Burki, 8000 dessins, 38 ans d’humour fou dans 24 heures

Salut!Il aura 65 ans, l’âge de la retraite, le 2 septembre prochain, mais c’est aujourd’hui samedi que paraît l’ultime fresque de cet as de la caricature et de la dérision adoré des lecteurs.

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Il était 9 heures vendredi matin à Epalinges, Raymond Burki s’était couché tard, la veille, après avoir réalisé son avant-dernier dessin dans 24heures. Neuf heures, sauf s’il est à la pêche en rivière, ce n’est pas un moment de la journée où il est de bonne humeur. «Je ne suis jamais triste et jamais content. Ou toujours triste et toujours content. Je ne suis pas exubérant. Je suis comme ça.» Mais un Burki même un peu ronchon s’éclaire pour un rien en une fraction de seconde: avec ces yeux-là, vert Léman un jour de bise, et ce sourire immense tout plein de malice et de deuxième degré, comment aurait-il pu faire un autre métier que dessinateur de presse, amuseur de lecteurs, diseur de ces vérités que les mots peinent parfois à cerner.

Il était donc 9 heures vendredi matin, et Raymond Burki, entamant son dernier jour de travail pour 24heures, soulignait en buvant son café à l’Auberge communale: «Voilà, on y est, mon dernier dessin pour le journal, c’est aujourd’hui. Je me demande depuis plusieurs jours, et ça me stresse un peu – mais l’anxiété est fertile – si je vais opter pour un dessin classique, d’actualité, ou pour un salut et merci aux lecteurs. Ou les deux en un. Mais j’ai appris qu’il ne faut pas réfléchir trop tôt, que les idées du matin sont écartées par d’autres de l’après-midi ou de la soirée.»

Ce qui est fou, avec Burki, c’est que l’idée est toujours venue, toujours, jour après jour. Quelque huit mille dessins. Burki a toujours trouvé. Et fait sourire, s’interroger les femmes et les hommes, le lendemain matin dans le canton de Vaud, en Suisse romande, en Suisse tout court et même très loin d’ici, car ses dessins volent tels des avions de papier de soie, par-dessus les frontières, sur les réseaux sociaux.

Séance de rédaction, 15 heures, toujours vendredi. Est-ce une impression, mais le dessinateur a une bouille d’enfant, de Burki petit, on pourrait dire fragile, soixante ans de moins sous sa casquette noire. La dernière séance, ce n’est pas rien, quand même, c’est cela qui se lit sur le visage de Raymond. Les sujets qui bâtiront le journal défilent. Il les note sur sa feuille blanche, un peu comme une liste de commissions. De là sortira l’idée, de l’idée naîtront les premiers traits, qui engendreront des esquisses, qui seront présentées à la rédaction en chef vers 19h30.

Hier, en haut de sa liste des sujets possibles, il a écrit en capitales: BURKI, C’EST FINI. Pas drôle, Burki, pour une fois, car c’est vrai, Burki, c’est fini. Enfin non, c’est tout faux, car Burki, ce n’est pas fini, un livre superbe va sortir à la fin du mois, une expo se prépare à Epalinges, et il garde ses crayons, ses pastels, son papier, sa passion, son humour, son talent. Il peut se promener dans le monde entier avec ça et il est Burki.

«Oui, mais je ne suis pas un aventurier, mon monde c’est ici. Et je m’imagine très bien dans l’avenir avec mon crayon et mon carnet au bord des rivières.» Burki, ce n’est pas fini, mais c’est fini pour 24heures. Trente-huit ans de soirées qui se terminent à 23 heures. Trente-huit ans de cigarettes dans le seul bureau de toute la tour du 33 avenue de la Gare, et même peut-être de Lausanne, où fumer est encore autorisé. C’est Burki. C’est comme ça. Il fume depuis l’âge de 14 ans. Il vapote un peu. Goût de café.

On se retrouve dans son bureau. Ces dernières semaines, il l’a vidé, et ses étagères avec, où sommeillaient notamment quelques classeurs qu’une «jolie grand-maman», comme il dit, lui a remis un jour parce qu’elle s’en allait en EMS. Dans ces classeurs, il y avait, sous chemise transparente, des centaines de dessins de Burki découpés et rangés jour après jour. Les yeux verts de Burki se troublent. «Il arrive souvent que dans mes séances de dédicace, des personnes arrivent avec une collection de mes dessins. Je crois que les gens m’aiment bien.» Ils l’aiment bien? Ils l’adorent!

Depuis le début de l’après-midi, Odile Meylan, photographe, le suit avec délicatesse pour capter son regard, ses gestes. Raymond joue le jeu avec gentillesse. Il vient de sortir de nulle part une paire de ciseaux plus longs que les belles truites farios de la Menthue. Il découpe ses dessins dans les journaux de ces derniers jours, les glisse dans un classeur. «Il n’en restera plus qu’un à ranger!» Auprès de Burki, dans son bureau, on se sent dans un monde à part, avec un homme à part. Peut-être le frère des lecteurs de ce journal. Ils continueront de lui écrire, comme chaque jour. Comme cette famille dont il lit la lettre à l’instant: «Merci, merci pour tout, pour chaque jour, vous nous manquerez!» Raymond sourit: «Burki, Epalinges, ça arrivera à coup sûr!»

Mais comment se sent-il, là, en ce dernier après-midi dans sa peau d’éditorialiste, car c’est bien cela qu’il était, non? «Je ne dirais pas éditorialiste, n’allons pas trop loin, disons que je proposais aux lecteurs une prise de position et un sourire avec.» Le soir est venu. Il a proposé deux idées pour son dernier dessin. L’un montre un certain Burki qui s’en va, de dos, irrésistiblement tendre, joyeux, libre, et lance dans les airs un merci et des cœurs. L’autre, celui qui est retenu par Joëlle Fabre, rédactrice en chef adjointe, montre une foule qui découvre dans 24heures que Burki, c’est fini. Sur le dessin, tout le monde est triste sauf Blocher, vieux compagnon, si l’on peut dire, de Burki à travers les années! Il a encore trouvé l’idée.

Jusqu’à la nuit, Burki va dessiner, colorier, nuancer, faire apparaître sur son dessin ces trouvailles et ces détails, ces tons qui donnent chair et âme aux personnages. De la vie à son imaginaire. Il partira tard. Deux amis précieux l’accompagnent et adoucissent son passage à la retraite: le livre Grands crus et l’expo de cent dessins originaux dès le 29 août à la Maison de Commune d’Epalinges. Tu vois ça, Raymond, si les deux cent mille lecteurs de 24heures y débarquent tous à la fois pour te dire combien ils t’aiment. On va encore rire! (24 heures)

Créé: 16.08.2014, 12h23

«Merci. Et au revoir.» Le dernier dessin de Burki pour 24heures. (Image: Burki)

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Burki croque l'actu août 2013-avril 2014

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