«Les assureurs veulent juste prendre le pouvoir»

Assurance-maladieLe ministre vaudois de la Santé calcule les conséquences de la décision de lever la clause du besoin visant les cabinets médicaux

Lausanne, 10 novembre 2015, Pierre-Yves Maillard, conseiller d'Etat, interview dans son bureau.

Lausanne, 10 novembre 2015, Pierre-Yves Maillard, conseiller d'Etat, interview dans son bureau. Image: PHILIPPE MAEDER

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Vendredi dernier, le National a enterré la possibilité pour les cantons de recourir à la clause du besoin, un moratoire permettant de limiter l’installation de nouveaux médecins. Après le coup de sang, Pierre-Yves Maillard analyse à froid cette décision. Le propos est toujours aussi sévère. Il annonce des conséquences financières pour les assurés vaudois, fustige les élus fédéraux PLR et UDC qui «sont pris par une logique de lien d’intérêt avec les assureurs» et prépare la riposte.

Comment peut-on affirmer que les primes vont augmenter à cause de ce vote?
On peut être assez précis sur la conséquence directe de ce coup de force, puisque l’on a déjà vécu exactement la même situation d’absence de clause du besoin, entre le 1er janvier 2012 et le 30 juin 2013. Seule cette période nous renseigne. Parce qu’avant 2002, nous n’avions pas la libre circulation. Avec cet accord et sans clause du besoin, tous les médecins qui ont un diplôme en Europe peuvent venir s’installer librement et facturer aux tarifs suisses, qui sont quasi les plus hauts du monde. Cela crée un appel d’air énorme.

Que s’est-il passé durant ces dix-huit mois sans clause du besoin?
Pendant cette période, j’ai signé de ma main plus de 500 autorisations de pratiquer pour de nouveaux médecins. Alors que j’en avais signé 220 dans les 18 mois qui ont précédé qui étaient, eux, couverts par la clause du besoin. Et dans les 18 mois qui ont suivi sa réintroduction, on est redescendu autour des 240-250 autorisations de pratiquer. Ces 300 médecins supplémentaires, arrivés grâce à la levée de la clause du besoin, viennent essentiellement de l’Union européenne et sont principalement des spécialistes. Sur les 300, à peine cinquante sont des généralistes.

En termes de coûts, comment cela s’est-il traduit?
Trois cents médecins spécialistes facturent ensemble environ 200 millions par année. Admettons que la moitié de ce qu’ils facturent a été pris à d’autres et on obtient un impact net qu’on peut estimer à près de 100 millions pour le canton de Vaud. Sur les primes, c’est 15 francs par mois par assuré, plus d’un demi-millier de francs pour une famille de 4 personnes par année. Ça, c’est le résultat de ces dix-huit mois sans clause du besoin, qui ont fait remonter des coûts bien maîtrisés avant 2012. Voilà le prix de la folie votée vendredi. Voilà ce qui nous attend à nouveau dès juillet 2016.

Pourquoi les assureurs soutiendraient-ils une hausse des coûts, puisque ce sont eux qui les paient?
Le but final des assureurs est la liberté de contracter. En d’autres termes, ils veulent avoir un cercle de médecins qu’ils achètent par des contrats. L’assuré se voit ainsi imposer le cercle de médecins de l’assureur. Ils veulent supprimer le libre choix du médecin, qui est aujourd’hui acquis avec la prime de base, pour nous le revendre beaucoup plus cher via les complémentaires. Pour y arriver, la stratégie est de déstabiliser le système avec une explosion des coûts pour après venir nous dire qu’il faut limiter le nombre de médecins remboursés. La suite du programme est connue, elle arrive en janvier avec la motion de l’UDC Jürg Stahl qui demande la liberté de contracter pour les assureurs. Ce monsieur pousse la perfection en étant à la fois membre de la commission de la santé du Conseil national et directeur au Groupe Mutuel. Voilà le plan qui est suivi, le doigt sur la couture du pantalon, par tous les élus de droite, y compris les élus vaudois.

18

C'est le nombre de cantons qui recourent actuellement à la clause du besoin

L’affaire est donc pliée?
Non. D’abord, avec la Conférence des directeurs cantonaux de la santé, nous allons essayer de provoquer un nouveau débat aux Chambres fédérales avant la pause estivale. Je rappelle que 18 cantons recourent actuellement à cette clause du besoin. Il faudra aussi provoquer des débats dans les parlements cantonaux. C’est ce que l’on avait fait lors du refus scandaleux de rembourser les primes payées en trop.

