Le blues des jours d’après

Fête des VigneronsLa Fête a duré trois semaines, mais certaines répétitions ont débuté il y a près d’un an. Comment les acteurs-figurants gèrent-ils la déprime post-FeVi? Témoignages.

Florence Gross (Cent pour Cent), Sival de Oliveira (la Noce et les Gymnastes), la famille Gaeng (la Noce)

Florence Gross (Cent pour Cent), Sival de Oliveira (la Noce et les Gymnastes), la famille Gaeng (la Noce) Image: Florian Cella

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Lundi, sous un ciel morose, chacun a retrouvé son quotidien. Loin de l’arène monumentale dans laquelle ils avaient vécu tant d’émotions, loin des amis rencontrés durant la Fête des Vignerons. Les milliers d’acteurs-figurants ont refermé la parenthèse de cet été 2019 qui, pendant au moins vingt ans, ne ressemblera à aucun autre.

Les spectateurs ne connaissaient pas forcément son nom, mais Sival de Oliveira fait partie des anonymes de la Fête des Vignerons qu’on remarquait. L’énergie communicative de son numéro de capoeira faisait merveille dans la scène de la Noce. «Lundi, je n’ai pas pu m’en empêcher: je suis allé me promener à Vevey pour voir l’arène», avoue le Brésilien de 33 ans, comme s’il était pris en flagrant délit de nostalgie. «J’étais triste, ça faisait depuis septembre 2018 qu’on vivait à travers cette fête. En allant au centre, c’était si vide. Je me suis dit que c’était vraiment fini.»

Il n’y a pas que le spectacle que regrette le prof de capoeira sud-américain arrivé en Suisse il y a sept ans, également acteur-figurant dans le tableau des Gymnastes. «Pendant trois semaines, j’avais l’impression d’être au Brésil! Les gens me reconnaissaient dans la rue et venaient me parler!»

Hors du temps

«J’ai continué à travailler durant la Fête, j’ai ainsi gardé tout du long un pied dans la réalité, tempère Florence Gross, députée et directrice adjointe d’une fondation, membre de la troupe des Cent pour Cent. Il faut à présent réapprendre à remplir le frigo. On avait un peu oublié ce qu’était la vraie vie!» Comme si les trois semaines de la FeVi n’appartenaient pas à ce monde. «Chacun cherche à entretenir un lien avec la Fête. Hier soir, je me suis prise à feuilleter les photos que je n’avais pas encore vues sur le site officiel.»

La journée la plus difficile ne fut pas forcément celle du lundi d’après la Fête. «L’ultime jour de représentation, le dimanche, fut clairement le plus chargé en émotion, se souvient Florence Gross. Je n’arrêtais pas de pleurer. À chaque fois que j’entrais sur scène, je me rendais compte que c’était la dernière. On avait beau tous savoir que ça n’était que temporaire, personne n’avait réellement anticipé la fin.» Les jours passent, le blues s’installe. «Les copains me manquent plus à présent que lundi, déplore l’habitante d’Épesses. Et puis on sent que sur le groupe Whats­App de la troupe les messages s’amenuisent, signe que c’est bel et bien terminé.» Le jeu de mots est facile, mais la famille Gaeng porte extrêmement bien son nom tant il lui plaît de vivre de nouvelles expériences ensemble, en clan. Monica Gaeng faisait partie des convives de la Noce aux côtés de son mari, Sylvain, de leurs trois garçons, Mathis (11 ans), Patrick et Jeremy (9 ans), et de ses beaux-parents, Anne-Lise et Bruno.

Nostalgie vespérale

«C’est le soir, à l’heure où ça commençait, que la nostalgie se fait le plus ressentir, précise l’actrice-figurante. Mais je me suis vite remise dans le bain. Il faut dire que j’étais en famille, je ne ressens par conséquent pas le manque comme d’autres. C’est pour ceux qui sont seuls que ce doit être difficile. J’ai régulièrement une pensée pour eux.»

Si la nostalgie est bien présente, elle n’est pourtant pas synonyme de tristesse. «Bien sûr, on regarde beaucoup les photos de la Fête, un peu comme on écoute en boucle son CD favori, illustre avec tendresse Sylvain Gaeng. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir perdu quoi que ce soit. Bien au contraire: je me sens porté par quelque chose de magique qui insuffle de l’énergie positive au quotidien.» Et donne des idées: «Je vais m’inspirer de Daniele Finzi Pasca et utiliser les cagettes qui servent à ramasser le raisin comme un instrument de percussion durant mes cours, se réjouit déjà Sival de Oliveira. Exactement comme on l’a fait durant le spectacle. Et je vais profiter de la visibilité acquise grâce à la Fête des Vignerons pour mettre sur pied plusieurs événements.»

