«Cette affaire est un gâchis humain»

Vaudoise arénaLe président Jean-Jacques Schilt est également pointé du doigt par des employés pour son rôle dans le conflit du travail à Malley.

«Sous-staffée» et «sous-dimensionnée», selon un observateur, la Vaudoise aréna est une structure en crise depuis longtemps.

«Sous-staffée» et «sous-dimensionnée», selon un observateur, la Vaudoise aréna est une structure en crise depuis longtemps. Image: Christian Brun

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Lausanne, salle de presse de la patinoire provisoire Malley 2.0, jeudi 19 décembre 2019. Il reste 21 jours avant le lancement des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ). Jean-Jacques Schilt, président du conseil d’administration de la société Centre sportif de Malley (CSM) SA, propriétaire du nouveau complexe Vaudoise aréna, ouvre une séance à laquelle l’ensemble des collaborateurs a été convié.

Quinze personnes sont présentes, cinq se sont excusées. L’ambiance est pesante, l’anxiété est palpable. Trois mois plus tôt, le 24 septembre, la Vaudoise aréna a été inaugurée «dans les temps mais dans la douleur», comme le résume une employée. Un euphémisme. Dans l’assistance, nombreux sont ceux qu’une boule au ventre empêche de respirer.

Souffrance au travail

Depuis des mois, certains vivent avec ces maux qui traduisent la souffrance au travail: insomnies, angoisses, sentiment d’impuissance et perte de confiance. Parmi eux, il y des solides gaillards qui bichonnent la glace avec leurs machines à Malley depuis des décennies, et qui fondent en larmes désormais sous vos yeux à la moindre émotion. Aujourd’hui, cinq employés sont en arrêt maladie alors que deux autres ont démissionné à cause du contexte.

Quelques jours avant la réunion de décembre, onze collaborateurs ont fait parvenir une missive au Service de l’emploi (voir notre édition du 30 janvier). Ils travaillent dans les secteurs technique, administratif, marketing et construction. Le texte, succinct, fait suite à des échanges téléphoniques avec l’inspectorat du travail dès le 29 octobre (voir ci-contre): «En raison des difficultés rencontrées avec notre direction, nous sollicitons vos services dans notre cadre professionnel.»

Appel à l’aide

Derrière cet appel à l’aide, outre des problèmes relationnels explosifs avec la hiérarchie, il y a une situation de sous-effectif, et puis notamment le travail sur la glace sans local de pause chauffé. En octobre, un employé du service technique a appelé son collègue en pleurs: trempé et gelé, il avait œuvré toute la nuit pour remettre en état la patinoire et demandait qu’on lui apporte des vêtements secs, selon un témoin.

Averti par le Service de l’emploi de la démarche des collaborateurs, Jean-Jacques Schilt organise la réunion de décembre en présence du directeur de la Vaudoise aréna, Christophe Huybrechts. Le président et ancien syndic socialiste de Lausanne évoque les retards sur le chantier, le fait que le permis d’exploitation n’est pas encore acquis. Il explique aux travailleurs qu’ils devraient être reconnaissants: ils auraient dû être licenciés, puisqu’il n’y a dorénavant plus qu’un complexe sportif, l’installation provisoire Malley 2.0 étant en passe de fermer. Au lieu de cela, «les contribuables» continuent à payer leurs salaires, souligne Jean-Jacques Schilt. CSM SA, qui a remplacé le Centre intercommunal de glace de Malley SA, appartient aux Communes de Lausanne, Renens, Prilly, ainsi qu’à Lausanne Région.

«Papa État» sollicité

«Je crois que vous n’avez pas conscience de la gravité de ce que vous avez fait», assène le président sur un ton paternaliste, selon des témoignages concordants. Son problème? Les employés ont sollicité «papa État», comme le décrit ironiquement l’ancien syndic. Et papa État va réagir, car «nous ne respectons pas la loi», admet le président. En effet, non seulement CSM SA ne compense pas les heures effectuées de nuit, mais en plus la société n’a jamais demandé d’autorisation pour ce type de travail.

Or, cette situation serait loin d’être une exception: des membres du service technique affirment œuvrer durant des heures après certaines manifestations à Malley pour remettre en état la patinoire et changer les panneaux publicitaires. Et ce depuis des années. Tout en affirmant qu’il ne savait pas que le CSM était dans l'illégalité et que la question était en train d’être analysée par le conseil d’administration, Jean-Jacques Schilt se désole devant ses collaborateurs: s’ils n’avaient pas écrit à l’État, celui-ci n’aurait jamais eu l’idée de se pencher sur le sujet. Durant la séance, le président rejette la responsabilité sur le chef d’exploitation des patinoires, vingt-huit ans de maison. Aujourd’hui en congé maladie, ce dernier se défend: ils étaient obligés de fonctionner ainsi pour pouvoir suivre le rythme des manifestations imposé d’en haut.

