Un boucher caillassé et une antispéciste se confrontent

AntispécismeGilles Pradervand, boucher à Nyon, a vu sa vitrine vandalisée en juin. Il a accepté de rencontrer la militante Virginia Markus, afin de dialoguer avec elle.

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Dans la nuit du 10 au 11 juin dernier, elles sont quatre à avoir été ciblées. Quatre enseignes du centre-ville de Nyon caillassées par des défenseurs de la cause animale.

Parmi elles, un McDonald’s, le Restaurant Le Bosphore Pizza Kebab, mais aussi deux boucheries, dont celle de Gilles Pradervand à la place Saint-Martin. Au lendemain de l’attaque, le Nyonnais expliquait dans nos colonnes qu’il n’était pas vraiment surpris de voir ces actes de vandalisme s’étendre au canton de Vaud, après avoir fait une quinzaine de victimes à Genève depuis le début de l’année. «Ils ont le droit de penser ce qu’ils veulent, mais pas de nous empêcher de travailler en commettant des actes d’une telle lâcheté», soupirait le boucher.

C’est pour porter ce message qu’il a accepté l’invitation à débattre de Virginia Markus, figure de la lutte antispéciste. Cette dernière proposait d’initier une réflexion commune, dépassant les simples actions de caillassages. Durant plus d’une heure, Gilles Pradervand et la militante se sont confrontés sur les caillassages, la filière viande et plus largement sur le rapport de l’homme à l’animal. Un échange intense que le décor bucolique du Moulin de Chiblins n’a pas suffi à apaiser.


Comment peut-on assumer de démolir une vitrine?


Gilles Pradervand
Je comprends que vous puissiez avoir des idées et que vous souhaitiez les faire passer. Mais vous le faites par la violence, en bloquant des routes et en volant des animaux, ça, je ne peux pas l’accepter. Si je ne suis pas d’accord avec un végétarien, je ne vais pas aller labourer son champ de carottes.

Virginia Markus
Je précise d’emblée que je n’ai pas participé à ces caillassages. Ce sont des activistes anonymes du mouvement antispéciste.

G.P.
Mais je me retrouve avec 5000 francs de frais pour votre idéologie. Finalement, en tant que boucher, j’ai autant de respect pour l’animal que vous en avez pour moi. Vous parlez d’amour mais ça ne vous dérange pas d’utiliser la violence et de venir saccager mon enseigne en étant encagoulés, vous n’avez même pas le courage de vos opinions.

V.M.
On ne peut pas parler de respect pour les animaux quand on les conduit à l’abattoir, c’est impossible. Concernant les méthodes, il faut savoir que les antispécistes travaillent sur cette thématique depuis les années 1970 au niveau mondial. En Suisse, ça fait au moins 25 ans que l’on traite de la protection des animaux. On fait des conférences, on projette des films, on installe des stands d’information, on mène des enquêtes, et qu’est-ce qui se passe? Certains consommateurs se soucient davantage de la question, mais le monde politique ne réagit pas tant que l’ordre établi, qui, dans ce pays, met à mort 77 millions d’animaux chaque année, n’est pas perturbé. Malheureusement, la désobéissance civile est devenue un outil incontournable pour faire passer un message de justice sociale.

«Le consommateur ne vous écoute pas. Admettez qu’il n’est pas d’accord avec vous, sinon tous les bouchers auraient fait faillite»

G.P.
Sauf que le peuple ne veut pas entendre ce message. Ce n’est ni de la faute des politiques ni de la faute des éleveurs et des bouchers. Le consommateur ne vous écoute pas. Il faut admettre qu’il n’est pas d’accord, sinon vous auriez beaucoup plus d’adhérents et tous les bouchers auraient fait faillite. Si vous devez utiliser des actions négatives, il faut vous questionner sur votre combat.

«Malheureusement, la désobéissance civile est devenu un outil incontournable pour faire passer un message de justice sociale»

V.M.
Si j’avais le choix, je ne ferais pas de désobéissance civile. Ça doit rester une stratégie citoyenne et politique. Tant qu’elle ne met pas en danger l’intégrité physique d’autrui, elle sera encouragée. On le voit à l’international, le mouvement est inarrêtable, c’est pourquoi il faudrait idéalement réussir à dialoguer plutôt que se faire la guerre. Mais lorsque les intérêts économiques prévalent sur la vie des animaux, le dialogue est peu probable.

G.P.
Avec ces méthodes, vous vous tirez une balle dans le pied. Elles attirent l’animosité de la population, je le vois chez mes clients. Les gens constatent que vous allez chez un petit boucher et qu’il va recevoir une facture de 5000 francs parce que le monde n’écoute pas vos idées. D’ailleurs, qui va la payer?

