«Raymond, quelles chaussettes cette année?»

EntretienBurki évoque son plaisir dans le travail à 24 heures, ses séances de dédicace, l’amitié des lecteurs, sa passion du dessin et de la pêche.

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Quelques questions à Burki, juste avant l’heure de faire santé avec lui pour lui souhaiter une belle vie.

Raymond, dites-nous qui est Burki, à l’heure de prendre sa retraite?
Toujours le même. Enfant, adolescent, adulte, je crois ne pas avoir beaucoup changé avec les années. Artiste, je le suis depuis tout petit, je dessinais dans les marges des cahiers, j’adorais ça; le goût du dessin m’avait été transmis par mon papa, chef cuisinier, qui dessinait dès qu’il avait un peu de temps pour lui; de mon parrain aussi, qui était également cuistot mais peintre à ses heures de loisirs; l’odeur de térébenthine, le papier, les couleurs, je n’ai pas oublié. C’est en regardant qu’on apprend. Et quand on s’intéresse, qu’on aime, on apprend plus vite.

Alors j’ai dessiné à l’école – j’ai fait ma scolarité à Lausanne – les animaux de préférence, parce que le professeur avait installé dans la classe une vitrine pleine de bêtes empaillées. On dit que c’est une bonne école, de dessiner les animaux, et c’est vrai, mais les jolies filles aussi, aux cours d’académie, c’est une bonne école! Par contre je n’ai jamais dessiné ma mère ni mon épouse, et très peu mes proches, c’est une question de respect. Je n’ai pas changé non plus sur le plan politique: mes convictions sont les mêmes, elles se sont renforcées, je suis de gauche.

Votre compagnon le plus précieux, à part votre crayon, peut-on dire que ça aura été l’humour?
Vous savez, je n’ai pas d’humour. A l’école comme dans la vie de tous les jours, je n’ai jamais été le rigolo de service. Je ne suis pas un boute-en-train. Mais l’humour vient quand tu dessines, ça commence quand tu caricatures un copain d’école, dont tu détournes les traits. Tu accentues et ça devient drôle. L’humour apparaît. Pour un grand timide comme moi, le dessin permet de s’exprimer. Quand on ne sait pas le faire par la parole, ou physiquement sur une scène, dessiner fait sortir les idées, ce qu’on a en soi, son regard sur le monde, sur la vie.

Donc, devenir dessinateur a été un choix de vie?
J’aurais voulu faire les Beaux-Arts, car au départ je me voyais bien dessinateur de mode, mais il fallait avoir 18 ans… à cause des cours d’académie et des filles nues! Alors, comme je n’avais que 16 ans, je suis devenu apprenti retoucheur photo et j’ai commencé à gagner ma vie dans une imprimerie. Le chômage technique m’a permis de travailler mon trait! J’étais alors lecteur de journaux comme Charlie Hebdo , je m’intéressais à la politique, je suivais les dessins de gens comme Pecub dans 24 heures.

À mon retour de Paris – j’avais 27 ans, j’étais parti pour échapper à l’armée qui voulait me faire grader, j’y ai aiguisé mon âme syndicaliste – j’ai osé poster des dessins pour un journal. Le premier, le tout premier a paru dans la Tribune de Lausanne en 1976, le deuxième aussi, puis en automne j’ai publié dans 24 heures. Le premier dessin, c’est comme le premier baiser qu’une fille t’accorde quand tu en rêves. Je crois bien que ce jour-là j’ai acheté plusieurs exemplaires du journal auquel, je le souligne, mes parents étaient abonnés depuis toujours.

Il y a eu le premier dessin, puis l’engagement à 24 heures, une union qui a duré sans ombre!
C’est Jean-Marie Vodoz, alors rédacteur en chef, qui m’avait engagé. Ça a collé tout de suite. Je sais pourtant qu’au début, le choix d’un dessinateur au quotidien inquiétait, car il fallait que ça tienne le coup sur la longueur. Mais je suis toujours là, donc je crois que ça s’est bien passé. J’ai eu, c’est vrai, des propositions de Suisse allemande, de magazines suisses, mais j’aimais le rythme quotidien, et vivre, travailler ici, dans ce canton.

Je suis d’ici, j’ai les caractéristiques du Vaudois, pas bavard, mais bien là. J’ai toujours apprécié d’être ici, de dessiner pour mes amis, ma famille, les lecteurs de 24 heures. Ma famille, d’ailleurs, c’est aussi les lecteurs de 24 heures que j’ai beaucoup rencontrés. Nous avons un lien incroyable, très fort, et je le sais, les gens me l’ont dit, qu’ils aiment et apprécient mes dessins et moi aussi en passant.

Tenez, chaque hiver, une jolie grand-mère, c’est ainsi que je l’appelle, me tricote et m’amène des chaussettes pour aller à la pêche. Elle me demande chaque année, à une séance de dédicace, quelle couleur je veux pour l’année prochaine! C’est merveilleux, génial, non? Et regardez cette lettre que je viens de recevoir, je vous la lis: «Monsieur, ces quelques lignes pour vous dire que vous êtes chaque jour notre rayon de soleil, nous adorons vos dessins. Bravo et meilleures salutations.»

Donner du bonheur par le dessin, c’était votre intention, toujours?
Oui, je crois que le but du dessin, c’est de faire plaisir aux gens, c’est pour cela qu’ils m’aiment, parce que je dessine pour leur faire plaisir. C’est la base de tout, je ne dessine pas pour les emm… mais pour qu’ils sourient, et si je réussis c’est déjà énorme. Pouvoir faire sourire les gens, c’est bien. Et ça me fait plaisir de faire plaisir. Dans la rue, je vois que j’ai la cote; on m’aborde pour me féliciter: on me regarde avec un sourire. Quand on me regarde, je salue tout de suite, c’est con de faire la gueule, alors je souris.

