L'affaire des cocktails Molotov se dégonfle

DjihadismeUne enquête sur des soupçons de terrorisme sera sans doute classée après des arrestations, en 2017, à Lausanne et à Aubonne.

La police cantonale (immage d'illustration) était intervenue de façon musclée, à Aubonne notamment, après une arrestation, le 23 juin 2017, au Jeunotel de Lausanne.

La police cantonale (immage d'illustration) était intervenue de façon musclée, à Aubonne notamment, après une arrestation, le 23 juin 2017, au Jeunotel de Lausanne. Image: Keystone

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En 2017, la tension était à son comble après les attentats islamistes qui avaient frappé l'Europe dans les mois et les années précédentes. Dans ce contexte angoissé, vendredi 23 juin, un homme brise une vitre du Jeunotel, un établissement du sud de Lausanne où les services sociaux placent parfois des personnes en difficulté. Dans la chambre de ce Suisse né en Serbie, un ancien chrétien orthodoxe converti à l'islam âgé de 33 ans, la p0lice lausannoise découvre cinq bouteilles en PET remplies d'essence, de quoi en faire des cocktails Molotov. Les agents trouvent encore un coran, des documents sur l'islam et un guide de guérilla urbaine.

Arrestations musclées

L'homme interpellé a voyagé en Turquie et en Egypte. Des soupçons de liens avec le terrorisme djihadiste apparaissent rapidement. Le Suisse a des contacts fréquents par téléphone avec deux personnes. Le Ministère public vaudois estime qu'il y a un danger immédiat et ordonne à la police cantonale d'intervenir. Elle passe à l'action le 24 juin. Un Franco-Algérien de 29 ans est arrêté dans l'Ouest lausannois alors qu'il circulait à vélo. La deuxième interpellation est spectaculaire et visible de tous: elle se déroule sur le parking de l'outlet d'Aubonne, près d'Ikea. Les agents de l'unité d'élite de la police cantonale, le DARD, coffrent un automobiliste âgé de 31 ans, qui était accompagné de sa famille.

Cette arrestation est fortement médiatisée. La RTS évoque la présence d'explosifs dans la voiture garée à Aubonne. Il n'en était rien. L'affaire semble rapidement se dégonfler: les deux hommes interpellés le 24 juin sont relâchés une semaine plus tard. Mais pas le Suisse aux cocktails Molotov qui fait l'objet d'une enquête approfondie du Ministère public de la Confédération pour d'éventuels liens avec le terrorisme djihadiste. Pendant des mois, on sait juste de lui qu'il se mure dans le silence en prison.

Manque d'éléments constitutifs

Il faut attendre ces tout derniers jours pour qu'enfin des nouvelles apparaissent, dans une décision du Tribunal pénal fédéral portant sur une question de procédure. «L'enquête touche à sa fin et il est prévu qu'elle soit classée en raison du manque d'éléments constitutifs suffisants», indique le document daté du 7 février. Selon nos informations, un avis de prochaine clôture annonçant une intention de classement a été émis en automne dernier. Pour l'avocat d'un des deux soi-disant complices, l'homme arrêté à Aubonne puis relâché, la messe est dite: «Il ressort expressément de cet arrêt qu’aucun élément constitutif ne vient corroborer une participation ou un lien avec l’Etat islamique ou un groupe apparenté ou des liens avec des personnes radicalisées, ce que semble du reste admettre le Ministère public de la Confédération», affirme Me Sébastien Thüler.

Agression en criant Allahu Akbar

La situation du Suisse aux cocktails Molotov s'est toutefois compliquée il y a quelques mois. Le 21 septembre 2018, à la prison du Bois-Mermet, à Lausanne, il a violemment frappé un gardien qui a chuté. Selon un témoin, à genoux sur l'agent de détention, il a tenté de l'étrangler en criant «Allahu Akbar» et en claquant des dents. Le détenu conteste avoir voulu donner la mort. Mais il est poursuivi pour tentative de meurtre. Le Ministère public vaudois souhaitait que ce volet soit traité par les procureurs fédéraux. Il a gagné au Tribunal pénal fédéral qui joint les dossiers du terrorisme supposé et de l'agression en prison au niveau des magistrats de la Confédération.