V.M.
Si ce n’est pas l’assurance, c’est vous. Mais qui paie pour le meurtre de 77 millions d’animaux?

G.P.
Mon bétail, je le paie, il n’est pas gratuit.

V.M.
Mais vous ne le payez pas aux animaux, vous le payez au propriétaire. Pourtant ce sont eux qui donnent leur vie. Il faut comprendre que les caillassages ne vous visent pas en tant qu’individu. Ils visent l’emblème qu’est la boucherie, c’est un symbole qui fait partie de la filière viande comme le consommateur, l’éleveur et l’employé de l’abattoir. De l’élevage à l’assiette, tout ce système basé sur le massacre des animaux est visé.

G.P.
Non, seules les petites boucheries sont visées. On ne vous voit jamais chez Coop ou Migros. Ils ont peut-être trop de caméras?

V.M.
On les attaque par d’autres moyens, mais ça fait moins jaser car c’est moins médiatisé. Vous avez été sous le feu des projecteurs car vous êtes un petit artisan boucher mais quand on va perturber SwissMilk, rares sont les relais.

G.P.
Dans le fond, je me fiche de ma vitrine, c’est une atteinte matérielle, mais j’ai des enfants à nourrir et personne ne va m’aider à le faire. Vous pouvez manifester devant chez moi, c’est votre liberté. Mais vous avez touché à mes biens alors que personne ne roule sur l’or à notre époque. On travaille quinze heures par jour et il faudrait ajouter deux heures car le mouvement antispéciste saccage nos boucheries.

V.M.
Ce sont finalement des dégâts minimes par rapport au nombre d’animaux tués. Pourtant, ils font davantage réagir. C’est un gros problème éthique de notre société. Quel est le degré de gravité de ces actes en comparaison du meurtre de masse auquel vous participez?

G.P.
Ce n’est pas un meurtre, on tue des individus pour les manger. Le meurtre existe uniquement entre deux humains et l’animal doit rester à sa place.


Peut-on aimer un animal et le tuer?

G.P.
Je suis fils de paysan et boucher. Je peux vous assurer que j’aime les bêtes comme j’aime mon métier. On ne peut pas nier qu’il y a de mauvais bouchers et de mauvais éleveurs, mais c’est le cas dans toutes les professions. Il est toujours possible de pointer les extrêmes, mais ce n’est pas représentatif.

V.M.
Oui, il y a un amour indéniable entre un paysan et ses animaux, mais c’est un amour sous condition. Il a lieu d’être seulement si l’animal est rentable. De nombreux paysans racontent qu’ils ne pouvaient pas voir partir les animaux à l’abattoir quand ils étaient enfants et qu’ils se sont ensuite persuadés qu’ils devaient être rentables. Le mouvement antispéciste vous propose d’aimer les animaux en prenant en compte leurs intérêts plutôt que les intérêts économiques. Il ne remet pas en question le passé, ni ne délivre un message «antipaysan», il veut montrer le présent pour faire réfléchir à l’avenir.

«Vous défendez une utopie et je suis trop terre à terre pour adhérer à ce genre de propos»

G.P.
Personnellement, je n’ai pas souffert, plus jeune, en découvrant les pratiques d’abattage. J’ai été élevé dans ce cadre, ça fait partie de ma vie et de celle de ma famille. Vous défendez une utopie et je suis trop terre à terre pour adhérer à ce genre de propos. De mon point de vue, chacun doit rester à sa place. Il faut respecter les animaux, les aimer, mais il y a une différence entre le monde animal et le nôtre.

V.M.
Parce que nous avons été éduqués comme ça, en affirmant que les humains sont plus importants d’un point de vue moral. Sauf que d’un point de vue scientifique nous sommes des animaux. Nous avons développé certaines facultés, les animaux en ont développé d’autres. Il n’y a pas de supériorité, c’est l’humain qui s’autoproclame roi et qui pense qu’il peut faire ce qu’il veut de son environnement.

G.P.
Le chat s’autoproclame roi de la souris et il la mange.

V.M.
Chaque espèce a ses spécificités. L’humain est capable de réfléchir à la conséquence de ses actes, ce que le chat ne peut pas faire. Voilà pourquoi nous pouvons revendiquer quelque chose et que nous avons la responsabilité citoyenne de porter la voix des animaux. Ce n’est pas une lubie d’adolescents en furie comme beaucoup aiment nous caricaturer, c’est la mise en action d’une cohérence nécessaire. La loi protège les enfants et les personnes vulnérables, elle peut aussi étendre l’empathie et protéger les animaux. On ne veut pas forcer les gens à devenir véganes car nous savons que ce n’est pas possible, mais nous revendiquons des avancées légales en fonction des avancées scientifiques, en l’occurrence la preuve que les animaux ont un intérêt à ne pas souffrir.

