«Avec l’arrivée de la 5G, où pourrai-je survivre?»

Ondes électromagnétiquesTrois électrohypersensibles racontent leurs souffrances dues aux rayonnements des antennes et des wi-fi. L’arrivée de la 5G en Suisse est devenue leur plus grande crainte.

Claire, François Ruchet et Eva Roethlisberger (de g. à dr.) vivent un enfer au quotidien à cause de leur électrohypersensibilité, un mal non reconnu en Suisse, contrairement à la Scandinavie ou la Grande-Bretagne.

Claire, François Ruchet et Eva Roethlisberger (de g. à dr.) vivent un enfer au quotidien à cause de leur électrohypersensibilité, un mal non reconnu en Suisse, contrairement à la Scandinavie ou la Grande-Bretagne. Image: Florian Cella

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Sur la porte d’entrée, un autocollant de portable barré donne le ton. Seuls les téléphones en mode avion franchissent le seuil de la maison de Vincent Ruchet. L’agriculteur d’Ollon est EHS, comprenez électrohypersensible. Les ondes électromagnétiques sont, pour lui, un ennemi potentiellement mortel. Une ironie du sort pour le Chablaisien, ancien technicien de Nokia et de Sony Ericsson: «Depuis lors, le rayonnement des antennes et du wi-fi me causent de grandes souffrances. Le futur réseau 5G sera un véritable cauchemar.»


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Selon les associations de défense des EHS, 800'000 personnes seraient concernées en Suisse, soit 10% de la population. En Suède, pays où ce problème est pris en considération, on estime également qu’un citoyen sur dix est concerné. L’OMS a reconnu en 2004 la réalité des symptômes, puis, en 2011, a intégré les radiofréquences de la téléphonie mobile et des technologies sans fil dans le groupe «possiblement cancérigène pour l’homme». En 2018, l’Agence nationale française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail conclut à «la réalité des symptômes et des souffrances des EHS».

La galère du quotidien

Pour Vincent Ruchet, sa maison est un refuge. Des murs «blindés» avec une couche de graphite, un filtre métallique sur les fenêtres, un téléphone à fil, de l’internet câblé. Même son tracteur est blindé. Ce passionné d’aviation et d’arts martiaux s’est découvert EHS il y a cinq ans. «Du jour au lendemain, j’ai eu des migraines terribles au réveil, des nausées. Je n’avais plus envie de manger. J’ai dû partir trois jours dans un mazot où je revivais. Je suis redescendu et en trois heures c’était de nouveau l’enfer. Là, j’ai vu le routeur wi-fi à 30 cm de ma tête…»

Son dosimètre est toujours à portée de main pour calculer les valeurs de rayonnement où qu’il soit. En rase campagne, on serait tenté de penser qu’il s’en sort mieux que d’autres. C’est sans compter sur cinq antennes dans un rayon de trois kilomètres. Pas question de sortir sans ses habits en fils d’argent commandés à l’étranger à grands frais, même s’ils attirent sur lui les regards. «Je ne peux pas me plaindre, je suis un des rares EHS qui peut travailler», positive celui qui est l’un des délégués romands de l’Association romande Alerte, qui soutient et conseille des EHS.

En découvrant il y a quelques années son intolérance aux ondes RNI (rayonnement non ionisant), la Lausannoise Claire* a amorcé une lente descente aux enfers: «Je travaillais dans les arts appliqués et étais très exposée au rayonnement du wi-fi. En présence d’antennes-relais et de wi-fi, je souffre en permanence de céphalées, nausées, vertiges, fourmillements dans les membres et inflammation articulaire. Ma santé s’est fortement dégradée et mes activités lucratives ont dû être réduites. En Suisse, l’assurance invalidité ne reconnaît pas encore l’EHS.»

En cas de trop grande exposition, elle enfile sa tenue de protection, dont un voile antiondes. Au bord du lac, elle peut se ressourcer. En ville, son dosimètre lui permet de cibler les rares lieux où le rayonnement est limité entre les antennes-relais, wi-fi, GPS, Bluetooth et WiMax. «Avec l’arrivée de la 5G, où pourrai-je survivre?» se demande-t-elle.

Changement de vie

Eva Roethlisberger trouve pour sa part son réconfort dans les bois de La Côte, au contact des arbres. Elle vivait à Londres, au début des années 2000, quand les symptômes se sont déclarés: maux de tête, fatigue, douleurs musculaires et tachycardie. «J’étais camerawoman. Je passais des heures à faire des montages vidéo en studio. Ce qui m’a sûrement sensibilisée. La raison pour laquelle j’ai arrêté de travailler, c’est que j’étais trop mal. Je rentrais épuisée de mes journées.»

