«On assiste à une épidémie de cocaïne très marquante»

Nuits lausannoisesAprès l’agression d’un chauffeur de taxi lausannois – qui a permis à son auteur d’acheter des stupéfiants – le point sur le marché de la drogue avec un spécialiste du CHUV.

Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV

Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV Image: DR

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L’agression de ce chauffeur de taxi par un habitué de la place de la Riponne, à la mi-août, renvoie à un autre temps. Celui où les héroïnomanes en manque faisaient n’importe quoi pour obtenir de l’argent. Une délinquance liée au marché de la drogue qui ne fait aujourd’hui plus partie des habitudes. Cette baisse des agressions, la police la confirme, sans toutefois la chiffrer. L’arrestation de celui qui a tiré une balle de petit calibre dans le dos du chauffeur de taxi, avant de lui dérober la voiture, son argent et son téléphone, a donc créé une certaine surprise (lire l'encadré). Au CHUV, le professeur Jacques Besson est le chef du Service de psychiatrie communautaire. Il dirige la prise en charge des personnes souffrant d’addictions et réagit à ce fait divers.

– Les Lausannois se souviennent de la place Saint-Laurent, de ses toxicomanes et des problèmes qu’ils causaient aux commerçants. Comment la situation a-t-elle évolué depuis les années 1980?
– C’est dans les années 1990 qu’on a ouvert le Centre Saint-Martin. Il s’agissait alors de répondre aux reflux des personnes issues de la fermeture des scènes ouvertes de la drogue, comme celle de Platzspitz, à Zurich, en 1992. C’est aussi à cette époque qu’on a mis sur pied une politique de prise en charge fondée sur les quatre piliers: prévention, thérapie, réduction des risques et répression. Cette prise en charge, qui inclut la distribution de méthadone, a permis d’absorber la violence qu’on connaissait à l’époque et qui était liée au manque et à la recherche compulsive de drogue.

– L’agression du taxi nous renvoie vingt-cinq ans en arrière…
– Cet épisode doit être perçu comme un incident malheureux et isolé qu’on ne peut empêcher. Le système de santé n’atteint pas tous les consommateurs, mais le maximum possible. Il est vrai qu’il reste environ 10% de personnes qui ne sont pas traitées, ou qui ne souhaitent pas l’être, et qui vivent en partie dans la délinquance. Ce sommet de l’iceberg se voit dans les scènes telles que la Riponne, qui ne concerne que quelques dizaines de personnes. Mais les citoyens peuvent se rassurer: il est impossible que l’on revienne aux scènes des années 80. Le marché de l’héroïne est stable et plus de 1000 traitements agonistes (ndlr: produits de substitution) sont distribués chaque jour dans le canton.

– Alors comment percevez-vous cette agression?
– Je ne sais rien de l’enquête en cours mais, lorsqu’un tel incident se produit, il est très peu probable que son auteur cherche à se procurer des opioïdes. Ces produits sont très disponibles dans le système de santé vaudois. Ceux qui veulent se procurer de l’argent de manière illégale sont plutôt des gens qui ont une consommation compulsive de cocaïne, pour laquelle il n’existe pas encore de traitement agoniste. Ce sont eux qui ont des besoins d’argent soudains.

– Pourtant le communiqué de la police disait que l’agresseur a été interpellé après avoir échangé le téléphone volé contre de l’héroïne.
– Si c’est bien le cas, il s’agit d’une personne faisant partie de ces 10% qui ne sont pas sous traitement. Il illustre alors la nécessité d’élargir encore l’accès aux soins. Et c’est ainsi qu’on perçoit l’espace d’injection qui va ouvrir à Lausanne. Il doit agir comme un attracteur de gens vers le système de santé.

– La cocaïne serait en train de devenir le problème majeur?
– Une étude d’Addiction Suisse est en cours. Mais on peut déjà dire qu’on assiste à une épidémie de cocaïne très marquante auprès des personnes non addicts, c’est-à-dire en consommation récréative. En admettant que cela ne concerne qu’un pour-cent des Vaudois, cela représente 9000 personnes potentiellement problématiques. En comparaison, le marché de l’héroïne est plus faible: entre 1800 et 2300 épisodes de consommation par jour.

– Comment traite-t-on les cocaïnomanes?
– Les consommateurs excessifs arrivent dans le système de santé après un épuisement qui survient assez vite. La cocaïne est une drogue très stressante pour l’organisme, provoquant hypertension, risques cérébraux vasculaires, fatigue et insomnie. Ils font une espèce de dépression d’épuisement et débarquent chez nous parce que ça ne va plus. Mais il n’existe pas de traitement agoniste, de substitution. Dans les années à venir, de nouveaux produits feront de grands progrès. En attendant, on travaille sur un plan motivationnel. C’est une forme de psychothérapie qui aide le patient à se motiver à arrêter sa consommation.

– Ou se trouve la limite entre l’usage récréatif et la consommation excessive?
– Toute substance a un usage récréatif. Il existe des niveaux de consommation que l’on peut mesurer selon différentes échelles. Ce qui me préoccupe actuellement, c’est que l’addiction est un problème de notre société. Dans les sociétés traditionnelles, l’usage des drogues était encadré par les rites. Aujourd’hui, on connaît une consommation débridée, industrielle, anarchique, avec un accès quasi illimité aux produits. Je m’intéresse aux liens entre spiritualité et addiction. L’une est l’inverse de l’autre et concerne les mêmes circuits du cerveau. Pour ce qui est de la cocaïne, on vit dans un monde qui produit de l’incertitude mais demande des stimulants dans une quête de performance.

Créé: 01.09.2017, 18h13

Dossiers

«Il avait du sang dans le dos»

Que faire lorsqu’un inconnu frappe à la porte au milieu de la nuit en appelant au secours? Cécile (prénom d’emprunt) ne s’est pas posé la question longtemps avant de faire passer la sécurité de ses enfants en premier. Car c’est à la porte de sa maison, isolée dans la campagne de Belmont, qu’est venu tambouriner le chauffeur de taxi blessé par balle.

«On a cru rêver, mon ami et moi, lorsqu’on a entendu sonner», témoigne cette jeune maman. L’homme se tenait debout malgré sa blessure. Il demandait de l’aide. «Il avait des taches de sang dans le dos, mais il n’était pas question qu’on lui ouvre, même pour un verre d’eau», dit Cécile. Craignant une possible entourloupe, elle a préféré appeler la police.

«J’aurai peut-être été moins prudente si je n’avais pas eu les enfants, dit Cécile. Et j’ai eu des remords en me disant que je n’avais pas porté assistance à une personne en danger.» Arrivée 14 minutes plus tard, la police lui a assuré qu’elle avait fait le bon choix. Après cette nuit mouvementée, Cécile s’est réjouie d’apprendre que le blessé avait pu quitter l’hôpital «assez vite».

L’agresseur, un habitué de la place de la Riponne a été arrêté quelques jours plus tard, après avoir échangé le téléphone de sa victime contre de l’héroïne.

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