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«Les assureurs rêvent de prendre le pouvoir»

Le Dr Jean-Pierre Randin, fondateur du 144, prend sa retraite. Il évoque ses craintes quant à un glissement vers une marchandisation de la médecine

L'ex médecin-conseil de la Ville, Jean-Pierre Randin, a quitté définitivement son cabinet lausannois de l’avenue de Rumine. Il pose à quelques encablures de là, dans un parc qu’il affectionne.
L'ex médecin-conseil de la Ville, Jean-Pierre Randin, a quitté définitivement son cabinet lausannois de l’avenue de Rumine. Il pose à quelques encablures de là, dans un parc qu’il affectionne.
ODILE MEYLAN

Samedi 18 août, le sexagénaire donnait de sa personne au Triathlon de Lausanne comme membre de l’équipe médicale et dimanche, comme concurrent. Le Dr Jean-Pierre Randin le répète à l’envi: un médecin doit être disponible en tout temps. Quelques minutes après l’interview, en sortant de la rédaction de 24 heures, il ranimait en pleine rue une victime d’un arrêt cardiaque. La rescapée a eu bien de la chance de tomber dans les mains de l’ex-médecin-conseil de la Ville, par ailleurs papa du 144 et du service mobile d’urgence et de réanimation (SMUR). Généraliste, diabétologue et endocrinologue, le Vaudois est aussi un défenseur acharné de l’indépendance médicale. Il vient de prendre sa retraite après trente années au front, à défendre les couleurs de la médecine de famille.

Avez-vous réussi à remettre votre cabinet lausannois?

Oui mais cela a été compliqué. Il y a un énorme problème de reprise. Les jeunes médecins hésitent à se lancer. À mon sens, la limitation progressive de la liberté thérapeutique est l’une des explications. Les assureurs rêvent de prendre le pouvoir en supprimant l’obligation de contracter. Ils veulent choisir leurs médecins en fonction de leurs critères. J’ai une certaine éthique, je ne le supporterai pas… Il y a déjà eu des tentatives. En 2014, Assura refusait de rembourser certains de mes patients - que je suivais en tant que généraliste et diabétologue - sous prétexte que j’avais une double spécialité. Il a fallu se battre.

Quel est le rôle des généralistes dans la diminution des coûts de la santé?

Je vais vous parler de l’un des éléments qui m’a poussé à prendre ma retraite. Le nouveau TARMED (ndlr: structure tarifaire) limite le temps de consultation à 20 minutes depuis le début de l’année. On croit qu’on va diminuer les coûts de la santé en restreignant le temps nécessaire à la compréhension d’un cas! Il faut bien se rendre compte qu’une personne âgée prend déjà 10 minutes pour se déshabiller. Cette limitation pousse le médecin à diminuer la qualité de la prise en charge. Et puis, comment voulez-vous faire de la prévention éducationnelle dans ces conditions? Appelons un chat un chat: la médecine générale est la base de la médecine. Si elle s’effondre, c’est la fin des haricots. Pour rentabiliser des investissements conséquents, on risque de voir se multiplier des actes techniques par certains spécialistes, pas tous absolument nécessaires, lesquels devraient être tous validées systématiquement par le médecin généraliste traitant.

Migros se lance dans les cabinets médicaux. Votre sentiment?

C’est un glissement vers la marchandisation de la médecine. Je vois déjà des médecins qui font une échographie au lieu d’une palpation abdominale pour un simple pyrosis (ndlr: brûlure d’estomac). Si Migros juge que le filon est intéressant, c’est qu’il est rentable. On parle donc de rendement. Or la bonne médecine, c’est faire ce qui est nécessaire, ni plus, ni moins. Il faut servir le patient; pas se servir soi-même sur son dos.

On a beaucoup parlé récemment des revenus astronomiques de certains médecins.

Pendant trente ans, j’ai vécu avec la peur au ventre de tomber malade ou d’avoir un accident. En trois mois, mon cabinet aurait coulé. Il est impossible de s’enrichir avec la LAMAL. Par contre, pour ceux qui facturent à la charge de l’assurance privée, c’est autre chose. J’ai vu la note d’un radiologue à l’une de mes patientes: 8000 fr. pour 30 minutes! À mon sens, il y a trop d’écarts de revenus entre les généralistes et des spécialistes de disciplines techniques (ndlr: chirurgiens, radiologues, ophtalmologues…). Il y a encore des gestes techniques trop bien rémunérés.

Que préconisez-vous?

Un rééquilibrage politique autoritaire et courageux qui valoriserait ce qui n’est pas mesurable: la relation, l’intelligence relationnelle, l’empathie. Les fondements de la médecine, en fait.

Étiez-vous sujet à l’épuisement qui mine la profession?

L’heure supplémentaire n’existe pas. C’est une vocation, un don de soi. Il fut un temps où le médecin du village se donnait corps et âme mais alors, il était considéré. Si vous ne l’êtes plus, vous sombrez dans l’épuisement. La réflexion des jeunes se comprend: ils veulent des horaires moins lourds, une vie de famille… C’est plus simple quand on est salarié d’un hôpital. On ne les encourage pas à s’installer en limitant de plus en plus la liberté qui fait qu’un médecin est épanoui.

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