«C'est pour les patients que j'ai choisi ce métier, c'est pour eux que je le quitte»

Soins infirmiersLes conditions de travail ont eu raison de la vocation d’Albane Widmer. Témoignage d’une jeune infirmière vaudoise désillusionnée qui n’aura «tenu» que huit mois à l’hôpital.

Albane Widmer a décroché son bachelor en soins infirmiers en 2017. Elle quitte déjà la profession, «de peur d’y laisser ma peau».

Albane Widmer a décroché son bachelor en soins infirmiers en 2017. Elle quitte déjà la profession, «de peur d’y laisser ma peau». Image: VANESSA CARDOSO

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Jeune diplômée de l’école lausannoise de soins infirmiers La Source, Albane Widmer n’aura mis ses compétences à profit que huit mois. En octobre dernier, son médecin diagnostique un burn-out et met la Vaudoise en arrêt de travail. L’infirmière de 25 ans ne renfilera pas sa blouse blanche. «Je n’ai pas claqué la porte de cette profession, j’ai décidé de la fermer, raconte-t-elle sereinement. J’ai choisi ce métier pour les patients. C’est pour eux que je le quitte. Je ne veux pas être une infirmière qui n’a pas le temps de prendre le temps.» Point d’amertume dans ses propos. Juste une bonne dose de désillusions.


A lire l'édito: Le métier idéalisé, la déprime et le départ


Les deux premiers emplois de la jeune femme dans un hôpital genevois puis vaudois – elle ne souhaite pas les citer, «le but n’étant pas de jeter la pierre à qui que ce soit» – ont eu raison de sa vocation. «Ça a été un choc. À l’école, on nous vend un rôle infirmier autonome, une prise de part aux décisions et une intellectualisation de la profession… Rien à voir avec la réalité. Sur le terrain, on est des pions, des robots. Il est possible de travailler une journée sans réfléchir, en faisant simplement ce qu’on nous demande. Concrètement, ça veut dire ne pas questionner pourquoi le même médicament est donné deux fois à un patient ou pourquoi on refait une prise de sang alors que la précédente n’a rien montré d’anormal.»

Refus de se blinder

Le cas d’une patiente en fin de vie fait déborder le vase. «Le médecin voulait faire des examens et poser une sonde alors qu’elle avait spécifié dans des directives anticipées qu’elle refusait ces investigations. Je me suis battue pour elle. Et puis, il m’est apparu que la prochaine à devoir se soigner serait moi… Je sentais que j’allais laisser ma peau dans les couloirs de l’hôpital, que j’allais donner toute mon énergie sans pouvoir mettre de filtre émotionnel. Les infirmières doivent se blinder et je les comprends. Moi, je ne pouvais pas.»

Albane Widmer a été frappée par ce qu’elle définit comme «une déshumanisation généralisée». «J’ai vu des diagnostics comme dans les films: le médecin qui rentre dans la chambre et dit au patient: «Bonjour, vous avez telle maladie, il ne vous reste plus que six mois à vivre. Bonne journée!» J’ai l’impression qu’on soigne des cas, pas des personnes. J’ai choisi ce métier pour le contact humain, pour l’accompagnement, pour apprendre ce que le soigné attend du soignant au lieu de lui imposer les choses. Mais on n’a pas le temps! Peu ou pas assez de temps pour expliquer un diagnostic à un patient choqué et plein d’interrogations légitimes, par exemple. Et si on prend ce temps, cela engendre forcément des heures supplémentaires.»

«J’ai l’impression qu’on soigne des cas, pas des personnes»

Elle a appris pendant sa formation que le patient est un partenaire dans les soins. «Toutes les études démontrent que ce partenariat améliore la prise en charge. Je me suis dit que ce serait intégré dans les hôpitaux. Mais c’est loin d’être la norme partout, même si la profession a évolué.»

Toujours plus vite

Elle rapporte les questions «hallucinantes» de malades avec qui elle a discuté. «Quelqu’un m’a dit qu’il avait peur que le scanner lui fasse mal… Je lui ai demandé s’il savait ce que c’était. Il a répondu que non. On lui parlait depuis trois jours de ce scanner, mais personne ne lui avait expliqué!»

Les conséquences des exigences de rentabilité qui pèsent sur les hôpitaux, analyse la Rolloise. «Les patients doivent sortir le plus vite possible par mesure d’économie. On doit tout accélérer, faire plus en moins de temps. La toilette se fait dans le lit plutôt qu’à la douche parce que c’est plus rapide. Se retrouver face à quelqu’un à qui on n’a pas lavé les cheveux pendant quinze jours, c’est impensable pour moi.»