Pour le Ministère public vaudois, c'est une simple «application du droit fédéral». Me Robert Fox, avocat du détenu dans le dossier de l'agression, est toutefois perplexe: «Les procureurs fédéraux n'ont pas l'habitude de traiter de tentatives de meurtre. Cette affaire sort de leur quotidien.» Il s'inquiète surtout de la situation de son client: «Il est en prison depuis un an et demi alors qu'il s'estime innocent des reproches concernant le terrorisme. Cela ne peut qu'exacerber ses sentiments de colère», relève Me Fox.

Trouble mental chronique

Le Suisse arrêté au Jeunotel souffre en fait d'un grave trouble mental chronique. Deux experts-psychiatres ont diagnostiqué, en été 2018, une schizophrénie paranoïde qui le rend irresponsable sur le plan pénal. Il doit suivre un traitement médicamenteux. Faute de quoi, les réactions sont imprévisibles. Les médecins préconisent «un traitement en institution, en milieu thérapeutique fermé». Selon eux, le délire dont souffre le détenu explique la découverte dans la chambre du Jeunotel. Alors qu'il était gymnasien, le Suisse a voyagé en Angleterre, où il a rencontré deux amis musulmans. C'est à partir de ce moment qu'il s'est intéressé à l'islam, jusqu'à se convertir et à suivre un programme spécial destiné aux nouveaux musulmans. Victime d'hallucinations, il entendrait des voix interprétées par lui comme «des signes d'Allah». Dans un récit, il décrivait un plan de constitution d'un «califat pour libérer les hommes» et indiquait vouloir partir en Iran.

Surréaction en 2017?

Ni les procureurs vaudois ni les fédéraux n'ont souhaité s'exprimer de façon plus précise sur l'affaire, son origine et son devenir. Les enquêteurs ont-ils surréagi en juin 2017? Les avocats des deux personnes relâchées le pensent: «Je considère toujours que l’opération de la police vaudoise était disproportionnée au vu du dossier», indique Me Sébastien Thüler. En juillet 2017, Eric Cottier, procureur général du canton de Vaud, invoquait de son côté «une pesée entre la protection de la population contre d'éventuels actes mettant la sécurité du public en danger et l'atteinte inévitable aux droits individuels des personnes visées par l'action des autorités».

L'arrêt du Tribunal pénal fédéral révèle toutefois des éléments inquiétants. Juste avant son arrestation, l'homme aux cocktails Molotov avait eu des contacts fréquents avec deux ressortissants russes, «dont l'un a fait l'objet d'une enquête instruite par le Ministère public de la Confédération pour des faits liés à de la propagande djihadiste, voire l'apologie de certains groupes terroristes». En prison, selon le témoignage de gardiens, «il lui arriverait de crier Allahu Akbar sans raison particulière et se serait radicalisé davantage au cours des derniers mois». Des soupçons difficiles à apprécier: ils se fondent sur le fait que le détenu «aurait prié de plus en plus souvent et très souvent lu le Coran.» Ce qui n'en fait pas encore un terroriste affilié au groupe Etat islamique.

Créé: 20.02.2019, 11h59

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Un rapport de la police est toujours demandé

Que sont devenus les deux hommes relâchés une semaine après les arrestations du 24 juin 2017? Le Franco-Algérien interpellé à vélo a vu son affaire classée le 26 avril 2018. S'il était en contact avec le Suisse arrêté au Jeunotel, c'était pour aider un autre musulman. Il a obtenu un dédommagement dont le montant n'est pas communiqué mais jugé peu substantiel. Un recours sur ce point au Tribunal pénal fédéral a été rejeté. L'enquête sur l'homme arrêté à Aubonne n'est pas close. Il avait fréquenté le Suisse aux cocktails Molotov au gymnase du soir. Son avocat, Me Sébastien Thüler, a demandé un rapport de la police cantonale vaudoise pour avoir des explications sur l'arrestation musclée. Il n'a rien reçu car, selon lui, la police estime avoir respecté les procédures. Dans l'attente de ce document, jugé essentiel pour évaluer la proportionnalité de l'intervention de juin 2017, l'avocat s'oppose à la clôture de la procédure. Les enquêteurs fédéraux ont découvert dans le téléphone portable de son client des images violentes provenant de conflits armés. L'homme a soutenu avoir eu pour seul but de dénoncer des faits qu'il considère comme atroces.

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