«À la Poste aujourd’hui, c’est marche ou crève»

RevendicationsPlus d’une centaine de facteurs vaudois ont signé une pétition alertant sur leur mal-être au travail. Cinq d’entre eux témoignent alors que la grogne monte en Suisse romande.

Dans trois régions différentes du canton, les facteurs dénoncent leurs conditions de travail.

Dans trois régions différentes du canton, les facteurs dénoncent leurs conditions de travail. Image: Odile Meylan

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«En huit ans passés à La Poste, les conditions de travail ont viré du jour à la nuit. Aujourd’hui, c’est marche ou crève.» Corinne*, la cinquantaine, est factrice. Et dans la région de distribution du courrier (RDC) de Renens, qui va de l’Ouest lausannois à la vallée de Joux, elle n’est pas seule à être à bout. Ces dernières semaines, une septantaine de ses collègues ont signé une pétition destinée à la direction de La Poste, à Berne. Selon Syndicom, c’est plus de la moitié de l’effectif de cette zone. Ce serait moins de la moitié, selon les chiffres de La Poste.

La grogne a commencé chez les postiers neuchâtelois en février dernier. Sous l’égide du syndicat, plus de 300 d’entre eux ont alerté sur le manque d’effectifs, le non-respect des temps de travail et le cumul d’heures supplémentaires. Il y a dix jours, les représentants syndicaux ont été entendus par la direction et des discussions sont engagées (lire encadré). Mais désormais, le mouvement gagne aussi le canton de Vaud avec la pétition de la centrale de Renens. Et ce ne serait qu’un début. «Une soixantaine de facteurs de la région d’Yverdon ont signé la pétition lancée à Neuchâtel», assure Dominique Gigon, secrétaire syndical à Syndicom. En tout, les pétitionnaires vaudois seraient ainsi une bonne centaine, sans compter une récolte de signatures qui est en cours à la RDC de La Côte.

50 heures sur 6 jours

Avec la diminution continue du volume de lettres, le secteur de la distribution du géant jaune est en quête de viabilité depuis des années. Pour cinq facteurs de la RDC Renens, qui travaillent dans différents offices de la périphérie lausannoise, c’est le personnel qui trinque. Anonymement, par peur de représailles, ils décrivent un système où les objectifs de productivité et les exigences de flexibilité ont été poussés à leur limite. «Dans cette organisation, je ne porte pas un nom, mais un numéro et je me fais attribuer des numéros de tournées», décrit Georges*. Le facteur, qui fait chaque jour le même parcours, qui connaît son rythme et ses clients, n’est plus qu’une image d’Épinal. Malgré, ou à cause, d’une planification centralisée des tournées, les dépassements d’horaires sont au cœur du mal-être. «Beaucoup d’entre nous ont un solde d’au moins huitante heures supplémentaires. Les compteurs ne sont jamais remis à zéro. On a le sentiment de travailler et de ne pas toucher le salaire qui y correspond», décrit Sylvie*. Selon la convention collective de travail (CCT), ce solde peut aller jusqu’à deux cents heures et doit redescendre à cent heures au moins une fois par an. «Ce système a été conçu pour absorber les périodes de pics d’activité. Le problème, c’est que c’est devenu la norme aujourd’hui», estime Dominique Gigon.

Climat de pression

Si les postiers travaillent en principe quarante-deux heures sur cinq jours, selon la CCT, la loi autorise les semaines de six jours pouvant atteindre cinquante heures. La planification de Sylvie ce mois-ci indique ainsi trois semaines de travail consécutives allant du lundi au samedi matin. Entre chacune d’elles, un dimanche de congé. Et si La Poste déclare qu’elle s’en tient à la CCT, selon Thierry*, les droits des postiers ne sont pas toujours respectés. «Ça devient régulier de dépasser le nombre d’heures légal. À force de frôler les limites, on les franchit.»

«Il n’y a plus de vie sociale en dehors du travail, regrette Sylvie. On renonce à s’inscrire à des activités et à prendre des rendez-vous, car on sait qu’on arrivera en retard.» Sur fond de décompte d’heures sup, la guerre froide est déclarée avec la hiérarchie: «On en est à se demander si nos chefs directs ne cachent pas la situation en trafiquant les chiffres. Si la direction de Berne savait, elle aurait pris des mesures depuis longtemps», glisse Georges. Les chefs sont perçus comme les exécuteurs parfois trop zélés de la course à la productivité: «Quand le responsable de notre région de distribution est arrivé, il s’est vanté d’avoir réduit les effectifs de 180 à 140 employés dans ses fonctions précédentes. Tout était dit: c’est un coupeur de têtes.»

