis ce mois d’août 2016, les deux pères restés en Suisse n’ont toujours pas revu leur fille.

Pourtant, le père de la plus jeune avait très vite donné l’alerte. La police suisse tente alors de tracer la jeune maman en fuite, Sahila F.*, originaire d’une petite commune du canton de Vaud. Les connexions de son téléphone portable montrent qu’elle a passé par l’Italie, la Grèce et la Turquie. Puis la trace est perdue.

La jeune femme de 27 ans a pris ses deux filles et est partie rejoindre le groupe terroriste Daech. Comme la police a pu constater plus tard, Sahila avait soigneusement planifié sa disparition. Elle avait accumulé de l’argent, y compris de l’aide sociale. Elle aurait aussi volé une grande quantité d’argent à son propre père. Sahila a fait en sorte que les deux pères ne se méfient de rien.

À la recherche d’un signe

Un jour après son départ, Malika a été autorisée à parler au téléphone avec son papa, sous la supervision de Sahila. La grande sœur devait dire qu’elles étaient toutes les trois à Marseille et qu’elles reviendraient en Suisse le vendredi suivant. Plus tard, la police a pu prouver que cette conversation avait en fait été menée depuis l’Italie.

Nous avons rencontré le père de Malika ce lundi dans un centre commercial en Suisse romande. Avant de parler, il commande un thé à la menthe. Sur son smartphone, il ouvre Facebook et montre les nombreux profils arabes qu’il passe en revue tous les matins dans l’espoir de trouver un quelconque indice sur sa fille. Il est particulièrement attentif aux messages sur les captures de djihadistes ou de leurs familles faites par les Forces démocratiques syriennes (FDS). Les posts sur les réseaux sociaux au sujet des nombreux combattants et des civils qui sortent vivants du dernier bastion de Daech, à Baghuz, une ville âprement disputée à la frontière syro-irakienne.

«Depuis le jour où elle a disparu, je laisse mon téléphone portable allumé pendant la nuit. Juste au cas où elle appellerait»

«Depuis le jour où elle a disparu, je laisse mon téléphone portable allumé pendant la nuit. Juste au cas où elle appellerait», dit le père de Malika. Le premier signe de vie est venu de Syrie en avril 2017, huit mois après l’enlèvement: des messages WhatsApp échangés avec son ex-femme. Une fois, Malika a été autorisée à laisser un message vocal. Le père de 39 ans nous laisse entendre les trois précieuses secondes sur son téléphone: «Bonjour papa, comment ça va?» demande Malika d’une voix enjouée.

Les derniers messages textes datent de juin 2018. Depuis lors, le contact a été rompu, le père ne sachant pas si sa fille est toujours en vie. Entre-temps, il a appris que Malika, sa mère et sa sœur se trouvaient dans la zone de Baghuz.

Après l’enlèvement, la police judiciaire fédérale (PJF) et le Ministère public de la Confédération ont ouvert une procédure pénale contre Sahila F. La PJF a mené l’enquête sous le nom de code rapter.

«J’ai dit aux autorités tout ce que j’ai pu trouver sur Sahila et les enfants. J’avais confiance en eux»

Le Ministère public de la Confédération a également interrogé le père de Malika. À l’issue de l’entretien, dit-il, la procureure chargée de la lutte contre le terrorisme a déclaré qu’il serait tenu informé des développements. Seulement voilà, l’information ne coulait que dans un seul sens, selon le père. «J’ai dit aux autorités tout ce que j’ai pu trouver sur Sahila et les enfants. J’avais confiance en eux.» Les deux pères se sentent aujourd’hui abandonnés par l’État. Alors même que la Suisse est responsable des filles, puisque toutes deux sont de nationalité helvétique.

En fin de compte, ce ne sont pas les enquêteurs fédéraux qui retrouveront les premiers la trace de Malika. «Il y a quelques semaines, je suis tombé sur une vidéo sur Facebook», explique le père de Malika, enclenchant la courte séquence (voir photo). On y distingue un groupe de femmes en niqabs noirs avec une foule d’enfants sortant des bus et d’un véhicule blindé des FDS quelque part dans la terre poussiéreuse à l’extérieur de Baghuz. Ce sont des proches de combattants de Daech qui viennent d’être évacués et qui sont maintenant sous la garde des FDS. Puis l’on voit une fille assise dans un fauteuil roulant. Elle a le visage couvert d’un voile noir, à l’exception des yeux.

En découvrant ces images, à 3100 kilomètres de Baghuz, le père est sous le choc. À la joie de reconnaître sa fille succède aussitôt la crainte qu’elle ne soit blessée ou gravement handicapée. «Ce sont clairement les yeux de Malika», assure-il. Puis la fille parle en arabe. «C’est sa voix, c’est sa façon de bouger. Quand elle est nerveuse, elle joue avec ses doigts.»

Ce que la fille à la chaise roulante dit dans cette vidéo colle également avec l’histoire des deux filles enlevées dans la région lémanique: «De Suisse nous sommes allées en Italie, puis en Grèce, puis en Turquie, en Syrie, et puis nous sommes arrivés à Khan Sheikhoun…» L’itinéraire correspond en tout point au traçage de la police suisse.

La connexion genevoise

Comme l’administrateur de la page Facebook qui a publié la vidéo l’a déclaré plus tard dans une interview, Sahila F. voulait se remarier en Syrie. Le nouveau mari était un djihadiste genevois bien connu. D’origine tunisienne, il aurait traduit l’arabe en français dans le département de propagande de l’EI. L’homme s’était déjà rendu dans la zone de conflit syro-irakien en 2015 et faisait partie d’un groupe d’islamistes qui s’étaient rencontrés, entre autres, à la mosquée du Petit-Saconnex, à Genève, et dans une maison familiale dans le village français de Prévessin-Moëns, juste de l’autre côté de la frontière. Sahila F. se serait radicalisée en l’espace de quelques mois. La jeune Vaudoise se serait arrangée pour rencontrer des femmes voilées en France. En avril 2018, Sahila F. écrit à son ex-mari, le père de Malika, que le Tunisien de Genève est mort dans une attaque de drone. À cette époque, la Vaudoise avait déjà donné naissance à une troisième fille, la fille du djihadiste genevois décédé. Ce bébé a également la nationalité suisse.

Dans la vidéo où Malika a été reconnue par son père, la caméra se penche brièvement sur une autre enfant qui ressemble à Kamar, la demi-sœur aujourd’hui âgée de 7 ans. À côté d’elle se trouve une femme vêtue d’un niqab noir, accroupie et tenant un bébé dans les bras. Ce pourrait être Sahila F. et le bébé du djihadiste genevois. En réponse à nos questions, le Ministère public de la Confédération se contente de confirmer qu’il a engagé des poursuites pénales contre Sahila F., mais qu’elles ont été suspendues depuis.

Au Conseil fédéral de trancher

Dans les prochains jours, le Conseil fédéral devra expliquer comment la Suisse compte traiter ses ressortissants qui sont partis rejoindre Daech et qui sont désormais prisonniers dans le nord-est de la Syrie.

* Prénoms d’emprunt (24 heures)

Créé: 06.03.2019, 22h01

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