Elle revient en Suisse en 2011 et s’installe à La Côte où elle vit actuellement dans une maison isolée dans les vignes. Mais un diagnostic de maladie de Lyme la contraint à fréquenter les hôpitaux et leurs couloirs truffés d’appareils émettant des ondes: «Si je dois trop attendre, j’attends dehors. Certains médecins font tout leur possible pour que la plus grande partie de la consultation ait lieu en extérieur. Et je fais des va-et-vient en jonglant avec mon degré de tolérance. Idem dans un aéroport ou certains lieux publics.» Pour Olivier Bodenmann, ingénieur EPFL, et dont la compagne est électrohypersensible, «la Suisse se doit de reconnaître l’EHS comme un handicap, comme d’autres pays d’Europe l’ont déjà fait (Royaume-Uni, Scandinavie).»

Le spécialiste appelle aussi à une révision à la baisse des valeurs limites prévues par l’ordonnance sur la protection contre le rayonnement non ionisant (ORNI). «Les opérateurs devraient en outre œuvrer à contrer les effets nocifs de leurs antennes, notamment via la création de logements protégés, et prévoir aussi des «zones blanches» sans rayonnements.»

«Un moratoire sur la 5G»

Olivier Bodenmann plaide surtout pour un moratoire sur la 5G et un refus de la révision de l’ORNI dans le sens d’une hausse des rayonnements minimaux «telle que réclamée par le lobby des opérateurs». Pour sensibiliser le public, il enchaîne les conférences. «Pourquoi multiplier encore par 50 ou 100 la vitesse de connexion? La 5G est le choix d’une société qui se veut toujours plus robotisée. Refuser de voir le risque santé, c’est tout simplement irresponsable.»

* Prénom d’emprunt

Créé: 22.01.2019, 06h40

«Les ondes n’ont ni odeur ni saveur, mais sont partout»

Nathalie Calame, médecin à Colombier (NE), est l’une des rares à reconnaître ouvertement le problème
des EHS. Entre la Suisse et la France, elle traite une trentaine de cas.

Pourquoi êtes-vous une des exceptions dans le monde médical?
Parce que l’information ne vient pas d’en haut, des milieux académiques. Moi j’écoute. Je ne crois pas que ces gens racontent des histoires. Il est difficile de diagnostiquer l’électrohypersensibilité. Il existe un appareil à Paris, un encéphaloscan, qui montre des variations des flux sanguins dans le cerveau, chez le Dr Belpomme, une référence dans le domaine. Il y a 18 mois d’attente…

Que préconisez-vous pour vos patients EHS?
Je pratique une médecine environnementale, l’homéopathie et la naturopathie. Je travaille beaucoup sur la désintoxication à certains métaux lourds, parce que je suis convaincue qu’il y a un lien avec leur présence dans le système nerveux. Je travaille aussi avec une ergothérapeute, qui s’est spécialisée en aménagement de l’habitat et je suis en lien avec des chercheurs qui essaient de développer des solutions.

Comment devient-on EHS?
Je pense que ces personnes ont longtemps été exposées, ont vécu proches d’appareils et de machines émettant des ondes. Il y a aussi un facteur émotionnel, de stress. Et des cofacteurs potentiels, comme la présence d’autres maladies, comme celle de Lyme.


Il paraît toutefois difficile de se passer d’internet.
En effet. Il faut surtout être économe en matière d’exposition. Privilégier le mode avion sur le portable, couper le wi-fi quand il n’est pas nécessaire, l’éviter dans les lieux de vie des enfants et les écoles. Les ondes n’ont ni odeur ni saveur, on ne les entend pas, on ne se rend plus compte des flux qui nous traversent presque en continu. Pourquoi ne pas revenir à de l’internet par câble?

En chiffres

800 000 Le nombre d’EHS en Suisse, selon leurs défenseurs. La Suède, qui reconnaît l’EHS comme
un handicap, estime elle aussi leur proportion à 10%.

61 En volts par mètre, le rayonnement maximal admis par l’International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection (ICNIRP), la norme appliquée en Europe.

6 En volts par mètre encore, le plafond en Suisse fixé par l’ORNI pour les logements et lieux de vie.

0,6 Le seuil de prévention pour les expositions à long terme en intérieur, selon la résolution 1815 du Conseil de l’Europe, texte qui préconise «de le ramener à moyen terme à 0,2 volt par mètre».

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