La bataille de l'heure n'a pas fait son temps

SantéCe week-end, les aiguilles des montres avancent, alors que l’abolition du changement d’heure fait débat. Tout au long du XXe siècle, la question a échauffé les esprits. Et c’est reparti

Médecin-chef au Centre d'investigation et de recherche sur le sommeil au CHUV, Raphaël Heinzer, nous explique ce que ces changements d'heure impliquent pour votre rythme biologique.
Vidéo: Fabien Grenon

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Dans la nuit de samedi à dimanche, ce sera la 38e fois que les Suisses avanceront leurs montres d’une heure, les uns se réjouissant à l’idée de l’arrivée de longues et festives soirées d’été, les autres râlant contre cette perturbation de leur biorythme et, pour certains encore, de celui de leurs vaches.

Bon gré mal gré, on croyait cette routine définitivement ancrée dans les mœurs; eh bien, pas du tout. Voici le débat relancé: la Commission européenne, qui n’y voit plus guère d’avantages, est pressée d’abolir le changement d’heure – ce devrait être fait d’ici à 2021 – et la Suisse devra bien suivre le mouvement. Reste une question cruciale: serons-nous en permanence à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver? À ce sujet, la bataille fait rage. Après une enquête en ligne lancée par la Commission européenne l’été dernier et dont les résultats ne sont qu’indicatifs, les États sont appelés à sonder les uns après les autres leur population, en principe jusqu’à la fin d’avril. Déjà, les clivages apparaissent: les uns, comme la France, veulent l’heure d’été toute l’année, d’autres, comme la Finlande, préfèrent l’heure d’hiver. Chaque État sera libre de décider. Bonjour la potentielle pagaille! La Commission européenne, éternelle optimiste, se dit certaine que les États parviendront au final à s’entendre pour éviter un morcellement horaire qui serait kafkaïen, notamment dans le ciel européen.

Suivre ou non l’Allemagne?

À voir… Car quitte à remonter les pendules, faisons-le franchement. Cela fait un siècle que la question de notre alignement le plus opportun au soleil fait débat. Les États européens ont fait de réguliers va-et-vient sur l’adoption de l’heure d’été. Et dans cette histoire, la Suisse s’est retrouvée assez systématiquement placée devant un dilemme, devenu un quasi-marqueur de l’identité nationale: suivre ou ne pas suivre ses voisins. En plein effort de guerre, l’Allemagne est le premier pays à adopter, en 1916, une mesure destinée à rallonger la durée du jour et ainsi réduire sa dispendieuse consommation de charbon. L’avancement d’une heure en été entre en vigueur le 30 avril, sur une idée développée dix ans plus tôt par un entrepreneur britannique (lire encadré). La Grande-Bretagne suit en mai.

La France s’y met aussi, mais non sans débattre avec fièvre au parlement. L’argument sur les économies de charbon et de pétrole est avancé, la guerre est évidemment omniprésente dans les débats. «La victoire ne dépendra pas uniquement de l’héroïsme de nos soldats mais elle est également tributaire des moyens de production de nos belligérants», clame le député qui porte l’idée, André Honnorat. «L’heure à laquelle tombe un soldat sur la ligne du feu est sacrée, ne la changeons pas», lui rétorque un élu. Dans la nuit du 14 au 15 juin 1916, «l’heure de guerre», comme on la surnomme en France, entre en vigueur. Cette adaptation estivale durera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne stoppera l’essai en 1918, pour ne le reprendre qu’en 1940, une nouvelle fois pour soulager l’effort de guerre. Le régime nazi impose alors «l’heure allemande» à tous les territoires qu’il occupe. Il faudra ainsi attendre 1946 pour voir la France retrouver une heure unifiée sur l’ensemble de son territoire et sans changement durant l’année.

La Suisse n’échappera pas à ces débats. «En 1917, c’est avec lenteur et mollement que le Conseil fédéral envisage de suivre les États voisins sur l’heure d’été, pour finalement abandonner l’idée», rappelle Jakob Messerli, directeur du Musée d’histoire de Berne et l’un des rares historiens suisses à avoir analysé le rapport de notre pays aux horloges. Mais ici, dans une Suisse déjà très électrifiée, point de débat sur les économies de charbon: «Les motifs avancés pour renoncer sont assez simples: on craint pour le sommeil des écoliers et pour les longues journées des paysans.»

En 1941, s’alignant cette fois sur ses voisins, la Suisse adopte l’heure d’été, mais pour laisser tomber la formule, aux résultats jugés peu probants, en 1943. Il faudra attendre le choc pétrolier de 1973 pour réveiller le débat en Europe. Plusieurs pays adoptent l’heure d’été, alors que la Suisse, elle, prend son temps. Un texte de loi pour son introduction échoue aux urnes en 1978. Il faut dire que les arguments du Conseil fédéral, qui pour plaider la cause préfère évoquer son isolement au cœur de l’Europe plutôt que les questions énergétiques, ne sont pas très percutants. «Si vous prenez le train, vous auriez à vérifier soigneusement si l’heure indiquée sur l’horaire est celle de l’Europe centrale ou celle d’été, faute de quoi vous risqueriez d’arriver à la gare avec une heure de retard», écrit-il le plus sérieusement du monde dans la brochure des votations.

