Bonne nouvelle: à la Vallée, les arbres n’ont pas disparu

Vaud du ciel 3/6Le dernier demi-siècle a été fatal à 85% des arbres fruitiers du pays. Vergers, haies et arbres isolés ont été tronçonnés peu à peu. La forêt, elle, repousse. Seule ou non. Notamment du côté de la vallée de Joux.

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Ces cerisiers qui ont fait la fierté des tartes de Renens. Des haies désordonnées qui marquaient les chemins de campagne. Des couronnes de vergers entiers de pommiers, poiriers ou pruniers qui ont rempli leurs lots de bouteilles de précieuse eau-de-vie. Tout cela a disparu du paysage vaudois depuis qu’Alphonse Kammacher l’a photographié. Si la Vallée, au rude climat, la montre peu, les clichés du pied du Jura, de la Broye, du Gros-de-Vaud et surtout de La Côte démontrent largement cette altération.

Ce qui s’est passé? La mécanisation. La haie où le paysan et son cheval prenaient un peu d’ombre après avoir labouré est devenue un obstacle pour des tracteurs cherchant à aller vite et mieux. L’extension du périmètre premier des villages, les villas qui mangent quelques lopins, ou alors une route qui s’élargit: petit à petit, ce qui faisait la transition entre zones bâties et forêt a été élagué. Au grand dam des chouettes chevêches, quasi disparues.

«L’arborisation en milieu rural marquait souvent la limite entre les exploitations […]. C’était la marque d’un système autosuffisant»

«L’arborisation en milieu rural marquait souvent la limite entre les exploitations, lesquelles se sont étendues au cours du temps, note Anne-Mickaëlle Golay, conservatrice des forêts à la Direction générale de l’environnement du Canton de Vaud. C’était la marque d’un système rural autosuffisant, dans lequel les éléments boisés étaient fortement imbriqués aux surfaces agricoles.» Le petit bois alimentait le fourneau, les fruits servaient au vin cuit. Et puis il y a eu l’extension des champs, des indemnisations pour ceux qui coupaient les vergers, les herbicides, la fin d’une époque. Les chiffres sont aussi parlants que les clichés de Kammacher. À la veille des années 2000, 85% des fruitiers des campagnes vaudoises avaient disparu, affirme l’Office fédéral de l’environnement. À côté, la culture intensive de fruitiers à basse tige a bondi de plus de 80%.

«Les améliorations foncières des années 30 à 90 ont été dévastatrices pour l’arborisation en zone agricole, confirme l’inspecteur cantonal des forêts, Jean-François Métraux. La politique actuelle est de reconstituer une arborisation des rivières. Elle peut s’appuyer sur les cordons boisés des cours d’eau et sur la renaturation de certains tronçons comme colonne vertébrale de cet écosystème.» Pour les chevreuils et pour éviter la banalisation du paysage. Un ouvrage qui va prendre des lustres.

Tous seuls, par contre, les arbres ont pris une place qu’ils n’avaient pas à la vallée de Joux. Le pourtour du lac, stabilisé suite aux travaux des années 1890 et l’exploitation de l’eau par l’ancêtre de la Romande Énergie au début du siècle, s’est retrouvé entouré d’une haie continue. Naturellement. Sauf à l’embouchure de l’Orbe supérieure, au Sentier (voir les deux clichés ci-dessus). Là, le secteur marécageux est largement planté de sapins dans les années 50. Le but? Au moins pouvoir utiliser ce coin humide pour y faire du bois. Un secteur aujourd’hui classé comme région marécageuse et naturelle à préserver. «Il y a un autre exemple d’intervention humaine qui finit par servir l’environnement, poursuit Jean-François Métraux. Dans la plaine de l’Orbe, des rideaux d’arbres ont été plantés après la guerre pour éviter l’érosion. Ils ont aujourd’hui une importance primordiale pour la faune et le réseau écologique.»

De plus en plus d’arbres

La forêt pousse. On le voit sur l’ensemble des clichés. La diminution drastique de l’exploitation forestière a permis aux massifs de devenir encore plus massifs, les lisières restant en place. Les volumes de bois à l’hectare sont passés de 100-150 m3 en 1900 à 350 m3 aujourd’hui. C’est aussi le résultat d’une évolution légale. Passé les années 60, le Tribunal fédéral met en place des mesures de protection serrées. Le Canton suit. «On a compris que la forêt constituait le cadre de vie dont la population avait besoin. C’est pour ça qu’à Prilly des éléments de forêt ont été laissés intacts entre des barres d’immeubles», ajoute Jean-François Métraux.