Sur le papier, depuis 2014, il y a eu, au plus, une centaine de licenciements économiques par année à La Poste dans toute la Suisse. Pour Syndicom, la pression sur les effectifs se traduit surtout par une hausse des postes à temps partiel. Corinne et Georges font partie de ceux qui ont dû accepter une baisse de leur taux d’engagement. «C’est devenu systématique. Et avec la flexibilité et les heures supplémentaires qui leur sont demandées, avoir un deuxième job est impossible», estime Thierry.

«Qu’on nous respecte!»

La baisse du volume de lettres ne justifie-t-elle pas cette situation? Pas pour Liliane*: «En termes de charge de travail, cette baisse est déjà compensée par toutes les tâches supplémentaires qu’on nous demande.» Depuis quelques années, les facteurs récupèrent les capsules de café et les habits usagés. «On doit aussi faire la chasse aux autocollants «pas de pub» sur les boîtes aux lettres, sourit Georges. On a des phrases toutes faites pour convaincre les gens de les retirer, mais on n’a pas le temps pour ça!» Il croit savoir que, dans certains offices de la région, les facteurs relèveront bientôt les compteurs électriques des nouveaux locataires.

«Si on reste là, c’est qu’on aime notre métier même s’il change, assure Sylvie. Ceux qui n’avaient pas d’attachement sont déjà partis. On nous dit constamment que si on n’est pas contents on n’a qu’à prendre la porte.» Liliane espère que la pétition portée par le syndicat aura un effet de catalyseur. «On veut qu’ils nous respectent enfin.»

* Prénoms d’emprunt

Créé: 28.03.2019, 06h41

La Poste prépare un catalogue de mesures

Sollicité pour une interview d’un responsable, le service de communication de La Poste a accepté de prendre position par écrit, au travers d’un porte-parole. «Nous prenons très au sérieux les préoccupations de nos collaborateurs et examinerons de manière approfondie les revendications formulées dans la pétition, comme nous l’avons toujours fait dans le passé», indique ainsi Oliver Flüeler. Il confirme qu’une réunion a eu lieu avec Syndicom en mars et qu’un catalogue de mesures est en préparation.

S’agissant des critiques des postiers sur les dépassements de nombre d’heures hebdomadaires légaux, il déclare néanmoins: «Une chose est sûre: La Poste respecte la convention collective de travail en vigueur, qui a également été négociée avec Syndicom.» Il assure par ailleurs qu’«en tant qu’employeur responsable, La Poste attache une grande importance au bien-être de ses collaborateurs et à de bonnes conditions de travail». Il ajoute que le métier de facteur étant saisonnier, il traverse des mois relativement creux et calmes, comme en été, et des pics notamment en décembre et en janvier. «Bien entendu, ces heures supplémentaires sont comptabilisées et peuvent être compensées par la suite.»

Au moment de la présentation de ses résultats annuels en mars dernier, La Poste relevait que le produit d’exploitation de PostMail, qui assure notamment la distribution du courrier, avait diminué de 114 millions de francs. La faute à la baisse du volume de lettres et du nombre de journaux en abonnement. Et pourtant, cela n’a pas empêché le résultat d’exploitation de PostMail de s’inscrire en hausse de 18 millions en 2018, pour atteindre 388 millions de francs. La Poste met cela sur le compte des gains d’efficacité dans ses processus. Son communiqué soulignait ainsi: «Il faut cependant surtout relever l’excellent travail accompli par ses collaborateurs et collaboratrices. Grâce à leur engagement, le résultat d’exploitation de PostMail a constamment dépassé 300 millions de francs depuis 2014, contribuant ainsi de manière substantielle au résultat du groupe.»

Articles en relation

La Poste est une nouvelle cible des privatisations

Stratégie Avenir Suisse lance un pavé dans la mare à l’heure où les revenus du géant jaune fondent dangereusement. Plus...

Avenir Suisse veut privatiser la poste

Étude Le groupe de réflexion libéral livre dans un rapport ses solutions pour réformer le géant jaune. Plus...

Plongée dans la jungle des livreurs de colis

Logistique En 2018, La Poste et ses concurrents ont traité un nombre record de paquets. Zoom derrière l'écran, sur des logisticiens pris en tenaille entre explosion des ventes en ligne, embouteillages, technologies et précarité. Plus...

La Poste veut verser moins d’argent à la Confédération

Stratégie La Poste présente des résultats en baisse à cause de PostFinance et de l’affaire CarPostal. D’autres secteurs marchent bien. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.