Bannir la tourbe des cultures, un gros défi pour les horticulteurs

EnvironnementD’ici à 2030, écologie oblige, floriculteurs et pépiniéristes sont priés de réduire radicalement l’utilisation de cette terre des marais.

Michel Cretin, responsable de la production chez Schilliger, rempote une fleur avec du terreau sans tourbe.

Michel Cretin, responsable de la production chez Schilliger, rempote une fleur avec du terreau sans tourbe. Image: Christian Brun

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En Suisse, à la suite de l’initiative de Rothenthurm, la protection des marais interdit l’extraction de la tourbe depuis plus de trente ans. Cela n’a pas empêché la branche horticole de continuer à utiliser ce substrat naturel en important chaque année quelque 524000 m³ de tourbe venant essentiellement des pays baltes. Or l’été dernier, des représentants des producteurs de plantes, du commerce horticole et des fabricants de terreaux ont signé une nouvelle déclaration d’intention prévoyant de réduire à 50% d’ici à 2025, puis à 5% d’ici à 2030, la part de tourbe dans la production de plantes et arbres ornementaux, de plantes d’intérieur et de vivaces.

Un geste fort pour le maintien de la biodiversité (lire l’encadré), mais un défi pour les professionnels, car aucun substrat n’égale pour l’instant les prix et la qualité de la tourbe importée.

Crève-cœur pour certains

À l’entreprise Gallay, qui produit à Borex près de 1,5 million de plantes à massifs par année pour Migros-Genève et des garden-centers du bassin lémanique, on fait la grimace. Car ses patrons avaient opté en l’an 2000 pour le 100%tourbe. «Elle vient de Lituanie. Augmentée de granulés d’argile volcanique, elle offre une excellente rétention d’eau, contient tous les éléments minéraux nécessaires, favorise une pousse rapide et de belles racines. En plus, elle est légère, ce qui est bien pour être transportée par mon personnel essentiellement féminin», explique Yves Gallay, en montrant les ballots de 5,8 m³ de tourbe blonde entreposés entre ses immenses serres.

Étant membre de Jardin Suisse, fédération suisse des entreprises horticoles signataire de la déclaration d’intention, Yves Gallay et son frère, Daniel, doivent se résoudre à suivre le mouvement, conscients que l’abandon de la tourbe n’est pas seulement une volonté de la Confédération, mais aussi du public, toujours plus sensible à la protection de l’environnement. Mais cela implique pour eux un sacré virage. «On se mettra encore cette année à un substrat composé d’argile volcanique, d’humus d’écorce, de cocopeat (fibres de coco), de fibres de bois et de 50% de tourbe blonde, concocté par une firme allemande. Mais cela signifie 33% de coûts supplémentaires pour un substrat qui a de moins bonnes qualités et rend la production plus complexe», relève le cultivateur.

Qualité et concurrence

Chez Schilliger, à Gland, où l’on produit également plus d’un million de plantes par année, on a déjà fait de grands pas dans l’abandon de la tourbe. Michel Cretin, son responsable de la production, a fait partie du groupe de travail mis en place par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) pour faire progresser cette deuxième phase du plan d’abandon de la tourbe, lancé en 2012 par la Confédération. Dans ses serres, toutes les cultures en pépinières et plantes vivaces sont déjà produites sans cette terre des marais.

«Mais les fibres de coco, qui viennent de loin, ou de bois coûtent plus cher à la fabrication, ce qui renchérit notre production d’un tiers. Un surcoût que l’on répercute sur nos marges, pas sur nos clients. En revanche, pour les plantes de saison (géraniums, pensées, renoncules, etc.), on cultive encore avec 70% de tourbe, car les terreaux de substitution ont un trop faible apport d’azote disponible pour la plante, réclament plus de fertilisation et réagissent moins bien à la subirrigation des cultures», explique Michel Cretin.

