Les bijoutiers au chevet d’un symbole du pouvoir

ApparatBientôt centenaire, le sceptre du Canton de Vaud est porté par l’huissier accompagnant les présidents du Gouvernement. Conçu à Lausanne, il y subit quelques réparations.

Hervé Jobin va s’appliquer à restaurer le sceptre cantonal tout en conservant la patine des ans.

Hervé Jobin va s’appliquer à restaurer le sceptre cantonal tout en conservant la patine des ans. Image: Jean-Guy Python

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Depuis l’Antiquité, les rois et les dirigeants affichent leur pouvoir en tenant en main un objet d’apparat. À travers les âges, le simple bâton des débuts s’est enorgueilli de fioritures et de symboles divers. La naissance de la démocratie n’a pas enterré cette pratique. Les gouvernements des cantons suisses ont eux aussi leur symbole de pouvoir, qu’ils affichent lors des sorties officielles.

Lorsqu’il n’est pas de sortie avec la présidente du Conseil d’État, porté par un huissier portant cape et bicorne, le sceptre du canton de Vaud repose à l’abri d’une vitrine du château Saint-Maire, à Lausanne. Ouvragé en 1923, endommagé, il est aux mains des frères Jobin, les heureux bijoutiers de la rue de Bourg qui ont été choisis pour choyer cet attribut du pouvoir.

«Ce n’est pas tous les jours qu’on tient un tel objet en main», soufflent Yves et Hervé Jobin. Formé d’un bâton d’épineux, il est surplombé d’une boule sur laquelle trône un hallebardier accoudé à un bouclier figurant l’écusson Liberté et Patrie. Il est à l’image des soldats suisses frappés sur la première monnaie cantonale. À l’autre extrémité, la poignée est gravée des armoiries des anciens districts (ils étaient 19 avant 2008).

La vigne à l’honneur

Mais c’est surtout la vigne qui est mise à l’honneur pour figurer le canton, avec un sarment d’argent, ses grappes et ses feuilles, s’enroulant autour du bâton. Une grosse grappe termine également le sceptre à sa base. Or c’est justement cette représentation viticole qui donne des signes de fatigue. Une grappe est tombée et plusieurs clous se sont échappés, menaçant la tenue de la vigne.

«C’est un magnifique boulot d’orfèvrerie, commente Hervé Jobin en observant son protégé. Tout est fait de métal martelé, repoussé, ciselé et les extrémités ont probablement été réalisées en cire perdue avant d’être coulées.» Pour le bijoutier lausannois, la réalisation d’un tel objet nécessiterait plusieurs mois de travail à un artisan accompli.

Alors les deux frères ont pour mission de bichonner le sceptre cantonal. Il ne s’agit pas de le remettre à neuf pour autant. «On ne va pas tout désoxyder, il faut qu’il garde sa patine car il est beau comme ça», fait Hervé Jobin, tout en ramassant un petit clou qui vient de se désolidariser de l’ensemble. Son travail visera à recréer la tige cassée de la grappe et renforcer quelques points faibles. Plus habitué à créer des bijoux qu’à restaurer des antiquités, l’artisan ne se dit pas effrayé par la responsabilité: «C’est plutôt un honneur et le travail à réaliser me paraît très clair.»

Le vrai responsable du sceptre se nomme Nicolas Goei, directeur de l’Horlogerie Junod. Il est l’un des descendants de l’héraldiste et graveur Fernand Junod, qui a réalisé cet objet en 1924 (lire encadré). La maison, fondée en 1867, est restée en mains familiale jusqu’à aujourd’hui. Si bien que les locaux de la place Saint-François regorgent d’archives extraordinaires. «La bijouterie réalisait tous les sceaux officiels», dit Nicolas Goei. Rien d’étonnant alors que les autorités de l’époque aient eu recours à l’expertise de son grand-oncle. Reste que, depuis, l’horlogerie a été privilégiée aux travaux d’orfèvrerie et le directeur a dû se résoudre à déléguer ce travail de restauration du sceptre. «C’était normal de confier cette tâche à des collègues lausannois et c’est aussi plus pratique pour garder un œil sur le sceptre», sourit le responsable.

Devisée à quelque 2500 francs, la réparation devra être achevée pour la fin du mois, afin que le bâton officiel puisse accompagner la présidente du Conseil d’État lors d’une cérémonie en l’honneur d’Isabelle Moret, qui présidera le Conseil national en 2020. La cheffe du gouvernement vaudois refuse de percevoir le sceptre comme un fétiche. «Mais j’apprécie cet objet comme le signe d’une fonction, commente Nuria Gorrite. Il représente une certaine tradition, un rite de l’État de droit et le respect que l’on doit à cette fonction.»