C’est tout?
Non, je suis maintenant convaincu qu’il faut relancer une initiative populaire pour déposséder les marchands de cette assurance sociale. Ils ne sont pas intéressés à maîtriser les coûts. Ils veulent juste prendre le pouvoir. J’ai contribué à un texte d’initiative populaire qui essaie de tenir compte des échecs passés, en se fondant sur un modèle d’assurance cantonale publique, au moins pour ce qui relève de l’encaissement des primes. Ce texte est en circulation. Il faut que quelques figures alémaniques saisissent ce projet pour se l’approprier.

Comme vous l’avez dit, les précédentes initiatives ont échoué. Alors pourquoi une nouvelle fédérerait plus de personnes?
Les faîtières de médecins qui n’ont pas voulu trop prendre position dans les débats récents comprendront que c’est la dernière heure qui sonne pour leur vision de la pratique du métier. S’ils ne se bougent pas, c’en est fini de la médecine libérale. Celle où le praticien est libre de toute influence externe quand il s’agit de soigner son patient.

Cela ne fait pas encore une majorité populaire…
Au niveau cantonal, on a pu discuter avec la droite et trouver des solutions, comme la clause du besoin pour les équipements hospitaliers lourds, acceptée par le Grand Conseil. Mais dès qu’ils passent à Berne, les élus UDC et PLR sont pris par cette logique de lien d’intérêt avec les assureurs. Je ne suis pas sûr que leurs électeurs se retrouvent dans cette logique. Les votes sur le Managed Care et l’article constitutionnel refusés tous les deux à près de 90% des Vaudois tendent à le démontrer. Ces forces citoyennes et la base de ces partis doivent faire comprendre à leurs élus fédéraux que s’ils suivent aveuglément les assureurs, ils perdront des plumes politiques. (24 heures)

Créé: 24.12.2015, 06h55

Qualité des soins

Les médecins sont inquiets

La Société vaudoise de médecine (SVM) défend les intérêts des médecins installés. Étonnamment, la faîtière était favorable au maintien du moratoire.
«Le système actuel est acceptable, commente son secrétaire général, Pierre-André Repond. Il fonctionne bien et évite une hausse des coûts, donc des primes.» Initialement, en 2002, la SVM était opposée à l’instauration d’un moratoire dans le Canton. «Mais nous avons pu constater les effets de sa levée entre 2012 et 2013. Elle a provoqué tout ce qu’on essaie d’éviter, à savoir une explosion des installations de toutes sortes qui ne correspondaient pas forcément à une demande.»

La qualité des soins est en jeu, s’inquiète-t-il. «En libéralisant brutalement le système,
on permet à tous les médecins de France et de Navarre de s’installer ici, avec au final peu de contrôle sur leur formation et la qualité de la médecine pratiquée. Il ne s’agit pas de protectionnisme abusif. Nous pensons simplement qu’ouvrir les vannes n’est pas la meilleure chose à faire aujourd’hui.»
Un plan de riposte? «Attendons de voir ce qui se passe les six prochains mois.»
Marie Nicollier

Un vote compact

C’est lors de l’ultime vote de confirmation au Conseil national que l’inscription dans la loi de la clause du besoin a été rejetée. Pour une seule voix. Alors que les deux Chambres avaient auparavant accepté le texte. L’UDC et le PLR ont réussi ce revirement en votant compact. Dans ce bloc, seule la Vaudoise Isabelle Moret (PLR) s’est abstenue. A noter que son collègue Olivier Feller n’a pas participé au vote. Pierre-Yves Maillard donne son interprétation des événements: «Ignazio Cassis a joué un rôle funeste. Monsieur?Cassis est président du groupe PLR aux Chambres et préside l’une des deux faîtières d’assureurs. Il a manifestement donné des consignes de vote en secret. Seule Mme Moret a osé une timide résistance en s’abstenant. Mais les autres PLR vaudois, Wehrli, Borloz, Derder, ont suivi. Des élus qui viennent d’un canton où les assurés ont déjà été touchés au porte-monnaie durant la période où la clause du besoin a été levée.» Pierre-Yves Maillard n’est pas plus tendre avec les UDC: «Ce parti est contre la libre circulation des travailleurs, mais dans un domaine où chaque installation de médecin a un coût facturé à la population, alors là, il est pour une libre circulation intégrale… Ces gens ne sont plus à une contradiction près.»
Renaud Bournoud

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