À quoi ressemblera l’école du futur?

ÉducationL’enseignement de demain passera par le digital, comme tous les aspects de la société. La «classe inversée» en donne un avant-goût. Reportage.

À la HEIG-VD, Ariane Dumont milite pour la classe inversée, qui responsabilise les étudiants dans leur apprentissage.

À la HEIG-VD, Ariane Dumont milite pour la classe inversée, qui responsabilise les étudiants dans leur apprentissage. Image: PATRICK MARTIN

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Les tables sont réunies en îlots. Autour, quatre étudiants. Les élèves travaillent entre eux et se parlent en anglais. Bienvenue à la Haute École d’ingénierie et de gestion (HEIG-VD) d’Yverdon, où une période d’anglais pas comme les autres est en train d’être donnée. La classe d’Ariane Dumont frappe d’emblée le regard. L’enseignante ne dispense pas de cours à l’ancienne. Ses élèves ont bûché leur leçon les jours précédents, en se rendant sur une plate-forme Internet. Là, un texte de la Harvard Business Revue , qu’ils devaient commenter en ligne, les attendait. L’ensemble se transforme en une sorte de forum virtuel où chacun est chargé non seulement de questionner le texte mais de donner des explications. Les étudiants s’échangent mutuellement des informations, sous contrôle de l’enseignante.

Ce samedi, les représentants de l’ensemble des établissements de formation vaudois se retrouveront aux côtés de leur conseillère d’État, Cesla Amarelle. Le but de cette journée est d’explorer les enjeux qui attendent le système d’éducation – plutôt préservé jusque-là – face à la digitalisation de la société. Cette journée de conférences est justement prévue à Yverdon, qui, comme l’EPFL, mise sur des cours d’un genre nouveau.

Une classe inversée

Fini la prof qui récite le cours. Ici, l’enseignante ne fait plus la leçon devant tous ses élèves, mais s’arrête auprès de chaque groupe. Une chaise lui est systématiquement réservée. De quoi favoriser la proximité. On passe d’une classe mettant en avant le professeur à un enseignement centré sur l’élève. C’est le fonctionnement de la classe dite inversée, dont Ariane Dumont est une fervente militante. Le principe vise à responsabiliser les étudiants dans leur apprentissage.

Ceux-ci sont enthousiastes et avouent s’impliquer davantage que dans d’autres cours. «À quatre autour d’une table, on participe obligatoirement», confient ces jeunes hommes d’une vingtaine d’années. Le contrôle est mutuel au sein de ces petits groupes. Impossible de rêvasser au fond de la classe en attendant la sonnerie. Une absence se ferait trop vite sentir sur le fonctionnement du groupe. Du coup, on se parle, on discute d’un point de grammaire, on se corrige.

Cette communication entre élèves est la vraie nouveauté, même s’ils sont passés par Internet pour préparer leur cours. Ariane Dumont officie également comme conseillère pédagogique à la HEIG-VD. Pour elle, le rôle de l’enseignant dispensant son cours devant la classe, avant de passer à l’interro surprise, est voué à disparaître. Pour être remplacé par des robots? Certainement pas. «On voit bien avec ce cours que plus la technologie est présente, plus les rapports humains gagnent en importance dans la classe», remarque-t-elle.

L’EPFL pionnière

L’EPFL a joué le rôle de pionnière dans le développement des MOOCs, ces cours universitaires filmés et diffusés en ligne. Ils sont disponibles à tous ceux qui souhaitent les suivre. C’est une autre illustration de ce que pourrait être l’éducation de demain. À l’image de la société, le secteur de la formation va suivre le chemin de la digitalisation, les spécialistes n’en doutent pas. Quelle forme prendra-t-elle? C’est tout le travail de recherche entrepris sous l’étiquette «edtechs», les technologies de tout ce qui touche l’éducation, de près ou de loin.

L’EPFL héberge ainsi le Swiss EdTech Collider, un incubateur de 65 jeunes pousses, des start-up qui se lancent sur le marché de la formation. L’une d’entre elles a ainsi développé il y a quelques mois l’application Bulbee, visant à mettre en relation des répétiteurs avec les parents d’élèves nécessitant des cours d’appui. Ce n’est qu’un exemple du fourmillement d’idées qui forment les edtechs.