Départs réclamés

Dans une missive envoyée le 4 février au conseil d’administration du CSM SA avec copie aux Communes concernées, le syndicat Unia, mandaté par les travailleurs, demande notamment le rattrapage rétroactif en argent de l’ensemble des heures et compensations dues depuis cinq ans. Ce courrier fait suite à une rencontre du syndicat le 23 janvier avec des membres du conseil d’administration, dont le municipal lausannois Oscar Tosato (voir l'interview ci-dessous).

Fort de nombreux documents et des déclarations écrites de plusieurs salariés, le syndicat demande le départ du directeur Christophe Huybrechts et du président Jean-Jacques Schilt. Il ressort de la lettre d’Unia que le premier est accusé par des employés de «faire des critiques acerbes et blessantes», de «procéder à des moqueries», «d’avoir un ton inapproprié et infantilisant», de «dénigrer le travail et de dire que des salariés ne font rien», de «se déresponsabiliser des tâches difficiles à assumer». Contacté, il ne souhaite pas commenter.

Pas de réponse de Jean-Jacques Schilt

En 2018, Christophe Huybrechts avait quitté ses fonctions à la tête du Service des sports de la Ville de Nyon dans la tourmente suite à un audit, en raison d’une rupture de confiance avec ses collaborateurs. «M. Schilt nous a assurés que Christophe Huybrechts avait été engagé en toute connaissance de cause», précise Arthur Auderset, secrétaire syndical chez Unia.

L’attitude du président du conseil d’administration est également dénoncée par des employés et ex-employés, qui lui reprochent intimidations, menaces, dénigrement des salariés et mise en doute des arrêts maladie, notamment. Comme pour Christophe Huybrechts, de nombreux documents et témoignages oraux et écrits auxquels nous avons eu accès (nous avons notamment longuement rencontré certains travailleurs) viennent corroborer ces accusations.

Contacté, Jean-Jacques Schilt n’a pas répondu aux nombreuses questions que nous lui avons envoyées. Il précise que «les éléments avancés par le syndicat sont contestés dans une très large mesure et en tout état de cause sortis de leur contexte». L’ex syndic de Lausanne précise que le conseil d’administration a pris le parti de ne plus communiquer jusqu’à la fin de l’audit effectué par le cabinet privé Vicario Consulting.

Manque de ressources

À Christophe Huybrechts comme à Jean-Jacques Schilt, les employés concernés reprochent également de refuser de prendre en compte les alertes concernant la surcharge de travail. «Sous-staffée» et «sous-dimensionnée», selon un observateur, la Vaudoise aréna est une structure en crise depuis longtemps, comme en témoigne son ancien directeur, Serge Beslin. Ce dernier a quitté le navire au printemps 2019, sur fond de tensions importantes avec le LHC. «Nous manquions cruellement de ressources pour la construction de l’aréna. J’ai demandé au conseil d’administration d’engager un adjoint à la cheffe de projet. Tout le monde était à bout. C’est un gâchis humain.»

Extrêmement éprouvés au sortir de la séance du 19 décembre, des collaborateurs contactent le Service de l’emploi: «On vous demande de l’aide et vous nous envoyez à la boucherie?» Le jour même, deux d’entre eux partent en congé maladie. Comme la majorité de leurs collègues, ils ne participeront pas à la fête de fin d’année, à laquelle le LHC est convié.

Créé: 08.02.2020, 08h29

Paroles d'employés


  • «En mars 2019, nous entendons des bruits de couloir comme quoi le LHC voudrait inaugurer la patinoire en septembre avec la venue du Cirque du Soleil. De notre point de vue, cela est suicidaire.»

  • «Vous vous levez tous les matins et vous avez envie de vomir parce que vous ne savez pas à quelle sauce vous allez être mangé.»

  • «Je ne suis même pas allé voir les JOJ. J’étais dégoûté. J’avais mis tout mon cœur là-dedans.»

  • «On demandait un arbitrage au Service de l’emploi et ils nous ont envoyés à la boucherie.»

  • «Combien de fois tu m’as dit: Je n’ai dormi que deux heures parce que je voulais terminer le boulot? Tu étais un employé investi et consciencieux.»