On connaît la chanson

Composante majeure de la Fête des Vignerons, la musique joue encore les vecteurs d’émotions. «Les chansons des différents tableaux continuent de vivre en moi, s’enthousiasme Sival de Oliveira. C’est ainsi que le manque du spectacle se fait ressentir.» Certains, pour ne pas se laisser submerger, optent pour l’évitement. «Je n’ai pas encore pu réécouter les chants qu’on entonnait tous ensemble, reconnaît Florence Gross. Je ne me sens pas encore prête.» D’autres se laissent surprendre. «Mardi soir, nous sommes allés en famille au cinéma, raconte Sylvain Gaeng. Durant tout le trajet de Montreux à Aigle, Mathis, le plus grand de nos trois enfants, a chanté quatre tableaux complets et récité les textes du grand-père ainsi que le discours de fin des trois confrères. Il a tout reproduit parfaitement, avec le ton et les mots justes. C’était pourtant celui des trois garçons qui me semblait le moins enthousiaste. Avoir pu participer à cette manifestation de l’intérieur et en famille fait partie des expériences qui vous transforment!»



La cellule psychologique relève de la légende

Les Cent-Suisses ne sont pas mécontents de s’arrêter: durant trois semaines, ils ont effectué entre 8 et 15 km de marche par jour, brûlant près de 3000 calories quotidiennement. Repos! Mais pour certains acteurs-figurants, la fin abrupte de la Fête des Vignerons n’est pas sans séquelles psychologiques. L’organisation a-t-elle prévu une structure dédiée pour les soutenir? «Nous ne sommes pas habilités à créer une cellule psychologique pour un événement d’une durée aussi courte et dont les acteurs sont tous bénévoles, explique le directeur, Frédéric Hohl. Nous sommes arrivés aux mêmes conclusions pour ce qui concerne les cas de harcèlement.» En créant une cellule psychologique, la Fête des Vignerons courrait le risque de voir des dizaines de figurants brandir une attestation d’arrêt de travail et se faire porter pâles lors de la reprise, lundi. La gestion des cas de déprime post-Fête a donc été laissée aux différentes troupes «à la bonne franquette».

Pourtant, Expo.02, autre grand événement, avait créé son entité de soutien. «C’était différent, répond Frédéric Hohl, qui en était le directeur d’exploitation. Expo.02 a duré sept mois et constituait une véritable entreprise qui ne fonctionnait pas sur le bénévolat.» C’est pourquoi la direction de la Fête s’est bornée à afficher les numéros des urgences psychologiques pour ceux qui en auraient eu besoin.

Une cellule psychologique à la Fête des Vignerons relève de la légende urbaine. Il n’y en a jamais eu, à entendre Guillaume Favrod, archiviste de la Confrérie des Vignerons. «Certains évoquent une structure de soutien montée pour la célébration de 1999. Il y a sans doute là une confusion avec les actions de prévention de l’alcoolisme menées à l’époque, où Vevey connaissait d’ailleurs un des plus forts taux de chômage du pays.»

Même si les lendemains sont difficiles pour les participants, aucun cas de grosse dépression n’est apparu pour l’heure, selon les chefs des différentes troupes. «Des retrouvailles sont prévues, le plus souvent en petit comité: difficile d’inviter 350 Effeuilleuses chez soi», sourit Alain Emery. «On discute entre nous, ou via l’application WhatsApp, mais les gens qui sont très mal ne le disent pas forcément», confie Cédric Cramatte. Les troupes ne veulent pas se perdre de vue. Les Étourneaux ont monté une amicale. Les Cent Pour Cent sont appelés à rejoindre l’association de la troupe récemment créée. Une table du tableau de la Noce a prévu une broche. Et des acteurs-figurants se retrouveront à Vevey lors du prochain Festival des artistes de rues. «La fin d’une fête, ce n’est pas si grave, tempère Janine Huber. Il suffit d’en garder les souvenirs et de les ressortir au fil du temps.»

À Vevey, la seule cellule psychologique existante dans le cadre de la Fête était celle dédiée aux services sécuritaires, d’ailleurs pérenne et opérationnelle en tout temps dans le canton. «Elle aurait été activée pour les acteurs-figurants en cas de coup dur», relève Denis Froidevaux, chef de l’état-major cantonal de conduite.

Pas de cellule psychologique non plus pour les 40 vaches de la Fête, déplore, hilare, Éric Sonnay, responsable des animaux: «La Fête va pourtant leur manquer. À Vevey, elles ont fait beaucoup de lait et pris du poids.» Claude Béda

Créé: 17.08.2019, 07h59

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