Attaquée par une ex-cadre, la direction de Nestlé fait bloc

JusticeUne ex-cheffe de la sécurité alimentaire attaque la firme pour harcèlement. Défilé des plus hauts dirigeants, mercredi, au Tribunal de Lausanne.

Paul Bulcke, CEO de la multinationale, a été assailli par les médias à son arrivée à l’audience.

Paul Bulcke, CEO de la multinationale, a été assailli par les médias à son arrivée à l’audience. Image: KEYSTONE

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Même aux procès de redoutables assassins, le dispositif de sécurité n’atteint que rarement celui déployé mercredi au Tribunal d’arrondissement de Lausanne. C’est qu’à la barre de la Chambre patrimoniale cantonale, hier après-midi, étaient appelés les plus grands dirigeants de Nestlé. Paul Bulcke, PDG de la multinationale en personne, ouvrait les débats, qui allaient se terminer à 19 h. Suivi de Jean-Marc Duvoisin, PDG de Nespresso, de Francisco Castaner, responsable des RH du groupe désormais à la retraite, et de José Lopez, directeur général des opérations aussi retraité. Tous devaient répondre aux accusations de Yasmine Motarjemi, 60 ans, ex-cadre coresponsable de la sécurité alimentaire.

Interrogée début décembre, cette ancienne experte de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), débauchée par Nestlé en 2000, accuse la multinationale de harcèlement moral et psychologique. Un mobbing qui aurait débuté à l’arrivée de son nouveau supérieur en 2006. Ce dernier l’aurait, entre autres, exclue des réunions et aurait démantelé son équipe.

«Nous avons des valeurs, et la première est le respect de la personne»

Elle dénonce également des dysfonctionnements graves dans la gestion de la sécurité alimentaire. A ses dires, des crises, comme celle de produits destinés aux enfants contaminés par de l’encre, auraient pu être évitées si ses recommandations avaient été suivies. «On m’a engagée pour redorer l’image de l’entreprise, avait affirmé début décembre Yasmine Motarjemi. Alors que j’avais à cœur de bien faire mon travail, on ne m’a pas laissée faire. Nestlé affirme que la sécurité alimentaire est prioritaire, mais dans les faits ce n’est pas le cas.»

Qualité prioritaire

A la barre, le CEO de Nestlé a assuré que la qualité était une priorité. «Nous prenons cela très au sérieux. On vend un milliard de produits tous les jours. De 5000 à 6000 personnes sont directement chargées du contrôle de la qualité des produits, et 340 000 employés dans le monde y travaillent aussi. Nous avons également 26 laboratoires.»

Le harcèlement? Paul Bulcke parle plutôt de «dysfonctionnement», soit d’un conflit entre deux personnes. En 2006, Yasmine Motarjemi avait informé sa hiérarchie des divergences avec son supérieur. Mais c’est seulement en 2009 qu’une société privée spécialisée sera mandatée par Nestlé. L’enquête avait conclu qu’il n’y avait pas de problèmes de harcèlement. Interrogé à ce sujet, Jean-Marc Duvoisin, CEO actuel de Nespresso qui occupait à l’époque des faits le poste de responsable des ressources humaines pour la firme, a ajouté: «Nous avons fait l’audit qu’elle demandait avec une entreprise sérieuse. Elle a rencontré une fois les enquêteurs puis a refusé de les revoir.»

Forcée au silence à ce stade de la procédure, Yasmine Motarjemi n’a eu que des gestes pour exprimer son désarroi en audience. Ses hochements de tête ne trompaient pas. Dans les couloirs du tribunal, elle a tenu à expliquer: «Il était convenu avec les enquêteurs que j’apporte un rapport avec mes allégations au deuxième rendez-vous. J’ai alors cherché à y joindre un organigramme, mais c’est là que j’ai réalisé que mon nom avait tout simplement été effacé. J’ai demandé à la direction des explications. Sans réponse. Face à ce manque de sérieux, j’ai préféré me retirer. L’enquête a donc continué sans qu’on entende mes arguments ni mes témoins. La direction de Nestlé a simplement sélectionné des personnes qui devaient être interrogées pour parler de moi.»

Culture de la peur

Yasmine Motarjemi parle de culture de la peur au sein des hautes sphères de la multinationale basée à Vevey. Une accusation balayée vigoureusement par Paul Bulcke. «Nous avons des valeurs, et la première est le respect de la personne.»

Même objection de l’ex-chef des RH, Jean-Marc Duvoisin, lorsque la présidente Katia Elkaim confronte celui-ci au dire de Yasmine Motarjemi. «On nous dit que son supérieur a souhaité qu’elle quitte Nestlé, qu’elle tombe malade, voire qu’elle se suicide, que répondez-vous à cela?» «Ce dernier terme est inacceptable, à la limite de la diffamation. C’est absurde. Les employés doivent se sentir bien.»

Selon lui, des reproches avaient déjà été formulés contre l’ex-cadre coresponsable de la sécurité alimentaire avant même l’arrivée de son nouveau supérieur en 2006. «Son approche trop théorique, ses difficultés d’écoute, son intransigeance et son manque de remise en question avaient été pointés», affirme-t-il.

Engluée dans ce conflit, Yasmine Motarjemi proposera plusieurs solutions à sa hiérarchie. La majorité n’avait pas de sens, estime Nestlé. «Elle a proposé la création d’une fondation de 100 millions où elle aurait été nommée directrice», précise le dirigeant de Nespresso.

Une solution lui a été proposée: à savoir un poste dans la sécurité alimentaire au Centre de recherche de Nestlé. «Je ne comprends pas pourquoi elle a refusé, a insisté Jean-Marc Duvoisin. A mon avis, elle ne cherchait pas de solution.» Pour Yasmine Motarjemi, il s’agissait d’une «proposition de placard». José Lopez, directeur général en charge des opérations, aurait alors expliqué à Yasmine Motarjemi que, «lorsqu’il était chef de maintenance dans une usine, il avait dû tuer tous les cafards». Questionné hier, il a avoué avoir utilisé à plusieurs reprises cette anecdote. «Dans la vie professionnelle, il y a parfois des tâches ingrates, a-t-il expliqué. Il faut alors les mener à bien pour trouver des solutions.»

Licenciée en 2010, Yasmine Motarjemi se dit «détruite mentalement et moralement». Aujourd’hui, cette femme sans espoir de reprendre une carrière réclame 2,1 millions de francs à Nestlé. Au sortir de l’audience, hier, elle n’a pu retenir ses larmes avant d’ajouter une simple phrase: «Ces personnes n’ont pas de respect pour la valeur humaine.»

Le procès se poursuivra le 2 février 2016 avec l’audition de témoins.

Créé: 16.12.2015, 23h30

La plaignante, Yasmine Motarjemi (Image: DENIS BALIBOUSE)

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