Que savait le conseil d’administration?

«J’ai été informé qu’il y avait des tensions. J’étais à mille lieues de savoir pourquoi»



Oscar Tosato, Municipal lausannois en charge du Sport,
administrateur de CSM SA

Étiez-vous informé de la situation de la Vaudoise aréna avant l'intervention du Canton et du syndicat?
J’ai conscience du défi que représente l’ouverture d’une structure aussi complexe, qui a dû accueillir du jour au lendemain les matchs du LHC, une fête du Nouvel-An, puis les JOJ. En revanche, je n'avais pas d’informations me permettant d’imaginer que des employés étaient dans une situation telle qu’ils doivent s’adresser à l’inspection du travail pour les motifs que le syndicat m’a appris.

En décembre, l’un de vos collaborateurs était pourtant détaché sur place pour l'organisation des JOJ. Auriez-vous pu agir?
J’ai été informé le 20 décembre que deux employés n’étaient pas venus au travail et qu’il y avait des tensions, mais j’étais à mille lieues de savoir pourquoi. Ce sont des imprévus courants dans le cadre de la mise en place d’un événement de cette envergure. La Vaudoise aréna était une bouilloire. À ce moment-là, les mesures à prendre incombaient à la direction et non pas à un membre du conseil d’administration.

Vous n’étiez pas au courant, à ce moment-là, de potentielles infractions à la loi sur le travail?
Non. J’ai appris en janvier par le syndicat que la durée journalière de travail était parfois dépassée et que, depuis des années, la direction opérationnelle du CSM n’avait jamais demandé d’autorisation pour du travail de nuit alors qu’il est nécessaire notamment pour la production de la glace en début de saison ou après les matchs. J’ai immédiatement dit au syndicat qu’il n’y avait aucun motif pour que ces erreurs ne soient corrigées et compensées le plus rapidement possible.

Quel est votre sentiment face à cette crise?
Cela me fait mal de penser que des travailleurs sont en souffrance et je regrette que nous soyons arrivés à cette situation sans que les employés et la direction aient pu s’entendre.

Maintenez-vous votre confiance à Jean-Jacques Schilt
M. Schilt fait un travail incroyable, à titre complètement bénévole, pour conduire la construction du centre sportif. Je ne peux toutefois pas me prononcer sur la gestion du personnel tant que l’audit est en cours.

L’État savait depuis octobre

Au cours de la séance du 19 décembre 2019 avec les collaborateurs, le président de Centre sportif de Malley (CSM) SA, Jean-Jacques Schilt, s’est félicité que le Service de l’emploi (SDE) ait «accepté» la proposition de CSM de ne pas intervenir avant la fin des JOJ, selon des sources concordantes. D’après le syndicat Unia, l’État aurait ainsi participé à «une aggravation du problème».

De leur côté, des employés s’étonnent de la chronologie des événements: le 29 octobre, plusieurs contactent le SDE, où ils sont reçus le 1er novembre. «L’élément central [...] portait sur les interactions avec leur management qui, d’après les déclarations des travailleurs, révélait un climat de travail détérioré», confirme le SDE. Selon plusieurs collaborateurs, le SDE leur aurait ensuite conseillé de lui envoyer un courrier signé par une majorité d’employés. «Nous avons tardé à poster cette lettre, parce que nous avions peur des conséquences», témoigne une collaboratrice. Selon le SDE, une missive l’autorisant à évoquer les problèmes avec leur employeur lui est parvenu le 13 décembre. Les collaborateurs concernés affirment eux, document à l’appui, n’avoir transmis au SDE qu’un courrier lui demandant d’intervenir dans le conflit.

Le 17 décembre, le service aurait contacté Jean-Jacques Schilt pour fixer la date d’un audit sur les risques psycho-sociaux dans l’entreprise. «Plusieurs dates ont été proposées [...]. Le 27 janvier a finalement été retenu en raison notamment des JOJ limitant les disponibilités», selon le SDE.

Le 7 janvier, des employés contactent à nouveau le service, sans que rien ne soit fixé. D’après eux, le SDE les aurait rappelés le 8, pour solliciter une rencontre en urgence, qui aura lieu le 9 en présence de la cheffe de service, Françoise Favre. Certains y voient un revirement lié à l’accident, la veille, d’une patineuse s’entraînant pour la cérémonie d’ouverture des JOJ (voir en p. 7). Le SDE affirme que la séance «n’a aucun lien avec le malheureux accident» et que «la procédure a été diligentée dans les délais, compte tenu de tous les éléments».

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