Le digital en complément

Alors, à quoi pourrait ressembler l’école du futur? Pour Pierre Dillenbourg, professeur à l’EPFL et président du Swiss EdTech Collider, la réponse est des plus nuancées, tant l’avenir est en cours d’écriture. Il y a quatre ans, on a parlé de l’introduction de tablettes dans certaines classes privées. Dans l’enseignement public, en revanche, Pierre Dillenbourg mesure le retard pris par l’école vaudoise en matière de digitalisation.

«Cela ne veut pas dire qu’il faut maintenant se précipiter, dit-il. Toutes les initiatives de ce genre imposées par le haut ont été un échec.» Il estime que l’introduction de nouveaux outils doit venir des enseignants afin que leur usage corresponde à quelque chose. Prise de photos, recherche d’informations… leurs multiples capacités doivent s’ajouter aux supports traditionnels plutôt que de les remplacer.

«Le digital permet des dizaines de pratiques différentes, et l’école ne va pas y échapper puisque le reste de la société est en train d’y passer, prédit Pierre Dillenbourg. Mais on ne va pas remplacer les classes par des écrans.» Le professeur prend en considération la nécessité de «digérer» l’arrivée de nouvelles technologies. D’ailleurs, un courant de pensée estime que celle-ci doit se faire discrète, voire invisible. «On peut penser à des capteurs dans les chaises des élèves pour mesurer le niveau moyen d’attention dans la classe», illustre-t-il.

L’étudiant libéré du prof

L’évolution qui se prépare ne sera donc pas une révolution. Les changements s’opèrent lentement, en matière d’éducation, même si des lames de fond surgissent parfois. C’est le cas avec le développement technologique. «La lame de fond actuelle, c’est l’information disponible tout le temps, dit Pierre Dillenbourg. L’étudiant n’est plus le prisonnier de son professeur puisqu’il peut confronter en tout temps les propos donnés en cours au résultat d’une recherche sur Internet.»

Ce basculement montre à quel point le monde a changé. «L’école s’accroche encore à de vieilles choses comme le bon vieux dictionnaire alors que tout programme d’écriture en contient un, tant sur l’ordinateur que le téléphone, pointe le professeur. Pensez aussi aux examens du brevet de comptable, qui se réalisent encore sans ordinateur!» Mais ne s’agit-il pas d’assimiler des compétences avant de les employer à l’aide de l’informatique? Le spécialiste balaie l’argument. «On aura toujours besoin d’apprendre pour utiliser efficacement les outils digitaux. Mais il s’agit de faire de la place pour d’autres enseignements.» Il cite les algorithmes à titre d’exemple. Alors que ces derniers gouvernent chaque jour un peu plus le monde – on les laissera bientôt conduire des voitures –, l’école se doit d’offrir des cours introduisant la pensée algorithmique (ou computationnelle), estime Pierre Dillenbourg.

Le futur de l’enseignement n’est donc pas écrit. Mais toute la question est de savoir qui va s’en charger. «Est-ce que ce sont de grandes compagnies comme Google qui doivent l’écrire?» pose le professeur, qui milite pour que cet avenir se construise dans la région. C’est tout l’intérêt d’un pôle dédié aux edtechs dans les hautes écoles. (24 heures)

Créé: 02.12.2017, 08h19

«Les profs sont très disponibles dans cette école, mais ce serait une bonne chose d’avoir plus de cours comme celui-ci. J’aimerais aussi qu’il y ait plus de profs en général. Pour des branches comme les mathématiques, j’ai de la peine à apprendre à partir d’un livre. J’ai besoin qu’on me montre pour comprendre. D’ailleurs, avec certains, on se retrouve parfois en petit groupe pour se partager des explications, un peu comme dans la classe inversée.»

Raphaël Wipfli, 23 ans, étudiant en électronique embarquée

«Ça me plaît, par rapport aux autres cours, où je me laisse déconcentrer. On n’a pas envie d’être celui qui n’a rien préparé. Et puis, en travaillant en groupe, chacun peut expliquer la même chose avec ses mots à lui. Et ce sera parfois plus compréhensible que si l’explication est donnée par un professeur. Question de proximité de langage. Et puis le fait d’expliquer aux autres aide vraiment à fixer les connaissances.»
Stéphane Blanc, 22 ans, étudiant en microtechnique

«Dans un cours traditionnel, j’ai de la peine à écouter. J’aime travailler en groupe comme l’impose la classe ouverte ou inversée. Là, on ne travaille pas que pour soi. L’attente que chacun a vis-à-vis des autres est une petite contrainte sociale. Mais cela nous fait avancer.»