G.P.
Je peux comprendre votre point de vue mais toujours pas votre envie de l’imposer aux gens. La liberté d’opinion et d’expression doit être valable pour tout le monde. J’ai travaillé deux ans en abattoir et c’est un travail que j’aimais. Je peux concevoir que ça vous paraisse choquant, mais, encore une fois, je ne tolère pas votre manière de le faire savoir. Quand on élève un animal, on ne le considère pas comme une marchandise. Les bêtes finissent à l’abattoir, mais, auparavant, nous leur assurons une belle vie. Par ailleurs, il est possible de tuer sans faire souffrir. Il a été prouvé que les employés qui apprécient les animaux sont «meilleurs» ensuite dans le respect des processus d’abattage. Pour bien tuer un animal, il faut l’aimer.

V.M.
Tuer, aimer, pour nous c’est complètement antinomique. Si les animaux sont des individus et non des biens matériels, ils ont une personnalité et si nous voulons évoluer vers une société plus juste il faut prendre en compte leurs intérêts. On ne peut plus les tuer pour le simple plaisir de les manger, ça n’a plus rien à voir avec le plaisir gustatif, ça relève de l’éthique.


Un monde sans viande, est-ce possible?

V.M.
La baisse du nombre de boucheries montre que c’est un métier en voie de disparition. Dans mon livre sur l’industrie laitière (paru en novembre 2017), je propose des solutions concrètes non exhaustives au monde de l’élevage qui connaît des difficultés économiques indéniables. Si on vous proposait une activité rentable qui exclut la souffrance animale, seriez-vous d’accord d’y réfléchir?

«Il faut réfléchir à la survie professionnelle des bouchers sans que les animaux soient tués à la fin»

G.P.
Nous travaillons déjà au quotidien pour le bien-être de l’animal et pour que les animaux ne souffrent pas dans les abattoirs.

V.M.
Sauf que pour nous il n’y a pas de méthode judicieuse pour abattre un animal. Dans tous les cas il va mourir alors qu’il ne le souhaite pas. Il faut donc réfléchir à votre survie professionnelle sans que les animaux soient tués à la fin.

G.P.
Mais c’est impossible! Je suis boucher, je ne vais pas commencer à vendre des salades! Le paysan gagne sa vie de cette manière comme le patron gagne sa vie en faisant travailler des employés. Il nourrit ses animaux, les fait grossir et ensuite il gagne de l’argent car ils fournissent de la bonne viande et qu’ils sont tués pour ça. Si on ne les tue pas, pourquoi est-ce que le paysan continuerait à les nourrir correctement? D’où tirera-t-il son revenu?

V.M.
Peut-être que vous ne souhaitez pas vous réorienter mais d’autres le font. Je connais un fils d’éleveur qui a repris la production de son père, qui en a fait un sanctuaire pour vaches et veaux en se lançant dans la production de lentilles, soja et quinoa suisse. Pourquoi? Parce qu’il ne voulait plus emmener les animaux à l’abattoir. Des gens les parrainent en versant une mensualité pour qu’ils puissent vivre sans exploitation. Les éleveurs reçoivent des paiements directs, pourquoi ne pas les réinvestir pour l’entretien des animaux tout en travaillant sur d’autres productions, au lieu d’entretenir un système complètement dysfonctionnel?

G.P.
Nous n’avons pas les mêmes valeurs et il y a des choses que je ne ferai pas l’effort d’entendre. Je suis fils d’éleveur, j’ai peut-être tort, mais je pense que vous prônez des choses irréalistes. Nous avons une ferme familiale depuis trois générations, mon frère l’a reprise et nous y sommes attachés. Nous avons des animaux, nous les aimons, mais ils restent à leur place.

V.M.
Si, sinon nous serions toujours à l’époque de Cro-Magnon. Toute évolution commence par choquer l’opinion publique majoritaire. Si on justifie nos actes sous prétexte que c’est la tradition, on continue à commettre des atrocités pourtant inacceptables.

G.P.
Je suis d’accord sur ce point. Néanmoins, je ne suis pas le paysan qui va se reconvertir dans la production de lentilles en regardant ses vaches avec une marguerite dans la bouche. Je suis boucher, c’est ma vie! Il y a de plus en plus des gens qui se posent des questions, mais je ne pense pas que nous allons évoluer vers une société sans viande. Je ne l’espère pas en tout cas. Pour ma part, je fais mon métier consciencieusement et comme on me l’a appris. Je n’arrêterai pas à cause de vos actes pathétiques. (24 heures)

Créé: 07.08.2018, 06h38

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