Comme toute la profession, il s’inquiète de la distorsion de concurrence qu’implique cette obligation avec les producteurs de l’Union européenne qui, eux, n’ont pas encore d’interdiction de produire avec de la tourbe et peuvent compter sur une main-d’œuvre meilleur marché. La branche verte avait demandé un contrôle des importations de plantes et qu’on leur impose les mêmes exigences en cas d’abandon total de la tourbe en Suisse.

Difficile à remplacer

«Trouver un substrat qui offre les mêmes qualités que la tourbe est un vrai défi pour les producteurs, ce qui explique que, pour l’instant, leur réponse est très variable. Certains cultivent déjà avec 0% de tourbe, d’autres peinent à s’y mettre», constate Josef Poffet, responsable du secteur production et commerce à Jardin Suisse. Car ces mélanges de composts et de fibres, dont il faut modifier la composition selon le type de cultures, offrent en général une teneur trop forte en phosphore, en potassium ou en pH (acidité du sol) et sont trop pauvres en azote. En outre, leur utilisation prolonge la durée de la culture, ce qui accroît les coûts de production.

Pour aider les professionnels à la reconversion, l’OFEV soutient donc diverses études et essais sur des produits de substitution comme le charbon végétal, le roseau de Chine, les fibres de chanvre, les fragments de lin, les enveloppes de céréales ou la sphaigne cultivée.

Depuis 2017, dix jardineries ont testé des mélanges à teneur de tourbe réduite, qui posent surtout des problèmes dans la production de plantes ornementales et les plantons de légumes. S’il a fallu adapter sans cesse les recettes, les tests ont permis de prouver qu’il était possible d’obtenir, avec des substrats à teneur très réduite en tourbe, une qualité comparable à ceux affichant 40% de tourbe.

Créé: 29.01.2020, 07h30

La tourbe protégée

Si les marais ne couvrent que 3% de la surface terrestre, ils emmagasinent un tiers environ du du dioxyde de carbone (CO²) stocké dans le sol, soit plus que les forêts, rappelle l’Office fédéral de l’environnement. La tourbe, terre marécageuse séchée, longtemps utilisée dans certains pays comme l’Irlande comme combustible, ne se renouvelle que d’un millimètre par an.

Son extraction, qui assèche les marais, détruit des habitats de faune et de flore et nuit à la biodiversité et au climat. Car lorsqu’elle entre en contact avec l’air, elle est décomposée par des organismes dégradant l’oxygène et libère du CO² et du protoxyde d’azote.

Des terreaux déjà propres

Les participants au marché s’étaient engagé en 2017 à réduire à 5% la part de tourbe dans les sacs de terreaux pour le jardinage de loisirs pour 2020, sauf pour les terres de bruyère. Qu’en est-il aujourd’hui? Migros, comme la Coop, a déjà renoncé depuis 2013 à la vente de terreau avec tourbe. «Et nous augmentons continuellement la part de terreau bio», explique son porte-parole Tristan Cerf. Chez Schilliger aussi, le mouvement est en marche. «Dans notre gamme, les terreaux sont sans tourbe. Mais pour le terreau universel, il y a encore de 50 à 70% de tourbe, car nous ne sommes pas encore satisfait des essais de remplacement en cours. Mais d’ici à la fin de l’année, on sera à 5%, si ce n’est zéro», explique le chef de production.
Le fabricant suisse Ricoter, pionnier en la matière, a banni il y a plus de cinq ans déjà toute tourbe de ses terreaux pour le jardinage amateur, sa plus grande clientèle, alors que la gamme professionnelle en contient encore un peu. Avec Landi, Migros, Jumbo et Lidl, Coop a signé l’accord de l’été 2019 et a déjà réduit de 30% la teneur de tourbe de ses plantes. Mais d’autres défis attendent la profession. La prochaine étape devrait être le remplacement des pots en plastique et pourquoi pas des terreaux véganes, garantis sans raclure de corne ni farine de plumes!

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.