On pourrait croire que c’est simple, de dessiner pour faire sourire…
Oui, c’est vrai, et des fois on peut se dire ce gars-là il ne fait qu’un dessin par jour, mais ça prend du temps, il faut le savoir. Et tu ne fais pas ce boulot comme ça en claquant des doigts, un dessin ça prend l’esprit; le réaliser ça va, tu peux le faire en musique, mais c’est trouver l’idée qui est difficile et en même temps passionnant. Je n’ai pas trouvé de technique particulière pour avoir l’idée à coup sûr, j’ai tout essayé, mais il n’y a pas de recette. L’alcool, ça va un moment mais ça s’avère catastrophique sur la longueur.

Dans le fond il n’y a que la réflexion. Au bout du compte, celui qui regarde un dessin doit se dire: «Mais c’est évident!» Comme si lui-même estimait qu’il aurait pu avoir cette idée. Il faut que les gens se disent que c’est simple, assez facile, pas laborieux. Comme une évidence. Ah bien sûr! Alors le dessin et l’idée sont justes.

Mais qu’est-ce qui vous a fait tenir au jour le jour, amuser sans jamais faillir, des milliers de lecteurs en attente? Le plaisir, la fierté d’y arriver?
Il y a de tout ça, mais aussi le fait qu’il faut mériter son salaire, et ce rythme quotidien n’est pas si mal que ça. La machine tourne, les idées viennent. Après un retour de vacances c’était très dur de remonter dans le train. Presque tous les jours je me disais que ce serait dur mais je savais aussi que je trouverais. Qui cherche trouve. Je savais qu’à telle heure, dernier délai, j’aurais trouvé.

La peur, l’angoisse de ne pas trouver était là, mais heureusement car elle aide à créer, comme le compte à rebours, elle te pousse aux fesses. C’est toujours la première idée qui est la meilleure. Et plus on réfléchit, plus la qualité de l’idée s’affaiblit. Il y a aussi le plaisir de dessiner sur un vrai papier. Pour ça, je suis un peu un vieux con! Du papier et des pinceaux, alors que tout se fait aujourd’hui par ordinateur! De toute manière je n’ai pas encore trouvé le bon papier, pour que l’aquarelle ne rentre pas trop vite, que je puisse l’étendre mais pas trop. Je cherche!

Le dessin, justement: où retrouvera-t-on Burki quand on l’aime comme tant de gens l’aiment?
Pas dans 24 heures, c’est sûr, la page se tourne. Je sais que quelqu’un me remplacera et ce sera très bien ainsi. Cela dit, je vais continuer à dessiner, bien sûr, toujours. Pour un livre, j’ai trié 7000 à 8000 dessins. J’ai vu l’importance du boulot que j’ai réalisé, je me suis aperçu que la pile de mes dessins monte jusqu’au plafond. Quand je les trie, chaque dessin me rappelle un souvenir: si j’ai sué pour le faire, comment le rédacteur en chef l’a accueilli, tout me revient, c’est assez pénible, touchant, les moments difficiles il y en a eu, mais tant mieux si ça ne se voit pas.

J’ai été un artiste libre, je n’ai pas souffert du manque de possibilité de m’exprimer, ça non! Je me rappelle l’arrivée du Viagra en Suisse, sur un sujet comme ça, forcément les idées vulgaires surgissent, quand tu y réfléchis, mais j’ai détourné le thème en dessinant un vieux bonhomme un coucou entre les jambes, qui attend que ça marche. Même un gamin peut rire sans être choqué. Et moi j’en ris encore. Trouver une idée pas vulgaire pour un sujet à tendance vulgaire, c’est difficile.

Alors, les dessins de Burki, où pourra-t-on les retrouver?
On verra. Je veux d’abord profiter de mon temps libre pour m’asseoir à une terrasse, ou dans un café, pour voir vivre le monde. Pour aller aux vernissages d’amis qui exposent, ce que je ne pouvais jamais faire puisque je travaillais tout l’après-midi et le soir. Je ne sais pas si le dessin de presse au jour le jour me manquera, mais je continuerai à dessiner pour moi, et pour des demandes. Avec Facebook et tous les moyens technologiques d’aujourd’hui, il n’y a pas besoin d’un support en papier pour être diffusé. Les lecteurs me retrouveront, ici et là, peut-être collé sur une bouteille, dans des livres, mais ils me retrouveront!

Et puis vous irez à la pêche, bien sûr…
Oui! La pêche c’est comme le dessin, je fais ça depuis gamin, les techniques sont assimilées. Après, il y a le choix du sujet, de la rivière, selon le climat, le temps; et la pêche c’est aussi un acte artistique. Avec sa part de mystère. Mais à la pêche on ne me regarde pas, je n’ai pas de comptes à rendre. Et la pêche ce n’est pas pour prendre du poisson, c’est pour vivre dans la nature, vivre avec soi-même, pour soi-même, dans la beauté de ce qui nous entoure, si on sait la voir et la ressentir.

La dernière journée de Raymond Burki à 24heures

Créé: 29.08.2014, 11h04

Galerie photo

Burki, 38 ans de dessins de presse

Burki, 38 ans de dessins de presse Notre dessinateur Raymond Burki avait pris sa retraite en 2014. A cette occasion, il avait sélectionné et commenté ici un dessin pour chacune des 38 années de sa carrière à 24 heures.

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