Boudé par les clients, le cœur de Lausanne fait grise mine

CommerceLes commerçants du centre se désespèrent. Le charme et le luxe s’envolent à tire-d’aile et les affaires sont mauvaises.

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«Nous avons les mendiants dans la journée, les dealers le soir et ceux qui se soulagent contre nos vitrines la nuit! Dans ces conditions, comment voulez-vous que les affaires soient encore bonnes?» Celui qui tient ces propos désabusés, c’est José Mira, l’âme du quartier, celui qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît. Patron pendant trente-trois ans de la boutique Nelson, à la Galerie Saint-François, il vient de déménager son commerce à l’Espace Bourg et ce qu’il vit depuis quelques années ne l’enchante guère, d’autant qu’à ses yeux les remèdes n’existent pas.

«Il est beaucoup trop tard pour réagir. Les étrangers qui descendent dans les palaces lausannois préfèrent sauter dans une limousine et aller faire du shopping à Genève ou à Verbier, et les montants des loyers ne permettent plus à un privé d’avoir pignon sur rue, dit encore José Mira. Du coup, ce ne sont que de grandes sociétés aux reins solides qui peuvent s’installer au centre-ville, chassant le luxe, à quelques rares exceptions près.»

Difficile de lui donner tort. La rue de Bourg, première rue que Lausanne a réservée aux piétons, en 1962, est pratiquement déserte sous le crachin de ce matin de février. Seuls éléments décoratifs, les chevalets posés devant les magasins, que personne ne regarde. Nous en avons compté trente-deux… Peu avant d’atteindre Saint-François, sur la gauche, une inélégante palissade en métal bleu cache le chantier en cours dans l’immeuble qui abritait notamment la boutique Oliver Grant. Il se dit qu’une marque du groupe H&M pointerait le bout de son nez, mais la multinationale suédoise dément ce qu’elle qualifie de «rumeur».

Vitrines obstruées

Plus bas, la vitrine de l’ex-magasin de la marque Cartier est obstruée depuis septembre dernier par des panneaux blancs en contreplaqué, abondamment recouverts de tags. Devant le Bongénie, en face de Bucherer, dernière enseigne de la rue à proposer de la haute joaillerie, l’avant-toit d’un kiosque en bois sombre et sale, à l’abandon, menace de tomber. Deux ou trois mendiants plus loin, place Saint-François 5, du papier kraft tient lieu de vitrine à l’ancien magasin de tabac Caprez Cigares, une institution lausannoise qui a fermé ses portes en 2014 après cent ans d’activité. Des voisins affirment que le propriétaire de l’immeuble a des projets d’envergure et qu’il ne veut donc plus louer le moindre local. Nouveau démenti, cette fois de la part de PSP Group, à Zurich…

«Le quartier se dégrade inexorablement, par paliers successifs. Les chiffres d’affaires sont mauvais et tout le monde finit par s’en aller»

«Le quartier se dégrade inexorablement, par paliers successifs. Les chiffres d’affaires sont mauvais et tout le monde finit par s’en aller, même une grande maison comme Cartier, remarque l’éditeur Pierre-Marcel Favre, dont la rue de Bourg abrite les bureaux depuis des décennies. Les raisons sont multiples: les gens voyagent davantage, font du shopping dans les aéroports, dans les capitales bien moins chères que Lausanne où ils passent le week-end, et les achats par Internet sont en train de prendre le dessus. Quant aux autorités, non seulement elles découragent l’accès à la ville en voiture, mais elles vont bientôt fermer le Grand-Pont à la circulation, ce qui va encore réduire le nombre de chalands.»

S’il n’en perd pas sa bonne humeur, Claude Jutzi, directeur de Bucherer et président de l’Association des commerçants de la rue de Bourg et de Saint-François, avoue une forme de découragement: «J’aimerais que les chevalets, qui sont une aberration, une négation du luxe, soient interdits. Ce serait possible mais à la condition que tous les commerçants se mettent d’accord, ce que vous pouvez oublier, souligne-t-il. Quant aux dealers, leur nombre diminuerait sans doute si la police se décidait à s’en prendre aussi aux consommateurs, et tant pis si ce sont des banquiers. Mais non, rien ne se passe, on observe, on s’inquiète et on attend: j’ai parfois l’impression que le mot «shopping» est étranger aux autorités lausannoises.»

Une année difficile

Pourtant, du côté de la Municipalité, l’on ne semble pas détourner le regard du problème. «2015 a été une année difficile pour le commerce lausannois dans son ensemble, et 2016 le sera sans doute aussi. Le franc fort pèse lourd, notamment sur la clientèle étrangère, et la vente en ligne, à laquelle certains commerçants ne se sont pas du tout préparés, est désormais une tendance importante, relève Grégoire Junod, municipal en charge du Logement et de la Sécurité publique. La valorisation du centre-ville passe bien entendu par la sécurité mais aussi par une amélioration de la propreté, mais, quand la conjoncture va mal, les autres aspects prennent une importance accrue. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé une étude sur le commerce lausannois et que nous voulons continuer à nous réunir, comme nous le faisons régulièrement, non seulement avec les commerçants mais aussi avec les propriétaires, parce qu’il ne me paraît plus possible qu’ils continuent à pratiquer de tels loyers.»

Une baisse moyenne de 5% à 20% du chiffre d’affaires en 2015 et des loyers pouvant atteindre 2000 francs le mètre carré par année n’augurent en effet rien de bon pour le cœur de Lausanne. «La situation est effectivement préoccupante et nous sommes en discussion permanente avec la Municipalité en matière de propreté, de sécurité et j’en passe, confie Helena Druey, secrétaire générale de la Fondation City Management. Cela dit, tout n’est pas entre les mains des pouvoirs publics: je peux ainsi vous assurer que le vieux kiosque de Saint-François va bientôt disparaître, mais pas les chevalets, dont je déplore pourtant l’utilisation: il faudrait l’accord de tout le monde et c’est impossible. Vous savez, les commerçants sont une catégorie socioprofessionnelle très difficile à fédérer et donc à défendre.»

Créé: 22.02.2016, 08h30

Quel commerce demain?

«L’étude sur le commerce lausannois que nous avons initiée et qui est actuellement en cours s’inscrit dans la droite ligne du travail du City Management, précise Denis Décosterd, chef du Service de développement de la Ville et de la communication. Nous manquons en effet de données précises sur la nature du commerce de la capitale, et c’est la première préoccupation de l’étude. Nous nous concentrons également sur certains thèmes spécifiques, comme la diversité commerciale, la nature des baux et des locaux. Nous poursuivons avec une analyse du commerce dans les quartiers, à l’exemple de celui de Grancy, qui est particulièrement satisfaisant. Le quatrième volet est consacré à l’étude des petits commerces indépendants de la ville: qui sont-ils, comment vivent-ils Enfin, nous nous penchons sur le commerce de demain et sur les changements qui seront induits par les grands travaux, tels que le Pôle muséal, la nouvelle gare ou la création du tram. Dans ce but, conclut Denis Décosterd, nous avons créé des groupes de travail qui fonctionnent en concertation étroite avec les commerçants.» Les conclusions de l’étude devraient être connues avant la fin de l’année.

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