La Vaudoise admet aussi volontiers ne pas avoir supporté le rythme effréné du métier. «On sait qu’on va faire des nuits et des horaires irréguliers; c’est inhérent à la profession. Le problème, c’est que quand une infirmière est en congé ou malade, elle n’est pas remplacée d’office. Et ça arrive toutes les semaines. Avoir 6, 10 ou 12 patients à charge, cela fait une différence énorme. Je venais au travail la boule au ventre, me demandant si nous serions assez nombreuses. Et dès qu’il y avait moins de patients dans le service, ils renvoyaient une infirmière à la maison pour éviter de payer des heures supplémentaires.»

Deux mois après ses débuts, Albane Widmer en totalisait déjà trente. «Je travaillais presque à la demande, pour boucher les trous. Le troisième jour où je faisais l’horaire 7 h 30-20 h 30, on m’a demandé dans l’après-midi de rentrer chez moi, dormir et revenir à 20 h pour faire la nuit.»

Aujourd’hui, la jeune femme a tourné la page et vient de lancer sa marque de couture Point Virgule qu’elle promeut sur Facebook. Elle a publié sur ce même réseau social une lettre expliquant sa décision de quitter le métier qui lui a valu une cinquantaine de réponses. «Des gens qui se reconnaissent dans mon témoignage. Beaucoup me félicitent de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. On parle de pénurie de soignants et on cite, comme solution, le nombre d’étudiants qui sortent de l’école (ndlr: 141 bachelors en soins infirmiers délivrés par l’école La Source en 2018 et 112 par la Haute École de santé Vaud). Alors oui, ce chiffre est énorme. Par contre, on ne les fidélise pas.»

Créé: 10.01.2019, 06h46

«Un gaspillage de compétences»

46% des infirmiers quittent leur profession avant la retraite, relève un rapport de l’Observatoire suisse de la santé publié en 2016 (56% chez les plus de 50 ans et 32% chez les moins de 35 ans).

Ce phénomène préoccupe Patrick Van Gele, doyen de la filière de soins infirmiers de la Haute École de santé Vaud. «C’est l’une des premières causes de la pénurie. Je suis dans cette profession depuis 35 ans et j’ai toujours connu ce phénomène. Ce qui a changé, c’est l’organisation du travail. La durée d’hospitalisation a été réduite de moitié ces quinze dernières années. Ce qui était fait en 10 jours est désormais fait en 5 jours.»

«La pression sur les coûts de la santé et la logique d’économicité à outrance met en jeu la qualité et la sécurité des soins et amène un dilemme chez les soignants qui ont des valeurs liées à l’éthique, ajoute Jacques Chapuis, directeur de la Haute École de la santé La Source. Devant ce dilemme, certains deviennent soit démissionnaires, soit cyniques.»

«Quand je vois mes jeunes diplômés six mois après, ils se posent beaucoup de questions sur l’intensité du travail, la complexité des tâches et les horaires, rapporte Patrick Van Gele. Il faut revisiter en profondeur le modèle d’organisation du travail, sinon rien ne va changer.»

C’est bien l’avis de l’Association suisse des infirmières et infirmiers, qui rappelle que son initiative «Pour des soins infirmiers forts» vise notamment à améliorer les conditions-cadres afin de fidéliser les recrues. «Sinon, on se retrouvera avec de moins en moins de personnel qualifié, s’inquiète Teresa Gyuriga, coprésidente de la section vaudoise. Les gens déçus qui arrêtent le métier représentent un gaspillage de compétences, un gaspillage humain et un gaspillage financier.» Les causes principales seraient le stress, les pressions budgétaires et l’inadéquation entre la vie privée et la vie professionnelle.

Ne pas se méprendre sur la profession

Jacques Chapuis, le directeur de la Haute École de la santé La Source – où Albane Widmer a étudié – convient qu’«il peut y avoir un hiatus entre ce qui est enseigné en cours et la pratique». La profession vit un tournant avec la promotion d’une pratique dite avancée et l’arrivée d’infirmières qui pourront diagnostiquer et prescrire. Le niveau ne cesse de grimper.

Les hautes écoles spécialisées débouchent sur un bachelor puis, pourquoi pas, un master et un doctorat. «J’insiste beaucoup auprès des étudiants sur la différence entre les compétences dont l’école les dote et la pratique, indique Jacques Chapuis. On les prépare pour le futur mais il ne faut pas leur faire croire que tous les milieux de soins utiliseront ces compétences. Je comprends que certains soient déçus quand ils «tombent» sur un service pas très avancé en la matière. On ne réforme pas le système de santé en quelques années. Mais les choses sont en train de changer.» L’école fait venir régulièrement des diplômés pour qu’ils partagent leur expérience et racontent comment ils ont passé le cap difficile des débuts. «Ce moment où l’on se dit: «Ce n’est pas exactement le monde que j’avais imaginé.»

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