L’État a toutefois une pierre à mettre dans son jardin: Vaud est, depuis 1979, l’un des cantons les plus permissifs en matière de distance à mettre entre construction et zone forestière. Dix mètres. C’est le minimum légal, et c’est un des facteurs expliquant la disparition des arbres qui faisaient transition entre les lisières et les villages. «Les lois ont aussi évolué en fonction des connaissances scientifiques et des expériences de terrain, souligne Anne-Mickaëlle Golay. À l’heure actuelle, la méthode consiste à fixer des distances avec la forêt calculées en fonction des bâtiments projetés. De ce fait, la lisière, de haute valeur écologique, est préservée et les habitations jouissent de bonnes conditions de lumière et de salubrité.»

Loin des grands axes

Retour à la Vallée, là où on respire, justement. C’est l’un des coins qui semblent épargnés par le développement. Pourquoi? Selon les Combiers, c’est grâce, ou à cause, du climat hivernal et de l’éloignement des grands axes. «Il y a toujours un col à passer», sourit l’ancienne syndique du Chenit, Jeannine Rainaud-Meylan.

Le développement a toutefois boulotté son lot de surfaces, le long des villages et des routes ancestrales. Des zones villas ont poussé, surtout le long du lac à L’Abbaye et autour du Sentier. Quelques immeubles aussi, peuplés d’étudiants, d’immigrés et d’intérimaires.

Plusieurs choses se voient toutefois sur les clichés, comme l’extension des manufactures horlogères. À L’Orient, on remarque ainsi l’usine Breguet de Swatch au premier plan, et la Jaeger de Richmond, au fond. Les effets de la concentration des grands groupes dans un seul site adapté aux rythmes des commandes horlogères, alors qu’avant la sous-traitance et les multiples petits ateliers étaient éparpillés le long de l’arc jurassien. Une évolution qui a commencé à faire débat avec l’extension de Breguet, au début des années 2000. Le Chenit a vu son paysage modifié par les maisons rouges du village industriel, lancé pour diversifier l’économie.

Le fond de la Vallée a été rendu inconstructible par le classement des zones humides par la Confédération, entre 1991 et 1994. S’y est ajouté l’Inventaire fédéral des paysages (IFP). Autre facteur de préservation, la crise horlogère des années 70, qui a littéralement vidé la Vallée de près de 2000 habitants. «On n’a toujours pas retrouvé cette population, reprend Jeannine Rainaud-Meylan. Quand les gens reviennent, c’est pour des standards modernes, dans plus d’espace.» (24 heures)

Créé: 17.11.2018, 18h06

Montagnes

Des alpages moins nombreux et plus contrastés

Il y a cinquante ans, le Jura ou les Préalpes étaient morcelés par autant de petits alpages que de trous dans un emmental. En tout cas sur les clichés du pilote de la Blécherette, qui n’a toutefois immortalisé les montagnes qu’en arrière-plan.

Depuis, Confédération et Cantons ont fait des efforts considérables pour investiguer ce patrimoine pastoral et biologique, en réglementant avec minutie le nombre de bovins par pâture. Trop tard toutefois pour enrayer le mouvement. La mécanisation a entraîné une lente mort des alpages moins faciles d’accès, en pente ou alors moins doté en eau. «Il n’y a aussi simplement plus de vacher en permanence en haut, pour pousser les vaches plus loin», explique Louis-François Berney, en charge des bêtes de l’alpage des Croisettes, à la Vallée.



L’alpage des Croisettes, à L’Abbaye, est considéré comme un exemple de pâture qui s’est intensifié avec les années: le bétail est poussé moins loin et boulotte les arbres isolés. GILLES SIMOND


Cet alpage est considéré par les spécialistes signant les études de «Vaud du ciel» comme un exemple de la tendance générale. La forêt grignote les coins isolés, et le bétail, en concentration, finit par avoir raison des arbres isolés. De l’intensification en somme. «Il y a eu un cyclone en 1971, c’est surtout lui qui a condamné des vallons et fait tomber des arbres», nuance Jean-Louis Berney.

L’avenir? Il passe par les plans de gestion et de subventions qui visent notamment à protéger les alpages proches des habitations. À noter que les projets éoliens doivent aussi reconstruire, dans leurs mesures de compensations, des alpages via un abattage d’arbres. Dans le cas du Mollendruz, 116 hectares de pâturages doivent ainsi être restaurés entre Montricher et L’Abbaye, et 7 hectares de pâturages vont être rouverts sur le haut de la montagne.

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