Un symbole né à Lausanne par peur du ridicule

C’est aux Archives cantonales vaudoises que l’on retrouve la décision gouvernementale de débloquer un crédit de 1300 francs pour la réalisation d’un nouveau sceptre. Les «Minutes du protocole des séances du Conseil d’État» précisent que, lors de la séance du 27 mars 1923, il est décidé de remplacer «le bâton cordelé des huissiers par un sceptre dont le projet a été fourni par le bibliothécaire Dubois et dont la gravure sera confiée à M. Fernand Junod-Galley, à Lausanne».

Ce que ne dit pas cet extrait du procès-verbal, c’est pourquoi les édiles cantonaux ont ressenti le besoin de s’équiper d’un nouvel emblème. La demande émane des rangs du Grand Conseil. Des députés sont intervenus auprès du Conseil d’État afin qu’il équipe ses huissiers d’un bâton plus digne de cette fonction.

C’était en 1921, époque où la «Tribune de Lausanne» avait lancé le débat en publiant un article ridiculisant le bâton brandi jusque-là pour symboliser l’autorité. Pour «24 heures», l’ancien directeur des Archives cantonales avait exhumé en 2003 un morceau choisi de cet article cinglant: «Tandis que les huissiers d’autres cantons suisses marchent dignement devant leur Conseil d’État tenant le sceptre, symbole de l’autorité du gouvernement, de la souveraineté cantonale, nos huissiers vaudois tiennent une sorte de cravache autour de laquelle languissent des cordons vert et blanc ornés de glands ou de mouchets. Cet objet nous rappelle beaucoup plus une baguette de toréador victorieux faisant triomphalement le tour de l’arène, ou la baguette enrubannée de Pierrot conduisant en carnaval une brillante figure de cotillon. Il nous a même paru que nos huissiers ne savaient pas quelle signification avait cet objet entre leurs mains. Non, vraiment! Cette baguette n’est pas digne d’être le symbole de l’autorité et de notre souveraineté cantonale.» Le débat était lancé et il n’était plus question que Vaud fasse si pâle figure en regard des attributs avancés par les cantons voisins.

Créé: 16.11.2019, 07h56

Sceptres romands

Genève



La Masse du sautier de la République et canton de Genève est probablement le sceptre le plus flamboyant dans le paysage romand. Pour un coût estimé à 15 000 francs, il a été offert à l’État par un bijoutier en 1999. Il arbore une quantité de symboles, tels que les armoiries communales mais aussi, serti dans l’or, un morceau de granit rapporté du Mont-Blanc par Horace-Bénédict de Saussure en 1787 ou des cailloux provenant des quatorze rivières genevoises. Au contraire du sceptre vaudois, le bâton genevois ne sort qu’une fois par année pour l’hommage aux victimes de l’Escalade, ainsi que tous les cinq ans, au début de chaque législature et ses cérémonies d’intronisation du Conseil d’État et du pouvoir judiciaire.

Fribourg



Le sceptre du Conseil d’État fribourgeois est certainement l’un des plus anciens de Suisse. Datant du XVIIe siècle, cette pièce d’orfèvrerie composée d’ébène et d’argent doré est conservée au Musée cantonal. Sa réplique est ancienne également puisqu’elle a été réalisée en 1898, reconstituant les décors à peine visibles sur l’original.

Neuchâtel



«L’ancien sceptre du tribunal souverain neuchâtelois, en argent massif, remonte à l’époque de la monarchie prussienne», indique le conservateur cantonal, Jacques Bujard. Réutilisé par le Conseil d’État dès 1890 environ, il a alors été «républicanisé» en remplaçant l’aigle prussienne dorée par un écu aux armes de la République de Neuchâtel.

Valais



Le Conseil d’État valaisan dispose de deux sceptres, un long et un court. Ce dernier est le plus récent. Réalisé en 2009 à Saint-Maurice, il est composé du bois d’une poutre d’église qui s’est effondrée. «Sa partie décorative est faite de titane, indique le chancelier d’État, Philipp Spörri. Il contient également une pierre du Rhône au fond, ainsi qu’un cristal de Binn à la tête.» Tout comme le sceptre vaudois, le valaisan affiche une grappe de raisin.

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