Quand le JT de 20 h était à 19 h

Les arguments opposant la campagne à la ville jouent à plein. Les cantons de Suisse centrale votent non à plus de 70%, défendant le bien-être des paysans, des vaches et l’autonomie suisse. Genève plébiscite au contraire les longues soirées d’été à 77,9% des voix. Vaud, plus rural, est aussi plus partagé (55,6% de oui). C’est peut-être que les Genevois en ont marre d’être en décalage d’une heure, tous les étés, avec Annemasse et Ferney-Voltaire depuis 1976. Et pour voir le JT de TF1 de Roger Gicquel, c’est à 19 h qu’il faut allumer le poste… Cette jonglerie durera jusqu’en 1981, lorsque le Conseil fédéral parviendra finalement à imposer l’alignement sur nos voisins européens. Une acceptation certainement due à ce que Jakob Messerli appelle «la méditerranéisation des modes de vie jusque dans nos campagnes, avec la montée d’une société des loisirs qui aime profiter des soirées d’été». Le débat, pourtant, ne s’est jamais clos. Porteur pour l’UDC, il est plusieurs fois revenu sur le tapis, la dernière fois par le biais d’une motion en 2016, rapidement balayée.

Tel un continuum de l’histoire, c’est donc toujours par l’Europe qu’une nouvelle révolution de l’heure arrive. La Suisse, bon gré mal gré, va sans doute devoir s’y adapter. Reste à savoir si elle sera en mode «été» ou «hiver». Et cela nous promet encore quelques débats sur les terrasses de café comme dans les travées du parlement.

Créé: 30.03.2019, 08h50

Des arguments à gogo pour un éternel débat


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Au cours des deux guerres mondiales comme après le choc pétrolier de 1973, les économies d’énergie ont fait figure d’argument moteur pour introduire l’heure d’été en Europe. Mais cette justification a été souvent débattue et contestée. Aujourd’hui, c’est franchement machine arrière: pour abolir le changement d’heure, la Commission européenne fait valoir plusieurs études qui montrent que les économies d’énergie sont marginales. Et une autre enquête menée sous l’égide de la Commission, publiée en 2015, vient appuyer l’avis des opposants d’autrefois: oui, le changement d’heure pourrait affecter le biorythme, engendrant de possibles troubles du sommeil et de l’humeur.

À en croire le sondage de la Commission européenne publié en août dernier, 84% des Européens sont d’accord pour abolir le ping-pong bisannuel du changement d’heure. Mais entre partisans de l’heure d’hiver toute l’année et supporters de l’heure d’été éternelle, la bataille fait rage. En France les deux camps ont monté leur lobby. Autres temps, autres arguments: l’Association contre l’heure d’été fait valoir l’impact négatif que les longues soirées d’été auraient sur le réchauffement climatique, tout à l’opposé de l’idée d’autrefois sur les économies d’énergie réalisées le soir. Elle souligne aussi le fait que nombre de pays d’Europe centrale sont déjà en fort décalage avec l’heure réelle du soleil en régime d’heure d’été (1 h 30 de décalage en Suisse). À l’inverse, l’Association européenne pour l’heure d’été maintient la pertinence des économies d’énergie en soirée et affirme tout simplement que «l’heure d’été, c’est bon pour le moral». Dans le sondage de l’UE, 58% des Européens se disent favorables à l’heure d’été permanente, tout comme une majorité de pays. C. M.

Flash-back

On attribue à l’inventeur Benjamin Franklin l’idée de mieux caler les activités humaines sur les horaires du soleil afin de faire des économies «de bougies et de chandelles». C’est une idée qu’il développe dans une lettre envoyée au «Journal de Paris» en 1784, et qu’il imagine applicable à la Ville des… Lumières. Il suggère des amendes d’un louis à qui n’ouvre pas ses volets lorsque le soleil luit. Il veut aussi limiter l’achat de chandelles à une livre par semaine et par famille, et obliger la population à se lever à l’aube pour qu’elle profite de la lumière naturelle. Mais c’est en 1907 que l’idée d’agir sur l’heure prend réellement forme. Dans un pamphlet intitulé «The Waste of Daylight» («Le gaspillage de la lumière du jour»), William Willet, un entrepreneur britannique, milite dans son pays pour un avancement de l’heure en été de quatre-vingts minutes, avec une adaptation par paliers de vingt minutes chaque week-end d’avril, et inversement en octobre pour un retour à l’heure normale. Selon ses calculs de l’époque, il estime à 2,5 millions de livres les économies réalisées sur la lumière normalement produite le soir. Le Royaume-Uni introduira l’heure d’été en 1916, juste après l’Allemagne.
C.M.

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