Basile Ninin, 22 ans, étudiant en microtechnique

«Ces types de cours ne laissent pas de place à l’ennui ou à la paresse. On se sent tellement impliqué qu’on travaille même quand on n’en a pas envie! Cela devrait s’étendre à d’autres matières, même si j’ai eu l’expérience d’un prof qui avait appliqué cette méthode avec moins d’investissement de sa part. C’est ce qu’on a ressenti, et ça a eu un impact sur notre travail.»

Jimmy Rathe, 22 ans, étudiant en microtechnique

«L’école doit s’adapter à des bouleversements qui sont déjà à l’œuvre chez les enfants»

Responsable de la Formation en terre vaudoise depuis mai, la nouvelle conseillère d’État Cesla Amarelle a fait du développement du numérique à l’école l’un des thèmes forts de son mandat. Elle a convoqué ce samedi une journée cantonale dédiée à cette problématique, à laquelle sont conviés à la fois des experts et des enseignants. Le point sur une stratégie en pleine construction.

Les manières d’enseigner vont-elles fondamentalement évoluer?

L’école doit être stable, mais aussi s’adapter progressivement à des bouleversements qui sont déjà à l’œuvre chez les enfants, notamment le fait que leur attention est beaucoup plus morcelée. Pour répondre à cela, il faut faire évoluer la manière de donner les cours, non plus comme un déroulé mais en séquences, par exemple. On constate aussi que les modèles d’enseignement explicites, collaboratifs et de tutorat donnent de bons résultats. On voit des enseignants intégrer des outils comme les MOOCs («ndlr: cours en ligne»). Les apprentissages se font de plus en plus interactifs et avec une logique de jeux de rôle. L’école doit se positionner et donner des repères aux enseignants dans l’utilisation de ces nouvelles méthodes.

L’école, ce sont encore des carnets journaliers et des fiches à remplir. Cela va-t-il aussi changer?

Oui, le développement du numérique se joue aussi au niveau administratif. Les premiers éléments devraient entrer en vigueur à la rentrée 2018, notamment concernant la gestion des présences et des absences.

Verra-t-on forcément les écrans se multiplier dans les classes?

Il est parfaitement possible d’apprendre le codage sans équipements informatiques, tablettes ou autres, mais en faisant des découpages. Introduire le numérique à l’école ne veut pas dire mettre les enfants devant plus d’écrans. Il y aura forcément des investissements, mais une politique imposée par le haut serait une erreur. François Hollande a fait acquérir des milliers de tablettes pour équiper les élèves, et beaucoup d’entre elles sont toujours dans les cartons! On n’adaptera pas l’école à la culture numérique sans compter sur les compétences et les expériences des enseignants.

L’enseignement vaudois a-t-il une guerre de retard dans ce domaine?

En quelques mois, j’ai pu constater que beaucoup de choses se font déjà. En août, nous avons lancé un appel à projets dans les 91 établissements du canton. Trente-six projets sont déjà présentés ce samedi. Cela va du livre numérique à la robotique en passant par des applications du numérique au solfège, aux langues ou encore à l’école inclusive. Cette diversité est réjouissante, mais à présent il faut une conduite politique pour donner une ligne. Le but n’est pas que tous les élèves deviennent des programmeurs. On apprend aux enfants à écrire sans en faire des écrivains pour autant.

Ces états généraux du numérique à l’école sont l’une de vos premières actions. Qu’en attendez-vous?

C’est le démarrage d’une dynamique. Cette journée vise à dresser un premier état des lieux et à échanger sur les bonnes pratiques en cours dans les établissements. Pour les élèves, acquérir une culture numérique est devenu indispensable pour se doter de l’esprit critique dont ils ont besoin et pour s’insérer pleinement dans la société de l’information. Développer le numérique à l’école n’est donc pas la simple mise à disposition d’outils. Cela passe surtout par une prise de conscience des acteurs de l’enseignement.
Chloé Banerjee-Din

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